NEURO-ENVIRONNEMENT

 

www.neurologie-de-l-environnement.fr

 

(Bernard Montagne, rédacteur du site de Tourrettes-Héritage, anime aussi le site de Neuro-Environnement)

 

LA MUSIQUE DANS TOUS SES ÉTATS

septembre 2018

La musique contre les troubles de la mémoire

La musique renforce la mémoire et les réserves cognitives, précieuses pour lutter contre les effets du vieillissement normal. On a même découvert que des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer peuvent encore mémoriser de nouvelles mélodies.

On a tous en mémoire une chanson particulière, et l'on se souvient de l'année et des circonstances où on l'a écoutée. Le lien entre la musique et les souvenirs personnels est fréquent et étroit, qu'il s'agisse de chansons, de musique folklorique, de musique classique, de chansons populaires : certaines musiques sont des jalons de notre mémoire autobiographique, voire de notre identité.

Je me souviens de ton bouquet de pensées amoureusement cueilli autour du monument aux morts.

Je me souviens de beaucoup de chansons de Claude François.

Je me souviens que mon père nous emmenait à l'école dans la remorque à vélo.

Extrait de Je me souviens, Georges Perec, 1978

 

Ce n'est que depuis la fin des années 1990, c'est-à-dire tout récemment, que les sciences cognitives et les neurosciences ont com-mencé à s'intéresser à la mémoire musicale. Or ces recherches présentent un intérêt tant fondamental que clinique. Intérêt fondamental, car l'écoute et la pratique de la musique sont des activités qui aident à mieux comprendre la diversité et la spécificité des mécanismes neurocognitifs de la mémoire ; intérêt clinique, car les activités musicales sont de plus en plus utilisées pour restaurer des fonctions cognitives dégradées par certaines pathologies. Cela tient notamment au fait que la mémoire musicale est une fonction cognitive étonnamment résistante aux maladies du cerveau.

Qu'est-ce que la « mémoire musicale » ? Bien que la mémoire soit complexe et présente de multiples facettes, plusieurs de ses dimensions sont liées au domaine de la musique. Tout d'abord, elle peut fonctionner selon un mode volontaire, contrôlé, explicite, ou mode conscient, ou selon un mode involontaire, automatique, implicite, ou mode inconscient. En effet, nous mémorisons le monde qui nous entoure soit en faisant un effort mental afin de retenir des informations, ce qui passe par des stratégies de répétitions ou d'associations de ces informations – mode conscient –, soit sans faire d'effort particulier – mode inconscient. Cette distinction est importante, car, en musique, beaucoup de nos connaissances et représentations sont acquises par exposition « naturelle ».

Nous savons que les mécanismes cognitifs complexes et contrôlés, tels que l'encodage d'informations et leur récupération, sont sensibles aux effets des maladies qui perturbent la mémoire. Or la mémoire implicite est plus résistante aux maladies du cerveau. Dès lors, la mémoire musicale, qui est largement supportée par les mécanismes de la mémoire implicite, serait-elle résistante à certaines maladies du cerveau ? Permettrait-elle même de lutter contre elles ? Nous allons examiner ici de nombreux résultats qui l'indiquent.

Mémoire consciente et mémoire inconsciente

À partir de la distinction entre mémoire implicite et mémoire explicite, il est possible d'identifier cinq grands types de mémoires : la mémoire de travail, qui nous permet de retenir et de manipuler une petite quantité d'informations pendant quelques secondes, le fonctionnement de cette mémoire étant volontaire et nécessitant un contrôle conscient ; la mémoire épisodique, qui nous permet de nous rappeler une information spécifique dans le contexte où elle a été acquise, cette mémoire étant celle des événements que nous avons vécus et nécessitant un niveau de contrôle mental complexe ; la mémoire sémantique, qui correspond à nos savoirs sur le monde, dont l'encodage et la récupération peuvent se faire aussi bien de façon relativement automatique, que de façon volontaire et contrôlée ; la mémoire perceptive à long terme, correspondant à la conservation du traitement sensoriel d'une information, et fonctionnant de façon involontaire ; enfin, la mémoire procédurale, qui permet d'acquérir des procédures cognitives et motrices (par exemple, faire du vélo), cette mémoire nécessitant généralement une phase d'apprentissage consciente avant que les procédures apprises ne soient exécutées de façon automatique.

Or il existe de nombreux exemples musicaux de ces différentes facettes de la mémoire : maintenir une mélodie temporairement en mémoire (mémoire de travail), se remémorer le contexte d'exécution ou d'écoute d'une pièce musicale (mémoire épisodique), identifier et reconnaître une musique familière (mémoire sémantique), distinguer et reconnaître des orchestrations différentes d'une pièce musicale (mémoire perceptive), automatiser l'exécution d'une pièce musicale sur un instrument particulier (mémoire procédurale).

