TITI LE BOUVREUIL

 

Gérard Saccoccini

 

Cette histoire est une histoire vraie.

Elle est arrivée pendant cet hiver déconcertant de froidure et de pluie qui s’était abattu sur notre village.

Un hiver déconcertant parce que de longues périodes de pluie étaient entrecoupées d’accalmies et d’une succession de hausses et de chutes brutales de température.

Un hiver déconcertant parce que la neige a soudain étendu son épais manteau de froidure et, pour les oiseaux surpris dans ce silence feutré, il n’y eut plus le moindre vermisseau, pas le moindre insecte à se mettre sous le bec. Toute la gent ailée, désorientée par cette inquiétante pénurie, sautillait de part et d’autre à la recherche d’une improbable pitance.

Un couple de bouvreuils s’était enhardi à venir jusqu’au seuil de notre maison, devant la baie vitrée donnant sur le jardin pour quémander quelques graines et quelques miettes de pain dont nous ne fûmes pas avares. Gourmands et insatiables, ils attendaient les petits morceaux de lards que nous accrochions sous des abris de fortunes pour les préserver des entreprises d’une armée de pies voraces et jacassantes. Le restaurant était bon car tous les matins, en ouvrant les volets, ils apparaissaient aussitôt qu’un peu de lumière perçait le ciel plombé.

Lorsque les frimas se dissipèrent et que réapparurent les rayons du soleil, ils continuèrent à fréquenter le parvis de la baie vitrée, ébouriffés et batailleurs, jouant sur l’escalier par petits bonds rapides et saccadés.

 

Puis vint le moment de cette perception indéfinissable et tenace qui annonce le renouveau ; les bruits ténus et les odeurs du printemps imminent avec le parfum du vent lavé par la pluie, les senteurs d’écorce mouillée, la vie qui s’éveille, la déchirure du bourgeon éclaté et le froissement des feuilles qui se déroulent.

Ce fut aussi le temps du grand nettoyage de printemps : fenêtres et baies vitrées consciencieusement lavées reflétaient le ciel et laissaient courir les nuages comme les laissent traverser les plans d’eau lisses et sans une ride des petits matins calmes.

Un jour où j’étais assis derrière la fenêtre, je perçus soudain un bruit mat, celui d’un fruit mûr qui tombe et s’écrase. Un des deux bouvreuils facétieux, trompé par les reflets du ciel, venait de percuter la baie vitrée. Il gisait inanimé au sol, agité de petits soubresauts sporadiques, sous le regard de son compagnon de jeux à la houppette de plumes hérissée, comme s’il fronçait les sourcils, incrédule.

Une perle de sang rouge comme une graine de grenade maculait son jabot. Un peu de duvet dans son bec me fit penser qu’il avait violemment heurté en vol le vitrage et qu’il s’était blessé avec son bec.

 

Nous l’avons recueilli, presque sans espoir, et déposé dans une boîte à chaussures tapissée d’ouate avec un petit peu de pain mouillé. Quelques heures plus tard il était revenu à lui et nous avons décidé de la garder toute la nuit à l’abri.

Nous l’avons appelé Titi le Bouvreuil !

Au petit matin, nous avons déposé la boîte sur l’appui de fenêtre et ôté le couvercle. Il lui a fallu beaucoup de temps pour réaliser puis, soudain, il s’est envolé vers le feuillage propice d’un lilas.

Nous étions heureux de cette fin heureuse qui nous avait permis de préserver la vie de cette petite boule de plumes tiède et palpitante.

 

Mais la fin de ce récit est incroyable et encore plus heureuse.

Le lendemain matin, Titi était là, devant la baie vitrée, attendant sans doute son « pain quotidien » mais j’aime penser qu’il était venu nous remercier.

C’était bien lui, j’en suis sûr parce que sur son jabot il y avait une petite perle de sang séché !


 

LA LÉGENDE DE LA FORÊT DE CÈDRES

Gérard SACCOCCINI

Voici une belle histoire du temps jadis, quand le chêne-liège, l’arbre de Judée, le pistachier, le jujubier et le myrte n’avaient pas encore été ramenés de l’Orient lointain et introduits chez nous.

A l’orée d’une ancienne forêt sacrée des Gaulois, au pays des sorgues et au pied des Monts de Vaucluse, une vieille chapelle avait été érigée en des temps très anciens. Elle avait sans doute abrité un vieil ermite chenu qui était mort depuis longtemps et ses murs moussus soutenaient encore tant bien que mal une charpente vermoulue couverte par un toit délabré aux mille brèches ouvertes sur les étoiles. Les bergers ne venaient plus s’y abriter lorsqu’il pleuvait très fort car si l’on ne voulait pas être trempé comme une soupe mieux valait rester dehors, sur le seuil !

Une niche de pierres sur le pignon abritait une petite cloche qui, depuis fort longtemps, ne rythmait plus les heures du village abandonné. Mais une fois par an, mue par on ne sait qui, dans le grand silence de la nuit d’hiver, elle s’animait soudain et se mettait à carillonner joyeusement l’appel de minuit pour la Fête de la Nativité.

Alors la forêt s’éveillait, la montagne s’animait et mille feux follets dansaient sous les arbres, suivant les boucles improbables des sentes serpentines. C’étaient les lumignons des paysans qui, par familles entières, hommes et femmes, enfants et vieillards, à l’appel de la petite cloche convergeaient en longs rubans lumineux vers la chapelle à l’orée de la forêt.

Au pied du mur sud, peut-être déposée par un oiseau facétieux ou par un caprice du vent, une petite graine avait germé, donnant naissance à un cèdre minuscule, frêle et solitaire, protégé du mistral et réchauffé par la chaleur des pierres caressées par les rayons du soleil.

Il croissait lentement, avec toute la force souveraine et la puissance tranquille de ces arbres sacrés qui gagnent seulement quelques centimètres par an. Il avait tout son temps, pensez donc : les cèdres vivent 3 000 ans !

Symbole de pureté, de puissance et de majesté, le cèdre était nommé et vénéré dans l’écrit le plus ancien du Monde retrouvé à Ourouk, la cité des Sumériens. D’ailleurs, au Liban, on dit que c’est au cœur de la forêt de cèdres de Bécharré (et non au mont Thabor) qu’eut lieu la Transfiguration du Christ, fêtée le 6 août par les Chrétiens.

Dans sa niche auréolée de la lumière des étoiles, la petite cloche sonnait à toute volée, égrenant sa musique aigrelette. Une pluie de notes envahissait la nuit et ruisselait en cascades légères dont les ondes faisaient vibrer les fines aiguilles du petit cèdre comme les cordes d’une harpe. Conduits par le bayle* venaient les bergers avec leurs agneaux, qui entraient avant tout le monde parce qu’ils avaient été les premiers à recevoir le message de la Nativité, et la foule suivait pour entendre la messe de minuit et chanter avec ferveur « Il est né le Divin Enfant ».

L’office terminé, chacun se hâtait vers la chaleur du foyer où, avant de se rendre à la messe on avait « fait maigre » avec lou Gros Soupa*, et où attendaient les treize desserts que l’on consommait au retour avec le vin cuit. Mais il y avait toujours quelques affamés pour qui on avait apprêté la petite oie*, c’est-à-dire un plat préparé avec le cou, les pattes, les abats et les bouts d’aile de la volaille qui serait servie le 25 décembre à midi. On ne connaissait pas la dinde qui n’était pas encore arrivée du Nouveau Monde.

Pendant ce temps, dans l’âtre, se consumerait sans interruption jusqu’à l’arrivée de l’An Neuf le cepoun* après la cérémonie ancestrale du cacho fuec*.

Ensuite, chacun allait se coucher et le silence retombait alors sur la forêt. Le petit cèdre encore tout tremblant était triste car il savait que sa petite amie la cloche s’était tue pour un an et qu’il n’entendrait plus sa voix jusqu’au prochain Noël.

Il rêvait de pouvoir un jour l’apercevoir et, pourquoi-pas (mais quelle audace !), caresser doucement sa jupe de bronze du bout de ses branches. Et il se hissait de toutes ses forces, il lançait sa ramure vers le ciel et il tirait sur son pied pour grandir plus vite. Mais on sait bien que la croissance des cèdres est très lente et il lui fallut des années, des siècles et même plusieurs siècles, pour qu’enfin, par une belle et froide nuit de décembre, il puisse apercevoir par la fenêtre du clocher sa petite amie qui « dansait Noël » dans une joyeuse envolée.

Alors, tout ému et rempli de joie, il osa avancer le bout d’une branche et caressa enfin la jupe virevoltante de la petite cloche qui s’en donnait à cœur joie, faisant jaillir dans l’éther une pluie de notes légères. Quel bonheur, ils étaient enfin réunis !

 

Les siècles s’égrenèrent. Le petit cèdre était maintenant un arbre gigantesque dont la ramure ondoyante cachait la petite chapelle. Il était devenu le roi de la forêt et sa cime orgueilleuse dépassait celle des plus grands arbres, tutoyant les rayons du soleil.

En parlant de soleil, nous étions au siècle où un grand roi s’était affublé de ce qualificatif et sous son règne « éclairé », un grand ministre appelé Colbert avait créé la marine marchande pour commercer avec les Échelles du Levant. Il avait fait creuser, en pays breton, un port en eau profonde appelé « port de l’Orient », devenu tout simplement Lorient !

Un jour d’Octobre, des hommes portant la livrée de l’Intendant Général de Provence entrèrent dans la forêt. Ils avaient de curieux marteaux avec lesquels ils imprimaient une marque sur le tronc des arbres, choisis parmi les plus beaux. On peut imaginer leur surprise et leur joie lorsqu’ils découvrirent le cèdre géant. Il faut préciser que, pour protéger les bateaux marchands, une formidable entreprise de construction de navires de guerre était amorcée, dévorant les forêts du royaume.

Quelques jours après, à lune morte, les bûcherons étaient à l’œuvre. Le grand cèdre s’abattit dans un fracas épouvantable, brisant dans sa chute les buissons et arbrisseaux voisins. Ébranché, écorcé, réduit à l’état de fût, il fut acheminé vers les arsenaux du roi pour devenir le mât principal d’un vaisseau de haut bord, fleuron de la « Royale » (curieusement, ce nom est resté attaché à la marine de la République).

Pendant des mois, le puissant vaisseau de ligne navigua en méditerranée. Pensez à la fierté de notre cèdre qui dominait les gréements de tous les autres bateaux.

Par une froide nuit d’hiver, veille de la Nativité, il relâchait dans le port d’Haïfa et tous les marins étaient descendus à terre pour fêter Noël. Sur le pont déserté se profilait l’ombre du géant solitaire. Il était triste et il pensait à sa petite amie la cloche de la chapelle des Monts de Vaucluse. Était-elle encore là ? Sonnait-elle encore pour annoncer la venue de l’Enfant-roi ?

La nuit était d’un noir d’encre, comme les eaux du port. Tout à coup, une cloche tinta, reproduisant les mêmes notes que sa petite amie. Puis une autre lui répondit, puis une autre, puis des dizaines de carillons joyeux ! Sur les pentes du Mont Carmel, des myriades de lumières apparurent, serpentant sur les chemins, convergeant vers les églises illuminées.

Et le cèdre pensait encore plus fort au pays où il était né. Et il était encore plus triste.

Au matin, lorsque les marins regagnaient le bord, ils s’arrêtèrent médusés sur le quai. Une chose incroyable était arrivée dans la nuit : à la place du mat principal du navire un cèdre gigantesque avait développé une immense ramure. Des branches géantes couvraient les vergues, les voiles carguées et les échelles de corde. De fines aiguilles vert sombre couvraient tout le gréement et des racines couraient jusqu’à l’étambot. Que faire ?

 

Le vaisseau fut remorqué jusqu’aux arsenaux du roi. On retira le grand mât de son pied de quille puis on le coucha à terre. On ramena ses branches et on les lia pour pouvoir le transporter jusqu’à la petite chapelle où il était né.

Fiché en terre, il retrouva sa petite amie la cloche et, toutes les veilles de Noël, il put de nouveau l’encourager de ses caresses. Tous les étés, des milliers de petites gaines s’envolèrent de ses cônes bien mûrs et, portées par le vent ou par le caprice des oiseaux, elles s’en allèrent donner naissance à des centaines de petits arbustes qui constituèrent une immense forêt. Voilà comment naquit la forêt de cèdres en pays des Monts de Vaucluse.

Ce récit est inspiré d’une histoire de mon ami Jean Claude Rey, dit « Papet », merveilleux conteur du Luberon. Parlant de lui, Yvan Audouard avait dit que les recueils de ses contes auraient dû être remboursés par la Sécurité Sociale pour tout le bonheur qu’ils apportaient aux lecteurs. Papet nous a quittés en 2007. J’espère lui avoir été fidèle.


 

Bayle* - Chef d’une équipe de bergers à qui les propriétaires confiaient en commun leurs troupeaux de moutons.

Gros Soupa* - Repas maigre traditionnel pris avant la messe de minuit, les 13 desserts étant consommés au retour.

La petite oie* - Collation servie au retour de la messe, apprêtée avec les parures de l’oie du repas du lendemain.

Cepoun* - Souche d’arbre, généralement un fruitier, que l’on mettait au feu au cours du cérémonial du cacho fuec* et qui devait se consumer jusqu’au Jour de l’An.

Cacho fuec (ou cacho fio) – Littéralement mettre le feu. Ancienne cérémonie païenne célébrant le solstice d’hiver. Christianisée, elle accompagnait la fête de la Nativité par le rituel des libations arrosant le cépoun, sa bénédiction et son transport dans l’âtre, accompagné de la phrase rituelle « Cacho-fio, Bouto-fio,Alègre, alègre, Dièu nous alègre, Calèndo ven, tout bèn vèn, Dièu nous fague la gràci di veire l’an que vèn, E se noun sian pas mai que noun fuguen pas mens. »

En Français : Bûche de Noël, Donne le feu, Réjouissons-nous, réjouissons-nous, Dieu nous donne la joie, Noël vient, tout vient bien, Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient, Et si nous ne sommes pas plus (nombreux), Que nous ne soyons pas moins !


LA PASTORALE DES SANTONS DE PROVENCE

Yvan AUDOUARD


https://www.youtube.com/embed/BwbF2OVDNnc
racontée par Michel GALABRU
(après le clic, retourner sur cette page pour l'écoute et la lecture synchronisées)
                                             

 

 

Moi je suis l’ange Boufareou. Ils m’ont appelé comme ça à cause des grosses joues que j’ai fini par attraper à force de jouer de la trompette chaque fois que le Bon Dieu est content. Et cette nuit là, jamais il avait  été aussi content de sa vie, le Bon Dieu : il allait être Papa d’un instant à l’autre, et moi, j’avais jamais soufflé aussi fort dans mon instrument.

 Je vais vous dire comment ça c’est passé. Parce que de l’endroit où j’étais, c’est tout de même moi qui ai le mieux vu les choses. C’était le 24 décembre. Il faisait mistral. Un mistral à décorner tous les taureaux de Camargue, à déraciner les oliviers de Crau ou les pins des Alpilles. Et tous les habitants de Bethléem, ils s’étaient mis au lit de bonne heure et ils avaient ramené leurs couvertures au-dessus de leur tête pour ne pas entendre souffler le vent.

 Le mistral, qui est un ami du Bon Dieu, avait chassé les nuages à des milliers de kilomètres pour que le ciel soit tout propre et tout brillant d’étoiles pour la naissance du petit.Il avait fait la toilette du ciel.Ça partait d’un bon sentiment, mais ça avait baissé la température. J’avais juste mes ailes pour me mettre à l’abri et je commençais à me faire du mauvais sang. J'espinchais de tous les côtés ...  Enfin je les ai aperçus. Les pauvres, ils faisaient peine à voir ... Saint Joseph marchait devant, la barbe secouée par le mistral comme une bannière. Il essayait de couper le vent à la Sainte Vierge avec ses larges épaules. De temps en temps, il se retournait et il disait :

- Alors, ma belle ?

 - Je n’en peux plus, soupirait la Sainte Vierge.

 - Encore un petit effort ... Je vois un cabanon, là tout près.

 - Personne ne veut de nous.

 - Les riches peut-être, mais ici ce sont des pauvres,ils nous feront bien une petite place

 - Donne moi ton bras ... Mon Dieu que j'ai mal ... 

Saint Joseph, le pauvre, était dans tous ses états.
- Aïe, aïe, aïe, quelle misère! Nous sommes propres ...Pas d’argent, pas de maison et une femme qui va accoucher en pleine nuit, et par un temps pareil... N’aie pas peur ... Attends, je vais te porter ...

- Je te demande pardon de te causer tant de souci.

 - Je suis sûr que ça s’arrangera ... Mais tout de même, le Bon Dieu, il n’est pas raisonnable. Quand je t’ai épousée,  j’aurais dû poser mes conditions.

 - Tu regrettes ?

 - Écoute-moi bien, ma belle : qu’est ce que je suis, moi ?. Un pauvre rien-du-tout et le Bon Dieu m’a donné le droit de te prendre par la main, de te porter dans mes bras, toi, la mère de son petit, et tu voudrais que je regrette quelque chose ? ... Mais un bonheur comme ça, je l’avais pas mérité ... Seulement, qu’il nous aide un peu le Bon Dieu, autrement, nous allons à la catastrophe... Et il y aura des gens pour dire que c’est de ma faute ... Attends, bouge pas, nous sommes arrivés. Il y a quelqu’un ? Ils dorment les pauvres ... Ça m’ennuie de les réveiller, mais je ne peux pas faire autrement.

 

Vous l'avez entendu Saint Joseph ? Il n’y a pas plus brave que cet homme. Il aime pas déranger les gens. Et même quand il s’est aperçu que le cabanon était une étable, il a eu un peu honte de déranger le Bœuf et l'Âne. Bien sûr, c’étaient que des bêtes, mais elles avaient travaillé toute la journée et elles avaient le droit de dormir comme tout le monde. Il leur a dit :7

 - Excusez-moi de vous déranger. 

Le Bœuf et l’Âne, qu’on avait tirés du premier sommeil, ont failli se mettre en colère. Mais quand ils ont vu la jolie Sainte Vierge toute pâle, toute mourante, et Saint Joseph avec ses grosses mains rouges et calleuses de travailleur, ils ont eut honte et sont devenus tout gentils, tout pleins d’amitié.

 - Ne restez pas dehors, dit le Bœuf.

 - Venez vite au chaud, dit l'Âne.

- Vous avez de la chance, juste on a changé la paille ce matin.

 - Si on avait su que vous veniez , on aurait mis un peu d’ordre ...

Saint Joseph avait l’âme si simple, qu’il ne s’était pas étonné que les animaux parlent avec l’accent ... Et puis, il avait trop de soucis en tête pour attacher de l’importance à ces détails. Parce que, la Sainte Vierge, elle, elle venait d’entrer dans les douleurs ...

 -  C’est terrible, gémissait Saint Joseph,  qu’est-ce qu’il faut faire ? Moi je sais pas ...

 - Et moi non plus, je suis qu’un âne.

 - On voudrait  bien pouvoir vous aider, soupira le Bœuf, mais on est bon à rien.

- Mon Dieu , implora Saint Joseph, donnez-moi vite un coup de main. Avec ces deux santons, comment voulez-vous que je m'en tire ?

 

Il était presque minuit. Je me suis approché du fenestron. Ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu, ça ne paraît pas croyable. C'est pourtant la franche vérité. Le Bœuf a dit :

- Puisqu'on peut pas se rendre utile, on pourrait toujours dire une prière ...

- Tu en sais , toi, des prières ? a demandé l'Âne.

- Moi, non, mais Saint Joseph forcément il doit en savoir ...

- Écoutez-les , ces fadas. Les prières elles sont pas encore inventées ... C'est justement pour ça que le petit il doit venir sur la terre ...

- En attendant , on pourrait toujours se mettre à genoux ...

 Parfaitement, c’est comme ça que les choses se sont passées. Saint Joseph, le Bœuf et l’Âne se sont agenouillés tous les trois. Il était minuit juste.  Et le petit est né ... Il a pas poussé un cri. Il est né avec le sourire. La Sainte Vierge, elle souriait aussi. Le Bœuf, l’¨Âne et Saint Joseph, eux, ils poussaient des larmes grosses comme des olives. Alors Saint Joseph a dit des mots qui lui venaient du fond du cœur et que jamais personne  lui avait appris. Et l’Âne et le Bœuf qui étaient encore moins savants que lui, ils répondaient à tour de rôle.

 - Je vous salue Marie, pleine de grâces, dit Joseph.

 - Le seigneur est avec vous, dit le Bœuf..

 - Vous êtes bénie entre toute les femmes, dit l'Âne.

- Et le Petit Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

 - Sainte Marie, bonne mère de Dieu.

 - Priez pour nous pauvres pêcheurs,

 - Maintenant, et à l’heure de notre mort ...

- Ainsi soit-il.

Alors moi, je suis monté dans le ciel aussi haut, aussi vite que j’ai pu, pour annoncer la bonne nouvelle au monde. Et j’ai soufflé dans ma trompette, à m’en faire péter les veines du cou.