Le rôle de l'expertise musicale

Ainsi, l'activité musicale active toutes « les mémoires », surtout lorsqu'elle est pratiquée par un chanteur ou un instrumentiste. Au-delà de ces différents types de mémoires musicales, la musique se conserverait également sous une forme émotionnelle. Les musiciens, et plus généralement les artistes, soulignent l'importance de ce répertoire émotionnel. La prodigieuse mémoire de certains interprètes ou chefs d'orchestre, parfois malgré un âge respectable, fascine. Quel est donc ce lien entre expertise musicale et mémoire ? Est-ce qu'apprendre de nombreuses partitions par cœur a un effet particulier sur l'organisation et le fonctionnement de la mémoire des musiciens ?

L'impact cognitif de la musique a été très étudié, mais, curieusement, l'effet de l'expertise musicale sur le fonctionnement de la mémoire a été négligé, alors qu'apprendre la musique a un effet stimulant sur les processus mnésiques. On sait que les fonctions de planification d'actions, d'inhibition (des erreurs) et de contrôle cognitif sont aussi importantes que les capacités auditives et motrices pour apprendre la musique. Par ailleurs, des travaux d'imagerie par irm fonctionnelle et électroencéphalographie montrent que le stockage en mémoire de travail et les opérations exécutives appliquées au matériel musical ne semblent pas faire intervenir de modules corticaux spécifiques de la musique : ils impliquent des réseaux généraux qui servent aussi au traitement d'autres types de stimulus (visuels, verbaux).

Chez les non-musiciens, on constate que l'écoute musicale sollicite préférentiellement les aires auditives primaires et secondaires. Chez les musiciens, outre ces aires, sont également activées des régions corticales associatives, telles que le gyrus supramarginal, le cortex préfrontal, le cortex pariétal, le gyrus cingulaire. Or ces aires associatives ont la capacité d'intégrer – d'associer – des stimulus perceptifs différents. Ainsi, sont combinés des stimulus auditifs, visuels (les notes, les portées, etc.) et linguistiques (le « nom » des notes). L'analyse réalisée par le cerveau musicien est plus complexe et plus riche, combinant des informations de natures différentes. Plus la difficulté de la tâche augmente, plus les experts ont recours à ces régions multimodales, et plus leurs performances surpassent celles des sujets contrôles.

Le dialogue des aires cérébrales

Quelles sont les spécificités du fonctionnement cérébral des musiciens ? Comme nous l'avons évoqué, les aires cérébrales « dialoguent » davantage que chez le non-musicien. En outre, on sait que le cerveau des personnes non voyantes de naissance se réorganise, les aires visuelles inutilisées étant allouées à d'autres tâches : par exemple, elles ont une meilleure mémoire verbale que les voyants. C'est aussi le cas dans le cerveau des musiciens. Cette réorganisation fonctionnelle n'est alors pas due à une privation sensorielle (comme chez les aveugles), mais à leur pratique instrumentale qui nécessite d'utiliser le plus de ressources neuronales disponibles pour intégrer toutes les informations associées aux différentes modalités sensorielles : auditives bien sûr, mais aussi, nous l'avons évoqué, visuelles, linguistiques, tactiles (le toucher du piano, la pression de l'archet sur les cordes), ou encore motrices et posturales.

Une équipe de l'Université de Beijing a montré que le cortex frontal, l'amygdale et l'hippocampe, des structures clefs des processus mnésiques, en particulier épisodiques, sont davantage activés chez les musiciens. En 2010, nous avons mis en évidence une augmentation de la densité de substance grise dans l'hippocampe gauche chez les musiciens. Or on sait que cette région est particulièrement importante pour la mémoire épisodique verbale et autobiographique.

Une augmentation de la connectivité cérébrale

Par ailleurs, nous avons récemment montré que certaines régions cérébrales sont mieux synchronisées chez les musiciens du fait de leur pratique. Ce résultat a été obtenu en analysant la connectivité fonctionnelle de leur cerveau au repos : les sujets sont placés dans un scanner irm et ils ont pour consigne de ne penser à rien de particulier, de laisser leur esprit vagabonder pendant qu'on enregistre l'activité de leur cerveau. Le « connectome » ainsi obtenu révèle que certaines régions du cerveau des musiciens sont davantage connectées, associées à des réseaux cérébraux impliqués dans des fonctions cognitives de haut niveau, telles que le jugement émotionnel, le langage, et les mémoires autobiographique et sémantique. Autrement dit, la pratique musicale a renforcé le « dialogue » de certaines régions cérébrales, qui sont impliquées dans des fonctions cognitives de haut niveau. On comprend pourquoi cette pratique renforce de façon indirecte l'efficacité de ces fonctions cognitives.

Ainsi, le cerveau du musicien est modifié, et présente des caractéristiques directement liées au niveau d'expertise musicale, ce qui influe sur les performances cognitives. Or on sait que ces performances évoluent différemment selon les individus. Ainsi, pour un même degré d'atrophie de telle ou telle aire cérébrale, les conséquences cliniques varient considérablement d'un sujet à l'autre, même s'ils sont génétiquement très proches. Certains ont une plus grande capacité à résister à la perte de neurones et maintiennent un fonctionnement cognitif relativement bon, alors que d'autres subissent un déclin handicapant qui peut conduire à une perte d'autonomie. Deux enfants ne se développent ni à la même vitesse ni de la même façon. De même, la vitesse du déclin cognitif lié à l'âge aussi bien que son amplitude semblent être régulées par les gènes, les comportements et l'environnement.