Alors le mistral s’est arrêté d’un coup. Je crois que j’avais réussi à le faire taire.Mais c'est pas ma trompette qui a réveillé les gens : c'est le silence qui a suivi. Ils se sont assis sur leur lit en se frottant les yeux et en disant :"Mais ques aco ?". Mais qu’est ce qui nous arrive? Alors mes collègues les anges, les jeunes, les minots  ceux qui ont la voix douce, leur ont chanté une petite chanson pour qu’ils ne s’effraient pas. Pour qu’ils  s’imaginent pas que c’était la fin du monde, juste le jour où le monde venait de naître .. Ils ont chanté :". Il est né le Divin Enfant ..."
Et dès qu'ils ont eu fini, j'ai plus su où donner de la tête parce qu’à partir de ce moment-là les miracles se sont succédé à une allure extraordinaire. C'étaient pas des grands miracles, juste des bonnes manières que le Bon Dieu faisait aux gens pour montrer qu'il était content que les choses se soient bien passées ...Le premier miracle , il est tombé sur le Meunier au moment où il s'y attendait le moins ...Le Meunier, c'était le plus feignant de tout Bethléem. Sous prétexte que sa femme était partie avec un Espagnol, il refusait de moudre la farine. On était en décembre et le blé de la saison s'entassait toujours dans son grenier. Les rats commençaient à s'y mettre. "Cocagne", disait le Meunier. Il passait ses journées à boire du pastis et la nuit, pour que les ailes de son moulin le dérangent pas, ils les attachait avec des cordes grosses comme des troncs d'arbres ... Vous me croirez si vous voulez, au moment où le mistral s'est arrêté et où mes petits collègues se sont mis à chanter, le Meunier a eu comme l'envie de se sortir du lit. Il disait :

 

- Je ne sais pas ce qui me prend, mais il me semble que j'ai envie de travailler ... Si je le disais à quelqu'un d'autre, il voudrait pas me croire. Je sais bien que ma femme est partie avec un Espagnol, mais ce blé, si je le laisse moisir, il sera perdu pour tout le monde ...J'ai vraiment pas de chance. Juste au moment où je suis dans de bonnes dispositions, le Bon Dieu, il me coupe le vent ...
 
Il se serait rendormi, le Meunier, et peut-être même il se serait réveillé fatigué par l'effort d'imagination qu'il avait fait pendant la nuit, mais soudain il tendit l'oreille. Les ailes de son moulin, ligotées par des câbles gros comme des troncs d'arbres, s'étaient mises à tourner dans un ciel où ne soufflait pas la moindre brise ... Le mistral ne soufflait plus, et pourtant les ailes du moulin continuaient de tourner et de moudre ...
Et au loin les petits anges chantaient : il est né le Divin Enfant, en sourdine.
Et soudain le Meunier a sauté de son lit et il a enfilé ses brailles. Et il gesticulait et il se démenait, et il disait :
- Où il est, ce divin petit, qui a fait un miracle pour un grand fainéant comme moi, où il est que je lui demande pardon ? Et regarde cette farine qu'il me donne, si fine, si blanche ...Je vais lui en porter un sac tout de suite ... Je vais lui en porter deux, non trois ... Un sous chaque bras et l'autre sur la tête. Et je marcherai jusqu'à ce que je l'aie trouvé, ce divin petit, même si le cou doit me rentrer dans les épaules.
 
Entre nous soit dit, pour le Bon Dieu, faire marcher un moulin, même sans mistral, c'est un jeu d'enfant ... Mais faire sortir du lit au mitan d'une nuit glaciale ce grand feignant de Meunier, et lui faire parcourir la campagne avec un sac de cent kilos sur la tête et un de cinquante sous chaque bras, c'est peut-être le plus grand miracle qu'il ait jamais fait ...
Quoique le miracle du Boumian et du Gendarme, c'était pas commode à réussir non plus .Le Boumian, les gens du Nord,ils disent le Bohémien, le Boumian son métier c’est de voler des poules ; le gendarme, son métier, c'est d’arrêter les boumians. Ça faisait vingt ans qu’ils se couraient après, et jusqu'à présent, le Boumian avait toujours échappé au gendarme. Or précisément cette nuit-là, à minuit juste, on entendit dans le poulailler de Roustido, le plus riche propriétaire de Bethléem, un gros rire triomphant : c'était le Gendarme qui venait de prendre enfin le Boumian en flagrant délit.
- Cette fois, mon brave ami, je crois que je te tiens ...
- J'ai rien fait de mal ...
- Et cette dinde que tu viens d'étrangler sous mes yeux, elle est à toi, peut-être ?
- Pas tout à fait , mais c'est Noël ...
- Et alors ?
- Alors à Noël, tout le monde il en mange de la dinde.
- Noël ? J'en ai jamais entendu parler ... Allez, marche devant et n'essaie pas de te sauver, je te préviens que j'ai mon calibre ...
 
Les petits anges, mes collègues ont senti qu'il avait besoin d'eux et le "Divin Enfant" ils l'ont chanté un peu plus fort.
- Vous avez entendu , brigadier ?
- D'abord, je ne suis pas brigadier et ensuite n'essaie pas de distraire mon attention.
- Brigadier ou pas, vous avez entendu quand même ?
- Évidemment , j'ai entendu.
- Et quel effet ça vous fait ?
- Ça te regarde pas.
- Moi je vais vous le dire, l'effet que ça vous fait :je suis sûr que vous avez envie de me remettre en liberté.
- Comment tu le sais ?
- Parce que moi, c'est un peu la même chose : la dinde, j'ai envie de la rendre à son propriétaire.
- Mais qu'est-ce qui se passe ? Nous sommes tous devenus fadas ?
- Peut-être ...
 

 

Là-dessus, mes petits collègues ont changé de répertoire. Mais quoi qu'ils chantent, ça fait toujours le même effet : ça réveille dans le cœur des hommes des choses qu'ils soupçonnaient pas, qu'ils avaient oubliées. Même ce poltron de Pistachié, même sa femme, la Poissonnière, ils se sentent soudain bizarres, comme s'ils étaient en train de changer de peau.
- Pourquoi tu dors pas, Pistachié ?
- J'ai entendu du bruit ... C'est peut-être des voleurs ...
- Ah vaï, les voleurs ! T'as pas honte d'être si peureux ?
- Et toi, pourquoi tu dors pas ? Tu sais que tu dois te lever à cinq heures ?
- J'ai des cauchemars, je sais bien que c'est l'hiver, mais le poisson je vais leur vendre, ça fait plus de huit jours que je l'ai ...
- Qu'est-ce que ça peut te faire, puisque c'est pas toi qui le manges ? ...Tu l'arroseras un peu à l'eau de mer et personne y verra rien.
- C'est guère honnête .
- Il y a vingt ans que tu fais comme ça. Je ne vois pas pourquoi tu changerais aujourd'hui.
- Tais-toi, tu me fais honte. Il faut que j'aille le voir , ce poisson. Et s'il est pas comme il doit être, tant pis pour moi, je le jette ...
- Mais qu'est-ce qui lui prend, à ma pauvre femme, elle veut  nous mettre sur la paille ?
 
Elle était pas restée longtemps absente la Poissonnière et à peine arrivée dans sa boutique, elle s'est mise à hurler :
 - Pistachié ! Pistachié ! Viens voir, viens vite !

 - On a fracturé le tiroir-caisse ?

 - Viens voir, je te dis ...Regarde ces rascasses, quand on s'est couché, elles étaient molles et grises, elles avaient plus figure humaine ... Regarde-les maintenant : on les dirait vivantes ... Regarde comme elles ont l’œil clair : on dirait qu’elles vont te parler ... Et les couleurs qu’elles ont, elles brillent tellement qu'elles te font parpeléger ...

 - C’est un vrai miracle.

 - Alors, alors ce serait vrai que ce niston c’est le Bon Dieu qui nous l’envoie?

 - Il faut y aller voir tout de suite  ...

 - Tu veux sortir, toi, au milieu de la nuit, poltron comme tu es ?

 - Dans les grandes circonstances, j’y pense pas que je suis poltron ... Allez, faisons route ...

 - Prends au moins ton fusil de chasse, des fois que tu rencontres le Boumian ..

- Si je le rencontre, le Boumian, je lui souffle dessus ... Mais le fusil, je vais  le prendre quand même pour si je tombe sur une lièvre . 

 - Si tu tombes sur une lièvre, tu feras comme d’habitude : tu la vises et tu la manques.

 - Va savoir ! Si le Bon Dieu il a fait un miracle, ce soir, pourquoi il n’en ferait pas deux ?

Les miracles de cette nuit, je ne peux pas vous les raconter tous. D'abord parce qu’il y en a trop, ensuite parce que le Bon Dieu, il aime faire plaisir, mais ça l'agace qu'on le crie sur les toits. Et d'abord, la bonne nouvelle et la jolie musique, il y avait au moins quelqu'un à Bethléem sur qui elles faisaient pas d'effet. C'était ce sans cœur de Roustido. À Bethléem il y avait que lui de riche. Il avait des champs d'oliviers, des champs d'amandiers et des hectares de pommes d'amour. Et plus il gagnait de sous, plus son cœur devenait sec. On vous l'a pas dit dans l'Histoire sainte pour pas lui faire de la peine, mais c'est lui qui a mis Saint Joseph et la Sainte Vierge à la porte en les traitant de mendiants et de va-nu-pieds. Voilà comment était Roustido. Et pourquoi sa fille, Mireille, y avait pas plus joli, y avait pas plus gentil, plus plaisant à regarder, plus aimable. C'était une fille sage et patiente, mais elle était amoureuse de Vincent, un brave petit bien propre et bien clair, mais lui, il n'avait pas de sous. Il gagnait sa vie à garder les taureaux dans la palustre, ce qui n'a jamais enrichi personne. Et le dimanche, il jouait du taboulet avec les tambourinaires de Bethléem. Tout ce qu'il possédait au monde , c'était son cheval, son trident, son tambourin et son gaboulet. Quand Mireille avait parlé de Vincent à Roustido, il avait failli mourir de suffocation. C'était il y a un an et depuis sa réponse avait toujours été la même : " Je ne donnerai jamais ma fille à un pauvre". Mireille était sage et patiente. Elle avait essayé, jour par jour, de fléchir la volonté paternelle, mais le vieux était têtu comme un âne corse. Alors , ce soir-là, après le dîner dans la grande salle à manger provençale, le dîner silencieux comme le dîner de tous les soirs, Mireille avait mis son beau costume d'Arlésienne et était partie de chez elle pour ne jamais plus y revenir. Et Roustido aux trois quarts fou, battait la campagne en hurlant : "Mireille ! Mireille ! Mireille !" Mais Mireille ne l'entendait pas. Elle était dans les bras de Vincent et elle disait qu'elle y resterait toute sa vie. Vincent, lui, était un garçon raisonnable et il commençait à s'inquiéter.