Réserve cognitive et réserve cérébrale

Afin d'expliquer ce phénomène, les chercheurs ont proposé la notion de réserves cérébrale et cognitive. La réserve cérébrale est liée aux caractéristiques anatomiques du cerveau : en cas d'atrophie, l'apparition des premiers troubles sera d'autant retardée que le volume de substance grise est important (réserve physiologique). Quant à la réserve cognitive, elle fait plutôt appel à des mécanismes de neuroplasticité : en cas d'atrophie, les premiers troubles seraient retardés si un réseau cérébral engagé pour réaliser une tâche est particulièrement efficace, ou s'il existe des réseaux supplémentaires ou alternatifs, qui permettent de mettre en place des stratégies de compensation. Ces mécanismes permettraient une performance cognitive efficace, malgré les perturbations physiologiques liées à l'âge.

La réserve cérébrale est déterminée très tôt par des critères génétiques et le niveau d'éducation, mais aussi tout au long de la vie, par l'hygiène de vie des individus, notamment la diététique et les activités sportives qui favorisent la vascularisation et l'oxygénation cérébrale. La réserve cognitive serait plutôt liée à d'autres déterminants environnementaux, tels que le niveau d'éducation, les activités de loisir (jouer aux cartes ou aller au théâtre par exemple), la qualité du réseau social et le caractère stimulant de la profession exercée. Plusieurs études réalisées sur le long terme ont établi que les activités de loisir réduisent le risque d'être atteint d'une démence 20 à 40 ans plus tard.

La pratique musicale : un stimulant neuronal

Par ailleurs, en 2008, Michael Valenzuela et ses collègues, de l'École de psychiatrie de Sydney, en Australie, ont montré, chez 37 sujets sains âgés, que leur hippocampe – une aire cérébrale essentielle à la mémoire – était d'autant plus volumineuse qu'ils avaient eu de nombreuses activités sociales au cours de leur vie. Un nouvel examen réalisé trois ans après le premier a révélé que la perte neuronale dans l'hippocampe est moindre chez les sujets ayant eu le plus d'activités.

Les travaux de neuropsychologie expérimentale laissent penser que la pratique d'un instrument de musique est une activité particulièrement adaptée à la constitution d'une réserve cognitive, et serait utile pour lutter contre les effets du vieillissement normal. Nous l'avons évoqué, cette pratique fait intervenir un large réseau associant les aires frontales, temporales et pariétales, notamment les aires de Broca et de Wernicke, essentielles à la production et à la compréhension du langage. Dès lors, on conçoit que des stratégies de compensation puissent se mettre en place plus facilement.

Le fait que la pratique musicale mette en jeu simultanément ces différents réseaux de neurones optimiserait son effet dans le cadre du vieillissement normal. Des mesures de la densité de fibres de substance blanche, couplées à des données comportementales recueillies chez des sujets âgés, ont montré que la quantité de myéline et l'intégrité des fibres de substance blanche sont des indices qui prédisent les performances mnésiques et exécutives ainsi que la vitesse de traitement de l'information (rappelons que les longs prolongements des neurones sont recouverts d'une gaine de myéline, ou substance blanche). La musique pourrait même être plus appropriée que les programmes d'entraînement standardisés de la cognition, car elle favorise les communications au sein de chaque hémisphère et entre les hémisphères, ce qui facilite la réorganisation corticale fonctionnelle indispensable à l'utilisation de stratégies de compensation. Enfin, jouer d'un instrument de musique a un aspect hédonique qui donne envie de recommencer et augmente les adaptations plastiques tout en procurant un sentiment de satisfaction et de développement personnel ainsi qu'une diminution des scores sur les échelles qui évaluent la dépression.

L'étude de Brenda Hanna-Pladdy et d'Alicia Mackay, de l'Université du Kansas, réalisée en 2011, est l'une des rares à s'être intéressée au fonctionnement cognitif d'individus âgés qui se sont adonnés à une activité musicale au cours de leur vie. Les résultats ont mis en évidence des différences significatives : les musiciens obtiennent de meilleurs résultats aux tests cognitifs, et les performances des musiciens amateurs se situent à mi-chemin entre celles des musiciens professionnels et celles des sujets contrôles. Ainsi, la pratique musicale améliorerait un grand nombre d'opérations mentales, stimulerait les circuits neuronaux de la mémoire, et permettrait de lutter contre les effets du vieillissement cérébral.

La musique protège-t-elle de tout ?

Malheureusement, la musique n'est pas la panacée, et les musiciens ne sont pas à l'abri des maladies du cerveau. Toutefois, dans les maladies neurodégénératives, quelques cas cliniques ont montré que d'anciens musiciens atteints de la maladie d'Alzheimer conservent de remarquables capacités musicales, alors qu'ils présentent d'importants troubles de la mémoire et du langage. Certains restent capables de jouer des compositions apprises avant le début de leur maladie. Ils conservent de surprenantes aptitudes de reconnaissance et d'apprentissage musical, contrastant avec les difficultés mnésiques et langagières associées à cette pathologie.

Ces observations ont conduit les chercheurs à proposer des études plus systématiques permettant d'évaluer les compétences en mémoire musicale de non-musiciens atteints de la maladie d'Alzheimer. La synthèse de tous les résultats publiés sur cette question, que nous avons réalisée en 2013, nous a permis de faire le point et de proposer une explication possible aux divergences constatées. Ces différences tiennent en partie au fait que les résultats ne sont pas comparables, car les processus de mémoire évalués varient dans les études selon les stades de la maladie. Par ailleurs, aux stades précoces de la maladie, la mémoire épisodique musicale est à peu près la seule à être systématiquement évaluée ; elle apparaît déficitaire chez ces patients, mais ce n'est pas surprenant.

En revanche, à partir des stades modérés de la maladie, on observe que ce sont plutôt la mémoire sémantique et les apprentissages implicites, connus pour résister plus longtemps à la pathologie, qui sont évalués. La mémoire épisodique est alors trop déficitaire à ces stades de la maladie. Ainsi, les études portant sur les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer suggèrent que les capacités d'associations verbales concernant les connaissances musicales sont altérées de façon précoce, alors que les traces perceptives résistent durablement. Dans plusieurs séries d'expériences, réalisées en collaboration avec Odile Letortu dans l'Unité Alzheimer de la Maison de retraite Les pervenches, à Biéville-Beuville, dans le Calvados, nous avons montré que cette trace pouvait être évaluée à partir de l'émergence d'un sentiment de familiarité (le sujet sait qu'il a déjà entendu la mélodie). Chez ces personnes, on ne peut pas toujours mesurer l'émergence d'un sentiment de familiarité en leur demandant si elles reconnaissent l'extrait. En revanche, on peut le faire en écoutant leurs éventuels commentaires spontanés, en observant leur attitude, les mimiques faciales ou l'intonation de la voix.

Nouveaux apprentissages

En notant la force de ce sentiment de familiarité sur une échelle de un à six, nous avons montré chez des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer à un stade avancé que la présentation au cours de séances répétées pendant huit jours des différents extraits de musiques instrumentales produit une augmentation du sentiment de familiarité entre la première séance d'exposition et la dernière. Ces personnes qui ne mémorisent plus aucun événement récent, et qui ne connaissent pas la mélodie la première fois, la mémorisent, au point qu'elle devient familière au bout de quelques séances. Ces personnes présentent un sentiment de familiarité plus marqué pour les morceaux auxquels elles ont été exposées que pour les extraits nouveaux.

Qui plus est, deux mois et demi après ces séances, nous avons observé que le sentiment de familiarité pour ces extraits musicaux reste présent. On n'obtient pas ce type de résultats avec des poèmes ou des paroles de chansons. Ces observations plaident en faveur d'un système de mémoire musicale à long terme particulièrement résistant, distinct de la mémoire verbale, et confirment que les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer conservent d'étonnantes capacités d'apprentissage de nouvelles mélodies.

Quand le sentiment de familiarité pour une musique augmente, et que le patient affirme connaître telle ou telle musique, peut-on dire qu'il y a eu création d'une nouvelle représentation en mémoire sémantique ? La question du statut en mémoire de ces nouvelles traces reste ouverte : doit-on parler de nouvelles représentations perceptives à long terme ou de nouvelles connaissances ? L'étude en imagerie cérébrale que nous réalisons actuellement permettra peut-être d'apporter des éléments de réponses sur la nature des processus de mémoire sous-tendant l'émergence d'un tel sentiment de familiarité chez ces malades.

Ces capacités préservées d'apprentissage implicite de nouvelles mélodies, absentes quand il s'agit de matériel linguistique, sont-elles vraiment spécifiques de la musique ? La musique aurait-elle un statut particulier ? Le pouvoir attractif, émotionnel et la richesse perceptive du matériel musical utilisé sont indéniablement des facteurs d'une importance cruciale. En plus des effets sur la cognition, le fort pouvoir émotionnel de la musique semble avoir un impact sur les composantes sensorielles, affectives, sociales et comportementales des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer.

Utiliser la musique pour renforcer la mémoire ?

La musique, en tant que matériel riche au plan de la perception et de l'émotion, permet de montrer que diverses capacités, y compris mnésiques, restent présentes chez les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer, même à un stade avancé de la maladie. Les recherches doivent s'orienter vers la mise en évidence de ces aptitudes préservées, notamment des capacités d'apprentissage. On saura alors si ce support artistique a vraiment des effets uniques et spécifiques sur notre mémoire, et comment utiliser la musique pour entretenir le lien ténu avec des malades dont la mémoire se délite au fil du temps.