- Tu vas te faire crier de rentrer si tard.
- Ça m'est égal. Je ne veux plus rentrer à la maison.
- Elle est pourtant belle , ta maison.
- Oui, elle est belle, et bien chauffée et il y a de la place pour cent personnes et à manger pour vingt-cinq ans ... N'empêche que mon père a mis ce soir à la porte deux pauvres gens qui étaient venus lui demander asile pour la nuit. C'est ce qui m'a décidée à partir.
-Tu as bien réfléchi ?
- Je ne veux plus le voir. Je reste avec toi.
- Tu veux qu'on s'enlève ?
- C'est un gros péché, tu sais.
 - Le Bon Dieu nous pardonnera.
- Mais ton père, il va en faire une maladie, et, en plus, on dira que sa fille est une moins que rien et ça risque de le faire battre aux élections.
- Tant pis pour lui.
- Tu es décidée ?
- Oui. Je t'aime. On s'enlève, ou je me tue !
- Parle pas de malheur. Puisque c'est comme ça que tu veux, moi je le veux aussi. Je vais chercher le cheval et en route pour le Vaccarès.
 
 
Eh bien, vous allez voir comment il est le Bon Dieu. Il est encore plus brave que vous le pensiez. Il a pas de rancune. Routido a failli faire mourir de froid le Petit Jésus dans le ventre de sa mère. C'est des choses qu'un père n'oublie pas. Le Bon Dieu ,lui ,il a déjà pardonné, et il a demandé à mes collègues les anges de jouer un air qui était pas au programme. Un petit air de Nicolas Saboly, le Mozart des braves gens de Provence. Et Mireille en a été toute retournée.
- Tu as entendu ? elle a dit.
- Oui, a fait Vincent. On dirait les cigalons arlatens.
- Je me sens comme si j'étais toute petite.
- Quand tu étais toute petite, et que tu te promenais aux Alyscamps, je t'aimais déjà.
- Moi aussi je t'aimais. Il ne faut pas qu'on s'enlève.
- C'est toi qui me l'as demandé.
- J'étais folle. Ceux qui s'aiment n'ont pas besoin de se cacher.
- Je demanderais pas mieux que de te mener devant le maire.
- Mène-moi d'abord voir ce petit bébé qui vient de naître.
- Je te mènerai où tu voudras, mais entre nous soit dit, les femmes, c'est un peu difficile à comprendre.
 

 

Et tout à coup j'ai dressé l'oreille. Quelqu'un venait de s'approcher de moi dans la nuit claire. Il avait un grand chapeau, une vaste houppelande et il prenait l'univers entier à témoin de son malheur.
- Moi, vous ne me connaissez pas encore. Je suis le Berger. L'hiver ici, l'été dans les Alpes, toujours seul, avec mes bédigues et mon chien. Quand le mistral s'est arrêté, j'ai été le premier à entendre le silence. J'ai l'ouïe tellement fine, et le silence ça fait tellement plus de bruit qu'un chant de grillon et toutes les musiques j'en ai pas perdu une goutte. Je sais qu'il se passe quelque chose de pas ordinaire, quelque chose de bien, que c'est de la joie qui nous arrive.Et ça me fait plaisir, parce que moi qui ne vois personne, les gens, je les aime bien. Et ce petit qui vient de naître, je sais qu'il veut du bien à tout le monde, et je lui dis merci. Seulement, j'irai pas le voir. Je serai peut-être le seul, mais j'irai pas. Parce que j'avais un chien, et il est mort ce matin. Alors toute la joie du monde, elle me passe à côté. Depuis dix ans on vivait ensemble, mon chien et moi, et maintenant il est là, dans mes bras, tout raide, tout froid, tout mort. Je ne suis pas de ceux qui blasphèment ou qui se plaignent, j'ai pas l'esprit revendicateur. Je demande pardon au petit qui vient de naître.C'est pas ma faute. Mais puisque mon chien est mort, il se passera de moi. Ils auront tous du bonheur sur les lèvres et dans les yeux et moi, je ferai une figure d'enterrement. Je reste avec toi, mon brave chien. Tu te souviens comme tu aimais que je te gratte la tête ? Tu savais pourtant donner de la gueule ... Tu poussais un petit gémissement de plaisir, comme un homme qui s'étire ...
Et alors le chien se mit à gémir.
- Quoi? ... Mais c'est pas possible ... Mon chien ... Petit Jésus ...Tu me l'as ressuscité .. Mon troupeau, je te le donne .... Et mon chien, si tu me le demandes, je te le donnerai aussi ... Mais tu me le demanderas pas, dis, tu me le demanderas pas...
 
Et maintenant, tous les habitants de Bethléem s’étaient rassemblés sur la place Il ne manquait que Roustido, qui continuait à parcourir la colline en criant :
"Mireille ! Mireille !". Ils avaient mis leurs habits de dimanche, ils avaient des cadeaux plein les charretons, et ils brandissaient des chandelles. Il n'y en avait qu’un qui dormait : c’était le Ravi. C’est pas qu’il avait le sommeil profond, mais que ce soit le jour ou la nuit, il était jamais complètement réveillé. Le jour, il restait à sa fenêtre les bras en l’air, en regardant les gens, le ciel, les bêtes, les fleurs, et en disant: 

- Que le monde est joli ! C'est pas possible qu'il soit aussi joli !

 Les bras toujours levés et le bonnet de nuit sur la tête le Ravi il est venu se mêler à la foule. Soudain, il s'arrêta ... Il venait d'apercevoir un vieillard triste sous un porche. 

 - Qu'est ce que tu as toi, à ne pas être heureux ? demanda Ravi.

 - Moi, je suis l'Aveugle.

 - Il faut que tu sois heureux quand même, un jour comme aujourd'hui. Viens avec moi, je te raconterai tout. Je te dirai comment ça se passe, et fais moi confiance, j'ai de l'imagination. Comme je te le dirai, moi, ce sera encore plus vrai que nature.

 Et il a pris l'Aveugle par le bras. Mais il ne savait pas exactement où aller. Les gens tournaient en rond, et se demandaient  l'un à l'autre: Mais où il est ce petit ? J'ai donné un tout petit coup de trompette.

Ils ont fait le silence, et je leur ai dit: Vous n'avez qu'à me suivre. Alors ils se sont pris par la main, et ils m'ont suivi en dansant la  farandole.

Si  vous permettez nous allons  devant pour voir ce qui se passe dans la crèche, mais n'oubliez pas de prendre votre pardessus, parce qu'on y gèle dans cette étable. Saint Joseph se fait un mauvais sang terrible. 

 - C'est pas un temps à chrétien. Il va s'enrhumer, le pauvre petit.

 - Et à son âge, un rhume ça a vite fait de tomber sur la poitrine, gémissait l'Âne..

 - Au lieu de dire des bêtises, dis le Bœuf, tu ferais mieux d'avoir des idées.

 - Pour les idées, tu sais, les ânes, ils sont guère forts.

 - Ses petites mains sont toutes froides, fit la Sainte Vierge. Il a le bout du nez gelé.

 - Attendez, Bonne Mère, je vais vous le réchauffer. Ça vous ferait rien de le poser sur la paille ?

 -  Faites bien attention, il est si petit, si petitounet ...

 - Ne craignez rien. Vous voyez, je m'allonge à côté de lui et mon collègue aussi. Allez, dépêche-toi. Comme ça il est déjà un peu protégé contre les courants d'air.

 -  Ça suffira pas pour le réchauffer.

 - Va savoir ! Nous les bêtes, pendant l'hiver, il nous pousse du poil et on conserve du chaud au dedans de nous. Évidemment, il vaudrait mieux une bonne cheminée avec un grand feu de bois ... Mais tout ce qu'on peut lui donner, c'est notre chaleur ..

 - Vous êtes les plus braves. Mon fils ne vous oubliera pas.

- Si entre malheureux on  s'aidait pas, ce  serait pas la peine.

 - Allez, fais pas l'hypocrite. Dis- le à la Bonne Mère,  qu'on y pense aussi à la gloire. C'est vrai, jusqu'à présent, il y en avait que pour le cheval et le taureau, mais j'ai l'impression, que le Bœuf et l'Âne, il s'en parlera un peu à partir de maintenant, et qu'on en dira du bien, vous ne croyez pas ?

Là-dessus,le Petit Jésus a poussé un petit éternuement.

 - Catastrophe, dit Saint Joseph, il a éternué . Il va prendre le mal de la mort, ce petit.

 - Rendez-le-moi vite , a dit la Sainte Vierge.

 - Attendez, a fait le Bœuf. Ô collègue quand je te souffle sur le museau, qu'est ce que ça te fait ?

 - Ça me fait rire, a dit l'Âne.

 - Ça te fait rire, mais ça te réchauffe. Souffle-moi dessus pour voir .

 - Vous croyez que c'est le moment de vous amuser comme des imbéciles?

 - Comprenez-moi. On va lui souffler dessus, mon copain et moi, tous les deux ensemble. Vous allez voir si on vous le réchauffe pas votre petit. Allez, on y va ...

Là-dessus les deux braves bêtes se sont mises à souffler jusqu'à l'asphyxie. Mais ils avaient bien raison de se donner du mal.

- Regardez, dit le Bœuf,  il a souri. Il est déjà presque tout rose.

 Vous me direz que le Bon Dieu, il n'avait rien de plus facile pour lui que d'envoyer le beau temps. Un 24 décembre, sous nos climats, ça n'aurait étonné personne. Mais il fallait d'abord accomplir les Écritures. Dites-vous bien, une fois pour toutes, qu'il sait ce qu'il fait le Bon Dieu. Son petit c'était pas un fils de famille il fallait qu'il soit élevé à la dure, qu'il apprenne les difficultés de la vie. Mais voilà nos gens qui arrivent en farandoléjant et le Ravi marchait le premier en tenant l'Aveugle par la main.

 - J'en ai vu des jolis petits nistons, mais des jolis petits nistons comme ce joli petit niston-là, je ne croyais pas que ça pouvait exister.

 Et il avait raison, ce demi fada, parce que moi non plus je n'avais pas encore bien  vu le Petit Jésus, et ça m'en a coupé les ailes. J'avais plus rien à faire sur la terre. J'avais fait ce que le Bon Dieu m'avait dit de faire , j'avais joué de la trompette aux quatre points cardinaux, mais j'avais plus envie de remonter au ciel. Et tout les gens qui étaient là, ils étaient comme moi, étaient paralysés par la surprise et par la joie. Alors ils sont tombés tous ensemble sur leurs genoux, et ils se sont mis à chanter à pleine voix.

Après il y a eu un silence embarrassé. Tout le monde voulait parler, mais personne ne savait plus que dire. Et le plus embarrassé de tous, c'était le Gendarme. Tous les habitants de Bethléem avaient apporté des cadeaux, excepté lui. Alors il est devenu tout rouge, et il a dit:

- Sainte Vierge, et vous, Saint Joseph, excusez moi. J'ai pas eu le temps de passer à la maison. J'étais de service. Autrement je vous aurais apporté des figatellis, de la farine de châtaignes et du fromage corse, mais je n'ai rien sur moi que mon revolver. Alors, je vous le donne pour amuser le petit.

 - Tu es bien brave, a dit Saint Joseph, mais...

 - N'ayez pas peur. C'est un revolver d'honnête homme, il n'a jamais servi.

 - Mais il risque de se blesser !

 - Pensez vous ! il n'y a pas de cartouches. Juste je le portais à la ceinture pour rassurer le monde, mais vous pensez tout de même pas que je m'en serai servi contre mon prochain !

 - Merci, Colombani, a dit la Sainte Vierge.

 - Vous savez mon nom ?

 - Je sais beaucoup de choses sur toi, Colombani, je sais par exemple que tu attends une lettre depuis longtemps. Et bien tu la recevras demain au courrier, cette lettre.

 - Une lettre ?

 - Ta nomination de brigadier. Le ministre est en train de la signer en ce moment. Alors ce revolver, garde le... Parce qu'un brigadier sans revolver, ça ferait mauvais effet ...

 - C'est vrai ce que vous dites ?

 - Eh,dis donc, a fait Saint Joseph, tu ne vas pas traiter ma femme de menteuse ?

 - Mais promet-moi, a précisé la Sainte Vierge,  de continuer à ne pas t'en servir.

 - Ne vous faites pas de souci, Bonne Mère, non seulement j'y mets pas de cartouches, mais je laisse toujours le cran d'arrêt ... 

 Après tout le monde voulait parler en même temps. Mais naturellement c'est Honorine, la Poissonnière, qui a eu le dessus.

- Bonne Mère, je vous ai apporté des rascasses pour le petit,  des rascasses presque vivantes.

- Des rascasses pour un petit qui vient de naître, mais tu n'y penses pas ! a protesté Saint Joseph.

- Oh mais dites, mes rascasses, elles n'ont jamais fait de mal à personne, qu'est ce que vous insinuez !?

 - J'insinue rien. Je dis que le petit il est trop jeune pour manger de la rascasse et qu'au bas mot ça risque de lui donner de l'urticaire.

 - Et toi, Pistachié, tu le laisse dire, naturellement.

 - Excusez-la, Bonne Mère. Elle a le parler un peu vif, mais c'est une brave femme. En tous cas, si vous voulez pas de ses  poissons , j'espère que vous accepterez ma lièvre. C'est une belle lièvre d'au moins  douze livres que j'ai tuée en venant vous voir.

Il se trouva dans l'assemblée quelques personnes pour ricaner.

 - Parfaitement, je l'ai tuée moi même, d'un seul coup de fusil.

 - Parlons-en de ta lièvre. C'est la première fois qu'il rentre pas bredouille de la chasse...


La Sainte Vierge les écoutait avec amusement. Un moment même, elle a éclaté de rire. Et Honorine et Pistachié, étaient si fiers d'avoir fait rire la Sainte Vierge qu'ils en remettaient, qu'ils se forçaient, qu'ils cessaient d'être drôles. Alors la Sainte Vierge,elle a remonté le sourcil, et elle a dit:

 - Attention, vous allez tomber dans l'opérette marseillaise !

- Et le petit, il aime pas ça, a décidé Saint Joseph. Mistral et Daudet, ils sont déjà an ciel. Pagnol et Giono, aussi, sûrement. Mais les autres il faudra qu'ils se surveillent.

 

Et à partir de ce moment, chacun a fait son numéro dans la discrétion. Le Berger a enlevé l'agneau qu'il avait autour du cou et l'a posé aux pieds du Petit Jésus sans prononcer une parole.Puis il a fait une dernière caresse à son chien, et il a dit:

 - Moi, je suis le Berger. J'ai un joli filet de voix, mais on s'en est jamais servi dans les opérettes. Je fais rire personne. Je parle seul, je sens mauvais, j'ai pas d'amis. Enfin j'en ai qu' un, c'est mon chien. Il est mort ce matin . Il est ressuscité ce soir. Dans les opérettes les chiens qui ressuscitent, personne voudrait y croire. Alors ce chien ressuscité, Bonne Mère, je le donne à ton petit , pour qu'il le garde et qu'il te fasse les commissions ...

 - Berger, a dit  la Sainte Vierge, mon fils, plus tard sera berger comme toi. Il sera le berger des hommes. Et les hommes n'ont pas besoin de chiens pour les garder. Ils ont besoin d'amour. 

Les paroles de la Bonne Mère passaient nettement au-dessus de l'assemblée, mais le berger, lui, les avaient comprises.
- Mais,a-t-il fait, s'il veut pas de mon chien, peut être il voudra bien de moi ?
- L'heure n'est pas encore venue. Mais il te fera signe.

 Ainsi fut recruté le premier apôtre. Sans que personne s'en aperçoive. Mais dans l'assemblée, il y en avait un qui commençait à trouver le temps long. C'était le Meunier avec son sac sur la tête et ses deux autres sous les bras. Il avait des crampes partout. Il fit tomber le sac qu'il avai sur la tête et dit :

- Bonne Mère , jusqu'à ce soir j'étais un gros feignant.

- Ça c'est vrai, a souligné bêtement Pistachié.

- Toi Pistachié, je te parle pas. Je parle à la Bonne Mère. J'étais un si gros feignant que même dans le pays, ça avait fini par se remarquer. Et puis ce soir, il s'est produit un grand miracle. J'ai senti en moi une envie de travailler, une envie si grande que sur le moment elle m'a fait peur. Mais je me suis ressaisi, et la première farine que j'ai faite depuis des mois, je vous en ai rapporté trois balles pour la bouillie du niston. Mais si vous le permettez, je vais rentrer tout de suite au moulin pour profiter de mes bonnes dispositions. J'ai tellement peur que ça me passe !

- Tu ne vas pas travailler un jour de fête ?

- Si vous me le demandez, je serai bien obligé de rester sans rien faire. Mais je vous jure que ça va me coûter.

Certains déjà se moquaient du Meunier.

- Il y a pas de quoi rire. Je tiens plus en place.

- Eh bien, rentre chez toi.

- Non, il vaut mieux pas, parce que je crois qu'une fois dans mon moulin j'aurai pas le courage de rester sans rien faire.

- Retourne à ton moulin. Je crois que tu as de la visite.

- De la visite ?

- Elle s'appelait Marie-Madeleine, n'est-ce pas ?

- Elle est de retour ? Pour de bon ? Pour  toujours ? Ô Bonne Mère ! Ô mes amis !

- Tu lui as pardonné, au moins ?

- À elle, il y a longtemps. Et ce soir , je suis tellement heureux que je crois que j'ai pardonné aussi à l'Espagnol.

- Alors tu peux partir, a conclu la Sainte Vierge.

Et le Meunier est sorti comme un fou, sans dire merci à la Sainte Vierge et sans dire au revoir à personne, et le Ravi levait les bras en l'air en disant:

- Mon Dieu, comme c'est beau un homme qui était malheureux, et qui devient heureux ! Mon Dieu, comme c'est beau un homme qui était paresseux et que l'envie de travailler le prend !

 - Écoute Ravi, a dit Pistachié, tu commences à nous agacer.

 - Si je t'agace, je te demande pardon.

 - Tu parles de travail  et tu n'as jamais rien fais de ta vie.

- J'ai regardé les autres et je les ai encouragés. Je leur ai dit qu'ils étaient beaux et qu'ils faisaient de belles choses.

- Tu t'es guère fatigué.

- Et tu n'as même pas apporté de cadeau.

 - Ne les écoute pas, Ravi, a dit la Sainte Vierge. Tu as été mis sur la terre pour t'émerveiller, tu as rempli ta mission et tu auras ta récompense. Le monde sera merveilleux tant qu'il y aura des gens comme toi capables de s'émerveiller.

 - Arche d'Alliance, s'est écrié le Ravi  ...Tour de David ... Porte du Ciel ... Étoile du matin ... Salut des pécheurs. Rose Mystique ... Bonne Mère admirable, merci à vous.

 - Bonne mère très pure, merci à vous, la Poissonnière a dit.

- Bonne Mère très chaste, merci à vous, Pistachié a dit.

 - Bonne mère des Anges, merci à vous, le Berger a dit.

 - Bonne mère du Sauveur, merci à vous, le Gendarme a dit.

 - Salut des Infirmes, consolatrice des affligés, merci à vous, l'Aveugle a dit.

 Ils se retournèrent tous : l'Aveugle venait de tomber à genoux et il avait l'air en extase.

- Tu me remercies, toi qui n'a jamais vu le ciel et les étoiles ? a demandé la Sainte Vierge.

 - Je te rends grâce, je chante tes louanges.

 - Tu me rends grâces, toi qui vis dans la nuit.  Tu chantes mes louanges, toi qui es enfermé dans la plus sombre des prisons ?

 - Le ciel tu me l'a donné, la lumière elle est en moi, je me sens libre comme l'oiseau.

Saint Joseph a cru de son devoir d'intervenir.

 - Marie, ma belle, il faut faire quelque chose pour cet homme. Tu n'as qu'un mot à dire.

 - Mon Dieu, qui, ce soir, avez exaucé tous mes désirs ...

Mais l'Aveugle l'a interrompue tout de suite.

- Non, Bonne Mère,c'est pas la peine. Ne le dérangez pas. Je sais que le monde est beau, puisque c'est lui qui l'a fait, mais je suis sûr que le ciel est encore plus beau, puisque c'est là qu'il habite. Demandez-lui, seulement, que j'aie pas longtemps à attendre. Faites que j'ouvre les yeux le jour de ma mort, faites que je voie quand ça vaudra vraiment la peine de voir.

Et là, je vous jure qu'il y eut un grand moment d'émotion. C'est Pistachié qui a repris son sang-froid le premier.

- Et naturellement, il a dit, Roustido est pas là.

Et où il était Roustido ? Je vais vous le dire . À force de rôder dans la campagne en criant "Mireille! Mireille!" il avait fini par apercevoir toutes les petites lumières qui avaient transformé l'étable en reposoir . Il était entré pendant que tout le monde chantait, et personne ne s'était aperçu de sa présence. D'abord, il avait vu sa fille qui tenait son tambourinaire par la main et il avait failli mourir de colère rentrée. Puis il avait vu le Boumian avec sa dinde étranglée et il avait failli arrêter la chanson pour faire un malheur. Mais il était resté bien sage dans son coin et il sentait petit à petit couler en lui une espèce de douceur, de gentillesse, de bonté et il répétait sans arrêt :

 - Mais qu'est-ce qui t'arrive Roustido ? Tu es pas en colère ! Mais tu es complètement gaga! Allez, zou, mets toi en colère !