Hervé Platel, Mathilde Groussard et Baptiste Fauvel

Hervé Platel est professeur de neuropsychologie à l'unité Inserm U1077 à l'Université de Caen.

Mathilde Groussard est maître de conférences, Inserm U1077, à l'Université de Caen.

Baptiste Fauvel est doctorant, Inserm U1077, à l'Université de Caen. 

 

https://www.youtube.com/embed/lw9wFFgAXiw

 

 

SUGGESTIONS DU MOIS

Du rythme pour marcher à nouveau (onglet "Environnement et SN" sous-onglet "Arts")
 
Continuer à marcher en dépit de la maladie de Parkinson, après un accident vasculaire cérébral ou malgré le vieillissement : la musique le permet quand on l'adapte à la personne concernée.
Simone Dalla Bella et Barbara Tillmann
 
 
Enfant musicien, enfant malin ! (onglet "Environnement et SN" sous-onglet "Arts")
 
L’apprentissage de la musique demande des efforts, mais entraîne une pluie de retombées positives sur la concentration, l’intelligence, la sociabilisation… et ce dès la maternelle !
Nicolas Guéguen
 
La musique adoucit les mœurs (onglet "Environnement et SN" sous-onglet "Arts")
 
Vous êtes stressé ? Écoutez de la musique ! Elle réduit les concentrations sanguines en hormones du stress, et fait disparaître les tensions accumulées pendant une journée de travail.
Stéphanie Khalfa 
 
Pourquoi la musique nous fait vibrer (onglet "Environnement et SN" sous-onglet "Arts")
 
Personne – ou presque – n'est insensible au pouvoir de la musique. Nous passons en moyenne plus d'une heure par jour à en écouter. Car notre cerveau établit un pont entre son et émotion.
Hervé Platel et Sébastien Bohler
 
Sérénade pour un cerveau musicien (onglet "Environnement et SN" sous-onglet "Arts")
 
Pierre Lemarquis
 
It's better to burn out than to fade away (onglet "Environnement et SN" sous-onglet "Arts")

une évocation de Pierre Thomas aux funérailles de Benoît Kullmann

 
 
RENATUS ET BENOÎT
 

ÉMOTION ET SOUVENIRS

 

Août 2018

 
 
 
L'HISTOIRE DE LA DÉBREDINOIRE  René SCHERER
 
Toute connaissance est d’abord un discours sur le système nerveux donc toute observation mène à la neurologie. Poser cet axiome justifie que je rapporte ès-qualité les faits authentiques ci-dessous.
 
C’était dans le Bourbonnais, à Saint-Menoux. Dans l’abside de son église romane, Julien glissait sa tête dans le sarcophage de Saint Ménulphe. Appuyée au pilier d’une des trois chapelles rayonnantes, Mathilde, photographiait la scène. À cette époque, encouragé par un ami commun, mon collègue devait prendre en Touraine, l’avis d’un dermatologue de renom. Toutefois, le goût du couple pour l’art roman et les curiosités du terroir se laissa séduire par l’histoire de la débredinoire que je leur contais au cours d’un dîner. C’est ainsi qu’ils prirent la petite route, quelques photos pour illustrer un exposé et une averse sur le chemin du retour. Je n’en entendis plus parler mais deux semaines plus tard, peu après sept heures du matin, Julien me téléphonait. C’est à peine croyable, disait-il. T’as deux minutes ?
 
Depuis le Moyen-âge, tout autour de Moulins, la débredinoire attirait des chapelets de pèlerins. Au VIIème siècle, lassé d’un long voyage à Rome, Ménulphe, évêque Irlandais, laissa fleurir sa crosse à Mailly sur Rose. Homme de cœur et de grande piété, il prit sous sa protection Blaise, le « bredin » du village et combla de miracles les riverains de l’Allier. Eux vénéraient « Ménulphe » mais disaient « Menoux ». Avec un tel héritage, comment voulez-vous que nous parlions correctement « l’anglois ». Un soir d’hiver, le thaumaturge s’endormit près de la cheminée, les yeux fixés aux brindilles que le grand trou noir aspirait vers les étoiles, mais son regard scrutait déjà l’insondable champ des certitudes éternelles. Depuis cette ultime veillée, le fidèle Blaise pleurait son maître. La nuit, il cherchait le sommeil lové sur sa tombe. Émus, les villageois convinrent de ramener le corps derrière le maître-hôtel, dans une châsse de verre protégée par un sarcophage de marbre posé sur deux colonnes trapues. On laissa même Blaise percer la pierre d’un beau trou pour y passer la tête à loisir et contempler la sainte dépouille. Or, il advint qu’au fil des mois, le bredin cessa de bredouiller, et qu’en plus de son élocution retrouvée, on lui découvrit bon sens et sagesse. Post hoc ergo propter hoc ! Ceci ne pouvait venir que de cela. Ne riez pas : ce sophisme pèse de tout son poids sur nombre de nos déductions. Peu importe : Blaise suscita des prosélytes pressés de passer leur crâne dans la « débredinoire » ; le nom était lancé et « la tête », au sens large, resta la cible privilégiée de la kyrielle de miracles qui suivit. Nul ne sait si, d’aventure, quelque impudent y risqua moins ou davantage que son crâne.
 