 Mais il restait toujours immobile et il se sentait devenir meilleur à chaque seconde. Et quand il a vu le Boumian s'avancer vers le Petit Jésus en balançant sa dinde d'un air timide, il n'a pas bronché. Et le Boumian disait:

 - Petit Jésus, toi qui a la peau si blanche et les cheveux si blonds, n'aie pas peur de moi qui suis si noir de poils et presque nègre de peau. Je t'ai porté cette dinde.

- Mais, tu es un sans-vergogne ! protesta le Gendarme, cette dinde, tu l'a volée .

- Laisse-le parler, interrompit la Sainte Vierge, veux tu Gendarme ?

- D'abord des dindes, j'en volerai plus , et celle-là, je l'ai volée à Roustido et des dindes il en a à n'en savoir que faire. Tandis que vous, peuchère, vous êtes dans le besoin. Alors, j'ai pensé qu'au lieu de la garder, je ferais mieux de vous la porter. Si vous n'en voulez pas, vous pouvez toujours la vendre.

 -Bien parlé, Boumian, a dit la Sainte Vierge.

- Je veux pas te contredire, a soupiré Saint Joseph, mais cette dinde, elle est pas à lui.

- Ce qu'il vous propose tombe sous le coup de la loi : article 19, recel et complicité, a précisé le Gendarme.

 - Cette dinde, nous ne pouvons  l'accepter, a conclu la Sainte Vierge.

 - Mais...

 - Ce que nous acceptons, c'est la gentillesse avec laquelle tu nous l'a offerte. Tu nous promets, Boumian, de ne plus jamais voler de dindes ?

 - Ni dinde, ni poule, ni pintade, ni pintadon. Et pourtant, c'est bon le pintadon bien tendre.

 - Boumian ...

- Reprends ta dinde et va la rendre à qui tu l'as prise.

Alors il c'est passé un coup de théâtre que jamais de votre vie vous en avez vu de pareil, Roustido a écarté gentiment le monde, et il a dit au Boumian :

- Tu peux la garder, je te la donne.

 C'était la première fois que Roustido faisait un cadeau à quelqu'un. Les gens n'en revenait pas. Le Ravi était plus ravi que d'habitude.

 - Ô Roustido, disait-il, que c'est beau ce que tu viens de faire. J'en ai vue des belles choses dans ma vie, mais jamais d'aussi belles que cette belle chose-là  ...

 Roustido, il s'était mis à genoux et il se frappait la poitrine.

 - Petit Jésus, je suis un assassin. Quand ton père et ta mère sont venus frapper à ma porte. Je les ai jetés à la rue. Je ne me le pardonnerai jamais, je suis un criminel.
Il pleurait si fort que Saint Joseph était bouleversé. 

 - Ne vous mettez pas dans des états  pareils, dit-il. Vous voyez que ça a  fini par s'arranger

 Mais Roustido n'était pas au bout de son repentir.

- Je vais faire préparer une voiture bien bâchée, disait-il, bien souple, avec un cheval bien doux, et je vais vous faire conduire à la maison, dans la chambre la plus belle et la mieux chauffée, dans la mienne, quoi. Et vous y resterez tant que vous voudrez, jusqu'à la fin de vos jours, si ça vous fais plaisir, et vous aurez à vous faire de souci de rien.

 - Vous êtes bien brave, dit Saint Joseph. Qu'est-ce que tu en dit, Marie ?

 - Mon fils et moi, nous vous remercions. Mais nous ne pouvons accepter. Nous devons rester ici pour accomplir la volonté de Dieu.

- Mais alors, gémit Roustido, qu'est-ce que je vais faire de toute la bonté que je me sens dans le cœur, tout seul dans ma grande maison vide ?

La Sainte Vierge  a fait un geste des deux mains.

- Avancez-vous, les petits. Toi , Mireille l'Arlésienne, et toi Vincent, le Tambourinaire. Oui, toi. N'aie pas peur.

Roustido a blêmi.

- Lui, je veux pas le voir. Jamais il épousera ma fille.

- Pourquoi ? Il est beau comme un sou neuf, a dit Saint Joseph.

- Vous, ne vous mêlez pas de mes affaires de famille.

La Sainte Vierge a souri.

- Et vous disiez à l'instant que vous vous sentiez plein de bonté ?

- Comprenez-moi, Bonne Mère. Faire un cadeau d'une dinde à un caraque, recevoir des amis à la maison, d'accord, ça je me sens capable de le faire. Mais donner ma fille à un joueur de fifre qui n'a même pas une chemise de rechange, vous pouvez me juger sévèrement si vous voulez, c'est au-dessus de mes forces. Mettez-vous à ma place !

Saint Joseph lui-même dut en convenir.

- Il y a du vrai dans ce que dit cet homme.

 

Il était têtu le vieux et je crois que pour le faire changer d'avis, le Bon Dieu aurait été obligé de faire encore un miracle. Mais il en a pas eu besoin parce que dehors venait d'éclater un tintamarre terrible. C'étaient les Rois Mages.  À force de regarder l'étoile qui devait les conduire à Bethléem, ils avaient tous un peu de torticolis. Ils étaient partis depuis des mois et ils avaient juste un quart d'heure de retard à cause d'un de leurs chameaux qui traînait la jambe. Ils venaient du bout du monde, avec des turbans, des colliers de perles et une armée de négrillons qui leur tenaient le pan de la robe ... Le Ravi se frottait les yeux :

- Sainte Vierge, que c'est beau ! Mais regardez comme ils sont beaux, ces hommes !

Au lieu de s'agenouiller comme tout le monde ils s'étaient mis à plat ventre et se cognaient le front par terre en disant :

"Salamalec, Salamalec". L'Aveugle se demandait ce qui se passait. Le Ravi lui a dit :

- Viens ici, mon beau, toi qui as pas voulu retrouver les yeux de peur des vilaines choses de la vie. Celui-là qui est grand et maigre comme un cyprès et qui a la peau toute jaunâtre, il s'appelle Melchior. Il tient dans ses mains une cassolette d'or et de pierres précieuses. De la cassolette monte une fumée qui sent bon, qui sent bon !

- Je connais . C'est l'encens.

 - Le deuxième , il s'appelle Balthazar. Il a les dents blanches comme le sommet du Ventoux, il a les lèvres rouges comme des pastèques et les joues violettes comme des figues. Il a de grands anneaux aux oreilles. Dans les mains il tient une urne d'argent. Ce qu'il y a dedans, je le sais pas.

- Il y a de la myrrhe, c'est le parfum le plus subtil de l'Arabie ...

- Que tu es heureux, toi l'Aveugle, tu sens les odeurs qui arrivent pas jusqu'à nous ... Et le troisième, il a une barbe qui descend jusqu'aux pieds et il est obligé de rester courbé pour pouvoir tenir dans le cabanon. Il s'appelle Gaspard. Il ressemble à mon grand-père. Il tient dans les mains une grosse malle de cuir. Ce qu'il y a dedans , tu le sais peut-être?

- Des pièces d'or. Je les entends glisser l'une sur l'autre comme des gouttes d'eau d'une rivière.

- Tu avais raison. C'est bien de l'or. Que tu es heureux , toi, l'Aveugle, tu entends des bruits qui viennent pas jusqu'à nous.

 

Et voilà, c'est bientôt fini. Chacun a pris la pose, comme chez le photographe, mais c'est pour l'éternité. La Sainte Vierge et Saint Joseph qui regardent dormir le Petit Jésus et qui l'adorent . Ils ont la tête penchée sur l'épaule, les mains jointes, et ça durera jusqu'à la fin du monde. Le Ravi, les bras en l'air. L'aveugle, appuyé sur sa canne. Pistachié, appuyé sur son fusil, la Poissonnière, un panier de poisson de chaque côté de ses hanches énormes, et le Berger avec son agneau qui dort autour de son cou et son chien qui dort entre ses jambes. Et le Boumian qui a mit amicalement la main sur l'épaule du Gendarme, et le gendarme qui se lisse la moustache. Et le Bœuf et l'Âne qui se sont endormis, brisés par l'émotion. Et personne ne dit plus rien. Et ils ne bougeront plus jusqu'à la fin des siècles. C'est le destin des santons. Roustido ne sait pas encore quelle attitude prendre. Alors la Sainte Vierge a désigné la malle de cuir pleine de pièces d'or et elle a dit au Tambourinaire :

- Vincent, prends ce qu'il te faut pour te monter un ménage. Maintenant, tu vas pouvoir épouser Mireille.

 

Alors Roustido a compris qu'il devait faire un geste avant d'être transformé en santon pour toujours. Il a pris la main de Mireille, il l'a mise dans la main de Vincent et il a dit :

- Tiens, prends ma fille, tu es pauvre, mais ça m'est égal. Je te la donne quand même.

Et il s'est immobilisé pour toujours, tenant la main de ses enfants serrée dans la sienne; il venait de gagner le paradis sans le faire exprès.

 

Et voilà, j'ai dit tout ce que j'avais à vous dire. Excusez-moi si j'ai été un peu bavard : c'est dans mon tempérament, mais je vous jure que j'ai dit la franche vérité. Allez, adieu, adieu ... Je remonte au ciel. Portez-vous bien ... Soyez braves ... Soyez heureux ...

 

Et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

 

(texte intégral  / Tous les contes de ma Provence / Yvan Audouard / collection Bouquins Robert Laffont)

 


 

 

L’INTERDIT DE TOURRETTES

Un fait divers de l’automne 1677.

UNE VISITE PASTORALE QUI TOURNE MAL

OU LES OUTRANCES DE PIERRE DE VILLENEUVE, L’INTRAITABLE BARON DE TOURRETTES

Nouvellement nommé évêque de Fréjus, Monseigneur Benoît de Clermont-Tonnerre voulut mettre fin à quelques divergences observées dans l’office de quelques saints honorés dans les églises du pays.

Par le synode de janvier 1677, il nomma une commission chargée de préparer le « Propre des saints du diocèse », document qui fut publié et rendu obligatoire l’année suivante, le 11 mai 1678.

Or en ce temps, le farouche baron Pierre de Villeneuve lui avait adressé une lettre, demandant la mutation de l’abbé Ordain, vicaire de Tourrettes, auquel l’opposait un conflit. L’évêque se trouva placé face à un véritable dilemme car l’abbé appartenait à une famille très respectable et jouissait d’une réputation  irréprochable.

Le 22 Octobre de l’an de grâce 1677, pour en avoir le cœur net, il décida d’effectuer une visite pastorale à Tourrettes, depuis sa résidence de Fayence : une église bien tenue serait la preuve d’un desservant fidèle et sérieux ! On s’agite, on court prévenir le baron, le bailli et toutes les personnalités concernées. Les hommes reviennent des champs ; les femmes redressent leurs coiffes ; on débarbouille vite fait les petits car une telle visite dans un village reculé est prétexte à une vraie fête (et au sacrifice du cochon) !

Mais l’ombrageux seigneur Pierre de Villeneuve « homme violent et superbe », défendit à toute personne, on ne sait pour quelle raison, de se porter au-devant du prélat.

 

L’évêque était entré avec sa suite dans l’église, édifice pauvre mais relativement bien tenu, et en faisait l’inspection, surpris qu’aucun notable, aucun villageois ne l’ait suivi dans le sanctuaire.

Au moment de franchir le seuil de l’église pour sortir, il se trouva face une foule hostile menée par le baron lui-même, son bailli et les consuls qui le poursuivirent de leurs injures jusque sur la place publique. Le père Girardin du couvent de Saint-Tropez assura même qu’ils allèrent jusqu’à le souffleter.

« Le doux et extrêmement bon prélat », ainsi que le décrit le chanoine Antelmy, partagé entre sainte colère et humiliation, sut contenir son indignation et s’en retourna à Fréjus, bien décidé à punir les coupables de l’outrage à sa fonction sacrée. Mais il était évêque et devait pardonner… Voulant laisser aux coupables le temps de se repentir, il attendit cinq semaines une quelconque résiliation ! Que nenni, rien ne put fléchir l’intraitable baron dont l’indigne conduite est restée inexpliquée. Le Chevalier de Clermont, frère de l’évêque alla même jusqu’à le provoquer en duel, mais l’affaire n’eut pas de suite.

 

Un avis de Clermont Tonnerre fut lu au prône et affiché aux portes de l’église stipulant que si, sous six jours, le baron, son bailli et les consuls ne se rendaient pas à Fréjus implorer leur pardon, la paroisse de Tourrettes toute entière serait frappée d’interdit. En carence d’exécution, l’interdit fut prononcé le 7 Décembre 1677. Personne, de mémoire d’homme, n’avait vu cela au pays : on n’y prêta pas attention…

Des hommes en noir fermèrent l’église. Ils vidèrent le tabernacle, emportèrent les huiles des malades, le ciboire et le calice : tout ce qui est indispensable au culte. Les portes furent scellées.

 

Le crieur du village parcourt les ruelles pour informer les « manans et habitants de Torete » qu’ils étaient désormais exclus de l’Eglise, privés de sacrements et de toutes cérémonies religieuses.

La cloche de l’église ne sonna plus. On n’y fit pas trop attention, car le clocher de l’église de Fayence continuait de rythmer les heures. Mais, plus de mariages, plus d’enterrements, plus de messe de minuit.  Dans les villages voisins, on n’adressait plus la parole aux gens de Tourrettes et plus aucun commerçant ambulant ne s’arrêtait dans leur village. L’interdit c’est comme la lèpre, comme la peste : les morts étaient enterrés presque à la sauvette ! Les Tourrettans comprirent leur malheur. Ils auraient bien voulu se rendre à Fréjus supplier l’évêque mais, terrorisés par le tyrannique baron, ils s’arrangèrent pour que l’évêque soit discrètement informé de l’intention et, le 2 mars 1678, l’interdit sur le village fut levé.

Les hommes en noir revinrent pour ôter les scellés, rapporter les saintes huiles et rendre à l’église son âme et la paix aux habitants.

 

En fait cette mansuétude ne valait pas pour le baron Pierre de Villeneuve qui, entre temps, avait tenté de faire intervenir auprès du roi quelques bonnes relations à la cour de Versailles. Louis XIV, courroucé, ordonna la médiation de l’évêque de Marseille car Monseigneur de Clermont-Tonnerre, exigeait une totale résiliation.

Enfin une solution fut trouvée par les sages du Parlement de Provence qui firent connaître à l’intraitable seigneur que son procès en obtention du Marquisat de Trans, qu’il convoitait, serait fortement compromis par son entêtement. « Paris valut bien une messe », le titre de marquis valait bien un acte de contrition. Pierre de Villeneuve ploya le genou le 3  juin 1678 devant l’évêque de Fréjus, le suppliant à haute voix de lui pardonner son crime. « Je n’attendais que cette démarche », lui répondit Clermont-Tonnerre en le relevant, « pour vous absoudre d’une faute que j’aurais oubliée si l’injure s’était adressée à ma personne et non à ma dignité ». Le baron reçut alors l’absolution canonique. Trois jours plus tard, les gens de Tourrettes vinrent supplier l’évêque de venir visiter leur village.

Clermont-Tonnerre, en proie à une grave maladie de consomption, s’alita peu après. Ses médecins, croyant bien faire, le saignèrent pour le guérir, si fort dit-on, qu’il en mourut dans le mois d’août 1678.

 

Tourrettes ne reçut donc jamais la visite pastorale souhaitée, mais ce fait divers valut au baron Pierre de Villeneuve d’hériter du titre de « premier marquis de France » qu’avait reçu son aïeul, Louis de Villeneuve, « riche d’honneur », général, chambellan du roi Charles VIII et du roi François 1er, capitaine de la ville de Sisteron et capitaine général de la Marine de Provence. Le marquisat avait été créé par Lettres patentes du roi Louis XII, en 1506.                                                                 

 

 

 Sources :

Dictionnaire historique et topographique de la Provence ancienne et moderne – Etienne Garcin 1835.

Sourires du Haut-Var - Marijo Chiché-Aubrun : selon une publication « Chroniques de nos villages d’antan » - 1976

Archives capucines du couvent de Saint Tropez : lettre du P. Girardin à son provincial.

Archives départementales : Ins. Eccl. – Girardin ; II, p.259-260

Pour l’origine du marquisat de Trans : Lettres patentes royales données à Blois en février 1506, enregistrées au Parlement le 31 janvier 1512, érigeant la terre de Trans en premier marquisat de France, incluant, outre la terre de Trans, celles ci-après désignées :

les Arcs, la Motte, Esclans, Vidauban, Ampus, Montferrat, Rouet, Pibresson, Séranon, Châteaudouble, Lagneros, Villehaute, Taradeau, la Garde-lez-Draguignan, Espérel, Brunet, Peiresc, la Colle Saint Michel, Callas, Tourtour et Villecroze.

 

Le nom de Trans vient de sa position « par-delà de la rivière », au cœur d’un domaine baronnial concédé en octobre 1200 à Géraud 1er de Villeneuve, par le comte de Provence Ildefonse II, en reconnaissance « pour les bons et loyaux services que Géraud avait fait tant au roi d’Aragon, son père, qu’à lui, en plusieurs diverses et importantes occasions de paix et de guerre et le beau et honorable train qu’il avait toujours tenu auprès de leurs personnes, avec beaucoup de prudence et de sagesse ».

Document réalisé grâce aux recherches effectuées par Elizabeth Duriez, Jacques Mireur et Gérard Saccoccini.

 A.T.H. Tourrettes Héritage


 

Drapeau Provençal

Drapeau CATALAN

Drapeau Provençal sous les Bourbons

Le Sang et Or des Comtes de Provence du Sud avant les Bourbons

Croix Occitane des Comtes de Toulouse

La controverse du drapeau provençal

 

Élizabeth DURIEZ

 

L’histoire de la Provence est compliquée.

En voici un nouvel exemple qui concerne l’origine des armoiries et drapeau.

Les armoiries apparaissent en occident dans la première moitié du XIIe siècle, même si des symboles de reconnaissance existaient auparavant.

Pour des raisons à la fois militaires (reconnaître les combattants sur les champs de bataille et de tournoi) et sociales (donner des signes d’identité aux classes supérieures de la société féodale), les armoiries sont des emblèmes de couleurs répondant à des règles strictes. 

L’origine du premier écu, « d’or à quatre pals de gueules » en langue héraldique, (jaune avec quatre rayures verticales rouges), serait une légende médiévale évoquée par les Catalans.

Ce blason viendrait du roi de France, Charles le Chauve qui,  après une bataille mémorable, aurait rayé de ses doigts le bouclier du premier comte de Barcelone avec le sang de ses blessures.

Les spécialistes de l’héraldique actuels, dont Michel Pastoureau, contestent largement cette version. Il s’agirait, au contraire,  de la bannière des anciens rois d‘Arles. Récupérée par les comtes catalans pour des raisons de légitimité politique lors de leur domination en Provence au XIIe et XIIIe siècles.

Car en 1112, la Provence est remise par mariage aux comtes de Toulouse et aux comtes de Barcelone qui se disputaient la domination de la région.  Mais en 1125 un traité clarifie la situation en établissant un marquisat de Provence au Nord de la Durance sous domination toulousaine, et un comté de Provence au Sud, sous l’autorité de la Maison de Barcelone.

Ainsi, pour se démarquer des comtes de Toulouse, ayant pour emblème la croix occitane (également appelée croix de Toulouse ou croix bosonite), les comtes Catalans choisissent l’écu sang et or à rayures verticales.

Pour corroborer leurs propos, les héraldistes expliquent que le plus ancien sceau portant ces armoiries n’est pas catalan, mais bien provençal et qu’il est conservé aux Archives Départementales des Bouches-du-Rhône. 

 

Le « sang et or » fut employé en Provence jusqu’à Raymond Bérenger V. Son gendre, Charles 1er d’Anjou en usa encore, avant qu’il ne soit abandonné comme insigne dynastique.

Toutefois, cet insigne restera en usage en Provence jusqu’au règne d’Henri IV.

Sous les Bourbons, un nouveau blason apparaîtra. Il est bleu, chargé d’une fleur de lys d’or surmontée d’un lambel, sorte de râteau à trois dents de couleur rouge. 

Il faudra attendre la renaissance provençale du XIXe siècle pour voir l’insigne  « sang et or » réutilisé comme drapeau afin d’honorer le souvenir de la Provence médiévale indépendante pour s’affranchir de l’insigne angevin considéré comme « trop français » et trop lié à l’idéologie royaliste.     

 

Le « Seneyra », (nom donné au drapeau catalan), se distingue par des rayures horizontales. Quant au drapeau provençal,  il garde les rayures verticales  d’origine.

Aujourd’hui les Provençaux disent que les Catalans ont « emprunté » leur drapeau et  les Catalans disent..le contraire ! A chacun son jugement !

sources d'information:

- L'étoffe du Diable/Michel Pastoureau
- L'héraldique/Michel Pastoureau
- Dictionnaire encyclopédique d'histoire/Michel Mourre
- Histoire de l'Occitane/collectif

 

 

     


 

 

La Maison de Village

 

Élizabeth Duriez

 

La Provence est parsemée de villages qui portent le témoignage d’une très ancienne organisation de la société, héritage du Moyen-Age, voire des Romains. Ici l’exemple de la maison traditionnelle.