Julien disait que les ex-voto de Saint-Menoux, étaient autant de feuilles d’observation sur la migraine, les algies vasculaires, la mémoire et les syndromes dépressifs. Debout, insistant, il me demandait si je n’avais rien remarqué. Là ! Il me désignait sa bosse frontale gauche. La pensée encore drapée de sommeil, le raisonnement un instant taraudé par la peur d’y découvrir quelque bois signant une infortune amoureuse et celle, pire, de devenir le confident matinal d’un coup d’arquebuse égaré, j’oubliai son histoire. En réalité, depuis vingt-deux ans, je lui connaissais au front un adénome séborrhéique, d’environ huit à dix millimètres de diamètre, inesthétique au possible et résistant à la cryothérapie qu’on lui opposa. Pire, son entêtement à perdurer s’accompagnait depuis quelques deux ans d’hémorragies au moindre contact. S’éponger le front ou se coiffer sans précautions provoquait un saignement, l’exaspération de mon collègue et l’inquiétude de Mathilde. Il faudrait que tu prennes une décision disait-elle. Consultés plusieurs fois, le dermatologue et le chirurgien proposaient maintenant l’exérèse avec étude histologique même si la dégénérescence restait l’exception. Or, ce matin là, Julien était impeccable : son front était lisse et intact. Je lui demandai la nature de son traitement : aucun. Dès le lendemain du passage dans la débredinoire, il n’avait plus saigné et renoncé donc au rendez-vous en Touraine. Nous étions maintenant à deux semaines du voyage et en plein mystère ! Telle une nappe de brume sur la mer, le mystère vous enveloppe là où le problème est un arbre abattu barrant un chemin bien identifié. L’un vous prive de cap, l’autre vous met au défi de l’escalader ou de le contourner.
 
Depuis des lustres, Julien se revendiquait du scepticisme, de la philosophie du doute, se disait hostile aux interprétations définitives, fussent-elles, à l’occasion, scientifiques. Il cultivait même un athéisme imprudent, au-delà du doute justement, souvent intransigeant, une sorte de dévotion au culte du néant dont il était le grand thuriféraire. Des encyclopédistes à Jules Ferry, il balançait l’encensoir. Je le rassurais sur le contenu de ma curiosité et, après quelques hésitations pudiques, il me rapporta que, juché sur une pierre blanche posée devant la débredinoire, la tête sombre plongée dans ce pertuis solitaire, il imagina d’abord la précarité de l’hygiène du lieu et prit garde de ne pas effleurer les bords de l’orifice ; puis, le temps d’un éclair, vit sa tumeur cutanée et chassa très vite la tentation, à son sens ridicule, de demander quoi que ce soit. Sil est un principe Étant, se souvenait-il, Impensable mais Source d’où tout ce que nous constatons « ex-iste », au sens de « est issu de » alors que Sa volonté soit faite et non la mienne. Après cette expérience, perplexe, il était resté longuement en contemplation devant un vitrail, en se disant que de l’infinie diversité de la lumière qui tombait du ciel, ce panneau polychrome filtrait le seul spectre du visible et que, de manière homologue, notre pensée ne retenait de l’infinie diversité du monde sensible que le seul spectre de l’intelligible. Il marqua un silence. Puis, visiblement inspiré, il prit le chemin d’une longue digression sur la valeur de la connaissance, se félicitant de savoir que l’épistémologie trouvait enfin une place dans l’enseignement de la médecine. Nous sommes capables, disait-il, d’établir des isomorphismes entre l’ensemble des signifiés et leur lois présumées d’une part et les signifiants et cette mystérieuse alchimie cérébrale que sont leurs lois propres d’autre part. Comprendre un fait évoquerait une application de la Nature dans une de ses parties : le cerveau. Dans une telle lecture, Platonicienne, toute opération mentale, connaissance ou prémisse d’action, deviendrait métaphore et, quelque surprenant que le propos pût paraître, il n’y aurait pas de création humaine proprement dite. L’énoncé, d’allure conjecturale, semblait spéculatif mais sa démonstration, j’en convins, avait une conséquence immédiate : la preuve ontologique de l’existence de « l’Étant ». Si l’Humain n’invente rien alors, en particulier, il n’a pas inventé ce concept. La démonstration proposée par LEIBNIZ repose effectivement sur ce fond de raisonnement et celle de GÖDEL, hélas peu accessible aux non-mathématiciens, en est, peu ou prou, la transcription moderne dans le langage formel de la logique mathématique. Mais, ajoutait-il, si la soif de connaître est grande, l’identification des signifiés est à la fois contingente et laborieuse. Ainsi, la présence de la tache aveugle ne suscite aucun sentiment d’incomplétude et, en règle générale, les interlocuteurs victimes d’une hémianopsie latérale homonyme se satisfont du dessin de la demi-marguerite de Schott et Jeannerod pour estimer qu’une représentation florale est achevée.
 