Dans les villages les maisons se serrent les unes contre les autres, les ruelles ou venelles se rétrécissent jusqu’à ne plus permettre, parfois, que le passage d’un homme.

Souvent construite par les futurs propriétaires aidés de compagnons maçons, la maison de village de notre région est édifiée en général de la même façon, c’est-à-dire haute et étroite.

Chaque niveau a une fonction.

En rez-de-chaussée, s’ouvrant sur la rue, la salle commune abrite la cheminée et son potager où l’on cuisine à la braise. Dans un coin de la grande pièce, on posera la pile, bloc de pierre dure évidé qui contient l’eau nécessaire à la vaisselle et à la toilette. A côté se trouve l’atelier ou l’étable où vit l’âne ou le mulet qui aide aux travaux des champs. Au fond, dans des espaces très réduits, se tiennent chèvres, moutons et porcs. Si la maison possède une cave, on y trouve les réserves d’huile, de vin et de farine, à défaut d’être entreposés au rez-de-chaussée.

Un escalier étroit, bâti au plâtre, monte à l’étage et au grenier. La chambre est le plus souvent la seule pièce carrelée de tommettes de terre cuite aux chaudes couleurs rouge et jaune. Tout en haut, le grenier où l’on entrepose la récolte : foin, fruits, et légumes. Il donne sur le ciel par une large ouverture qui assure la ventilation.

Le toit est couvert de tuiles, à l’origine importées par les Romains ; fabriquées avec l’argile extraite de la terre.  Mélange à l’eau, elle forme une pâte que l’on découpe en rectangles réguliers galbés et séchés au soleil avant d’être assemblés les uns aux autres sur les supports de bois.

Cette manière simple et peu coûteuse de recouvrir le toit s’adapte bien aux formes compliquées des maisons qui tournent souvent avec la rue. Quand la maison ne peut plus être agrandie sur la rue, on creuse de nouvelles pièces dans la roche. (Quelques Tourrettans en savent quelque chose !)

Pour protéger les murs des pluies d’orage, les plus basses tuiles du toit s’avancent au-dessus de la rue en génoise, (en remerciement aux Italiens qui inventèrent le procédé).

A l’abri de la génoise, juste au-dessus de la fenêtre du grenier, on place la carelo, une poulie de fer ou de bois destinée à guider la corde qui hisse les récoltes et les quelques meubles de la maison.

Sur l’unique façade sur rue, fenêtres et portes sont rares, mais toujours bien adaptées à leur fonction, que cela soit le passage, l’éclairage ou la ventilation. Les fenêtres n’ont pas encore de vitrage, mais sont tendues de toiles enduites de cire ou de vessies de porc qui laissent passer la lumière.

Enfin, devant chaque maison, un petit banc de pierre ou de bois rappelle qu’aux premiers beaux jours, les Provençaux aiment à vivre dans la rue.

Sur de vieilles photos de Tourrettes datant de la fin du XIXe siècle, on s’aperçoit que la plupart des maisons sont restées « dans leur jus », c’est-à-dire en pierre apparente. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car recouvertes de crépi, sauf quelques exceptions, dont un exemple  remarquable rue du Rigourier (photo).

La particularité de cette maison réside déjà dans le montage des pierres apparentes de la façade. Toutes les pierres disponibles à portée de main ont été utilisées pour la construction de la maison.  Rien ne se perd chez les Anciens !

La façade  «rue » comporte deux entrées côte-à-côte, -l’une plus large que l’autre -, ce qui sous-entend un accès autrefois réservé à la remise et à l’écurie. La maison possède également ce fameux petit banc de pierre où les Anciens aimaient tant s’asseoir aux beaux jours.

Une vigne magnifique court  le long de cette façade.


 

     

Raimon Bérenger

Marguerite, épouse de Louis IX

reine de France

Aliénor, épouse d'Henri III Plantagenêt.

Reine "consort" d'Angleterre.

Sancie, épouse d'un "roi des Romains"

Béatrix, épouse du frère de Louis IX.

Reine de Sicile

Notre Histoire en Provence.

 

LE FABULEUX DESTIN DES PETITES FILLES D’ARAGON

 

Il était une fois… (et oui, ceci est un conte, pas une légende) !

Donc, il était une fois quatre gracieuses et belles petites filles, venues au monde dans un pays de lumière, entre Durance, Rhône, Méditerranée et comté de Savoie.

Leur père, Raimon Bérenger, descendant de la maison royale d’Aragon, était le fils du comte de Provence Alphonse II. Il avait beaucoup guerroyé pour préserver son héritage des terres de Provence auxquelles venait d’être rattaché le comté de Forcalquier apporté par sa mère, Gersende de Sabran, dans sa corbeille de mariage.

Triste de n’avoir jamais eu de garçon, il adorait néanmoins ses filles et leur maman, Béatrix, fille du puissant et inquiétant voisin : le comte de Savoie. Les états de ce dernier couvraient les Alpes, comme un manteau jeté sur les deux versants, englobant les terres du Viennois savoyard aux portes de Lyon jusqu’au Sud-Est des terres du Dauphiné.

Nous sommes au 13ème siècle. Tout le pays de l’ouest rhodanien, d’Avignon aux Pyrénées et à Toulouse, est ravagé par la tragédie cathare et les luttes qui opposent occitans (hérétiques ou non) aux envahisseurs venus du Nord, barons germaniques et « Franchimands » de la Croisade des Albigeois.

Les petites filles passent leur temps entre les résidences de Forcalquier, Brignoles et Aix en Provence. Dans ce pays gorgé de soleil où sur le sang de la terre ruisselle l’or des champs de blé, déclinant les couleurs du drapeau de la maison d’Aragon et des seigneuries catalanes, où la violence mauve des lavandes sublime l’éclatante blancheur des falaises et compose la vibrante symphonie des garrigues bleues, les fillettes insouciantes et joyeuses ignorent tout des voies impénétrables que la fée « Destinée », penchée sur leur berceau, a tracé dès leur naissance.

Ce territoire n’a pas d’héritier mâle. Il est l’objet de toutes les convoitises des voisins proches ou éloignés : Anglais, Français, Savoyards et même de l’ « Aigle souabe » : Frédéric de Hohenstaufen, souverain tutélaire, car la suzeraineté du Saint Empire romain germanique s’étend jusqu’au Rhône !

Mais la fée veille et l’homme providentiel n’est pas loin. Appartenant à une noble famille catalane de haut lignage, descendant de Ramon de Vilanova (en français Villeneuve), homme lige du roi d’Aragon Alphonse le Batailleur, cet homme venu de Rome où il s’est longuement entretenu avec le pape est le conseiller du comte Raimon Bérenger. En référence à son pèlerinage dans la ville éternelle on l’appelle Romeu (en français Romée) et il va s’attacher à préserver l’intégrité des Terres de Provence. Pour cela, il déploie toute son énergie, sa clairvoyance visionnaire, et son sens extraordinaire de la diplomatie pour concrétiser un incroyable maillage d’alliances de nature à protéger le domaine comtal par une habile politique de mariages.

Marguerite, l’aînée, épousera Louis IX (Saint-Louis) et deviendra reine de France.

Aliénor, sa cadette, épousera Henri III Plantagenêt et sera « reine consort » d’Angleterre.

Sancie, la troisième, épousera Richard de Cornouailles qui sera élu « roi des Romains ».

Quant à la dernière, Béatrix, elle sera mariée en 1246 au frère de Saint Louis, Charles 1er d’Anjou et deviendra reine de Sicile.

En exhibant une loi catalane qui interdisait à l’époux de briguer l’héritage patrimonial de l’épouse, au motif que la dot apportée par sa famille l’excluait de la succession, l’habile Romée de Villeneuve avait su préserver l’entité territoriale du comté de Provence et de Forcalquier.

Ainsi se réalisa le fabuleux destins des « petites filles d’Aragon », toutes devenues reines !

                                                                                                                             

Issue de Raymond de Villeneuve, gentilhomme de la cour d’Alphonse 1er, la maison de Villeneuve (Provence) se divise en trois branches :

* la branche des barons (puis marquis) de Vence descendant de Romée de Villeneuve,

* la branche des barons de Tourrettes partagée en deux rameaux : Villeneuve-Bargemon et Villeneuve-Esclapon,

* la branche des barons des Arcs, marquis de Trans en 1505 (1er marquisat de France) puis de Flayosc en 1678.

 

Un conseil de lecture : si vous avez aimé ce conte, le magnifique roman historique de Patrick de Carolis, publié chez Plon, « Les Demoiselles de Provence », vous fera aimer l’histoire, notre histoire.

LE BLASON DE TOURRETTES


 

 

 

D'azur aux deux flanchis d'or, ou petits sautoirs alésés (c'est-à-dire ne touchant pas les bords de l’écu) rangés en fasce
(ligne) surmontés d'un agneau pascal d'argent (symbole chrétien) portant sur une hampe croisetée d'or une bannerette de gueules chargée d'une croisette aussi d'argent.

Par l’édit royal de 1696, l’héraldique devint source de revenus pour la couronne. Louis XIV imposa l’inscription obligatoire à l’Armorial général de France, moyennant un droit de vingt livres, avec obligation pour toutes les villes d’y figurer. Toutes celles qui tardèrent à s’exécuter se virent octroyer d’office un blason, à cet effet.

La présence de la fleur de lys dans les armoiries d’une ville témoignait de l’appartenance aux  « bonnes villes du royaume de France » qui, par leurs actions méritoires, étaient dignes d’être représentées à leurs frais aux sacres des rois, après acquittement du droit de représentation.

 

 

La légende des étangs de Tourrettes, ou la malédiction de Pentecôte.

 

 
 

Un proverbe provençal dit : Que celui qui travaille le jour de Pentecôte, toute l’année il lui en coûtera.

Des paysans de Tourrettes avaient travaillé ce « jour maudit », il leur en a coûté leur vie.

Des familles de paysans moissonnaient dans le quartier Chautard, dits « des étangs », le jour de Sainte-Anne. La malédiction s’est abattue sur eux : deux étangs se sont formés et tout le monde a été enseveli, femmes, enfants, animaux de bâts et travailleurs.

La légende dit :

Si vous allez vous promener dans ce quartier, le jour de la Sainte-Anne, le 26 juillet, en passant près des étangs vous entendrez siffler le bruit du fouet des moissonneurs qui encouragent leurs chevaux à tourner à tourner autour du poteau central.

Et si vous tendez bien l’oreille, vous pourriez entendre aussi jurer les charretiers, bavarder les femmes, rire les enfants et pleurer les bébés !