Le risque était que nous restions dans l’attitude des cavernicoles de Platon tournant le dos à la lumière.
 
Sa conclusion était en filigrane de ce discours : « nous sommes principalement menacés par cette cécité librement consentie. En plongeant ma tête dans l’ombre et le silence, j’ai peut-être perçu le champ de l’indicible, cette terre du ciel dont l’art, bien plus que le logos, chante les saisons. Alors que je guérisse ou non, peu importe. Il me suffit de l’avoir compris ». En somme, il était guéri…vraiment guéri. Alors, je me dis qu’il avait sans doute raison et, que la tête échauffée par la débredinoire, nous en apprendrions sans doute beaucoup sur le cerveau, donc le monde, en étudiant également Saint Augustin, Hugo, l’art du Caravage ou une partition de Jean Sébastien Bach.
 
 

 
LE MYTHE DES NEURONES MIROIRS   Benoît KULLMANN
 
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LE NOMBRE D'OR   René SHERER
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MUNDUS EST FABULA    Benoît KULLMANN
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René Scherer
 
Gentillesse, élégance, discrétion, humanisme : c'était Renatus.

 

 

Benoît Kullmann


Ton regard espiègle après un essai de danse de la Tarentelle et tes "Tribulations picturales d'un barbu et d'un possédé" en mars dernier au Couvent de Saint Maximin exprimait une complicité dans l'annonce d'un adieu et illustrait ta Conférence malicieuse sur "Narcisse, Echo et le mythe des Neurones Miroirs" Quelle classe ! 

NEURO-FOOT

juillet 2018

Se décider bien... et vite !

 

Tous les sportifs experts ont engrangé de nombreuses situations de jeu de façon automatique et non consciente dans leur mémoire implicite. Ils sont ainsi capables de réagir correctement face à un adversaire !

 

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Un joueur de football s'apprête à tirer un penalty. Il est seul, face au gardien de but adverse. Ce dernier va probablement anticiper son tir et choisir de plonger d'un côté ou de l'autre. Souvent c'est son unique chance d'arrêter le ballon avant qu'il ne franchisse la ligne de but. De quel côté et quand va-t-il plonger ? Où le tireur doit-il placer son ballon ? La force du joueur expert est qu'il choisit bien et vite. Selon ce qu'il sait des habitudes du gardien notamment.

Face à une décision qu'il doit prendre ou confronté à une question qui lui est posée, un expert – quel que soit son domaine de compétence – donne rapidement des réponses pertinentes, adaptables et reproductibles, produites à faible « coût » (que l'effort soit physique ou mental). En sports collectifs, l'expertise ne repose pas seulement sur l'habileté technique et les capacités physiques, elle s'appuie surtout sur l'aptitude à prendre des décisions appropriées dans un contexte dynamique, changeant, où la rapidité est un paramètre déterminant pour être le plus performant à un moment donné.

Différents types de mémoires

La prise de décision repose sur une comparaison des éléments émergeant de la situation présente avec les connaissances stockées dans le « disque dur » cérébral : la mémoire à long terme. La quantité de connaissances spécifiques stockées et la vitesse d'accès à ces données sont deux paramètres essentiels. L'expert et le débutant n'ont pas les mêmes aptitudes « mnésiques » !

Il existe plusieurs mémoires, qui représentent des systèmes spécifiques traitant divers types de matériels ou utilisant différents modes de stockage. La mémoire de travail, à court terme, permet de traiter rapidement les nouvelles informations. Puis, celles-ci sont soit perdues, parce qu'elles sont sans intérêt, soit placées dans la mémoire à long terme, qui est constituée de plusieurs registres : la mémoire épisodique, stockant les données autobiographiques, telles les meilleures actions du match ; la mémoire sémantique concernant les faits et les connaissances sur le monde, tels que les 17 règles de jeu au football. Ensemble, ces deux mémoires engrangent des connaissances qui peuvent être verbalisées : c'est la mémoire déclarative ou explicite. D'autres modules emmagasinent les informations sous un autre format, non verbalisable, auquel l'accès est automatique : ce sont le système de représentation des perceptions et la mémoire implicite, ou procédurale, la mémoire des actions (celle où est par exemple stockée la capacité à réaliser différentes actions durant le match : dribbler, faire une passe, tirer).

Dans la plupart des modèles de la mémoire experte, les chercheurs étudient tout particulièrement la mémoire sémantique. On l'évalue avec divers tests. Par exemple, on présente à un sujet un ensemble d'éléments qui doivent être mémorisés. Après quelques minutes, on lui demande de citer ces éléments (c'est un test de rappel) ou de les reconnaître parmi d'autres facteurs perturbateurs (c'est un test de reconnaissance). Dans le domaine sportif, dès les années 1970, Hubert Ripoll, de l'Insep à Paris, a étudié les capacités de rappel de phases de jeu de basketball, chez des experts, des amateurs et des novices. Les sujets observaient des séquences de jeu présentées sur un écran vidéo pendant cinq secondes. On leur demandait ensuite de reproduire les emplacements successivement occupés par les joueurs, les trajets du ballon et les déplacements des athlètes.

Ripoll a montré que plus le joueur est expert, plus ses réponses sont correctes. Il en est de même au football et au volley-ball, et dans des sports individuels tels que la gymnastique et le patinage artistique. Cette supériorité se limite au domaine d'expertise de l'individu et dépend des situations présentées, c'est-à-dire de leur signification dans le cadre de l'activité considérée. En effet, Marc Williams, à l'Université John Moores de Liverpool, a mis en évidence que les performances de rappel des experts surpassent celles des novices seulement quand on leur présente des séquences de jeu qui ont un sens en fonction de la logique du jeu.

Pourquoi l'expert mémorise-t-il mieux des phases de jeu correspondant à son domaine ? On a émis plusieurs hypothèses. L'une d'elles propose que les sportifs disposent d'une riche « banque » de connaissances propres à leur domaine d'expertise. Cette banque serait très structurée, organisée hiérarchiquement, et les connaissances y seraient rapidement accessibles (elles sont peut-être directement récupérées dans la mémoire à long terme). Ainsi, la mémoire explicite jouerait un rôle primordial dans l'expertise.

Une banque de situations

Mais ce n'est pas tout : on a peu étudié la mémoire implicite, un des registres de la mémoire à long terme, qui pourtant pourrait avoir un rôle important dans l'expertise. En quoi mémoire explicite et mémoire implicite diffèrent-elles ? La première est sollicitée quand la réalisation d'une tâche exige le souvenir conscient (explicite) des événements passés. En revanche, la mémoire implicite intervient à chaque fois que le sujet est confronté à un événement auquel il a déjà été exposé, mais dont il n'a pas conscience d'avoir conservé un souvenir. Les expériences antérieures modifieraient le comportement du sujet sans qu'il s'en rende compte.

En général, on étudie la mémoire implicite avec des tests d'amorçage : dans une première phase, on demande aux participants de lire des mots ou de nommer des images, qui représentent des amorces, mais on ne leur impose pas de les mémoriser (lors de ces tests, les sujets ignorent que leur mémoire est l'objet de l'étude). Dans une deuxième phase, les participants doivent compléter des mots, dont certains sont déjà apparus au cours de la première phase. On évalue leur mémoire implicite en comparant la pertinence et la cohérence des réponses, ainsi que les temps de réaction, selon que le mot a déjà été présenté ou bien qu'il est nouveau.

Les résultats révèlent que le temps de réaction est plus court pour les mots préalablement lus ; la mémoire implicite est alors mise en œuvre. Ainsi, la présentation initiale d'un élément déclencherait l'activation ou la création d'une représentation de cette information dans la mémoire à long terme. Et le maintien de cette activation faciliterait le traitement de l'élément lorsqu'il est présenté une deuxième fois.

En sport, où des décisions doivent être prises rapidement, on a supposé que la mémoire implicite intervient dans la performance des experts. En effet, dans ces situations, les décisions ne nécessitent pas de verbaliser des connaissances, mais de déclencher des actions. Par exemple, au handball, le joueur qui a le ballon doit décider de ce qu'il va en faire dans une situation donnée. S'il est seul face au but, il peut dribbler et tirer. Si un défenseur l'empêche d'avancer, il peut faire une passe à un coéquipier.

Pour évaluer le rôle de la mémoire implicite dans la prise de décision chez les sportifs, nous avons étudié les performances de deux groupes d'experts, des joueurs et des entraîneurs de football, et d'un groupe de novices. Dans une première expérience, nous leur présentions, sur un écran, 96 photographies de situations de jeu réelles, et ils devaient décider quelle était la meilleure action pour celui qui avait le ballon : le passer à un partenaire démarqué, le garder ou tirer au but. Nous proposions chaque situation deux fois au cours de l'expérience, séparées l'une de l'autre par 7 à 15 situations distinctes. Le nombre des joueurs (attaquants ou défenseurs) et la nature de l'action appropriée différaient dans chaque situation.

Nous avons alors mesuré la pertinence de leurs réponses : coïncidait-elle avec la réponse la plus adaptée, définie par un groupe d'entraîneurs experts indépendants ? Nous avons aussi enregistré le temps nécessaire à la prise de décision et la cohérence des options choisies pour les deux présentations d'une même situation séparées par d'autres. Si la mémoire implicite est « meilleure » chez les experts, nous devions observer aussi un effet d'amorçage plus marqué chez ces sujets que chez les novices.

Nos résultats ont révélé que les réponses des experts étaient plus pertinentes que celles des novices, et surtout, qu'il existait chez les experts, et seulement chez eux, un effet d'amorçage : ils répondaient plus vite, et correctement, lors de la deuxième présentation d'une même situation de jeu. Et quand, à la fin de l'expérience, nous demandions aux sujets s'ils avaient réalisé que certaines situations leur avaient été présentées deux fois, nous constations qu'aucun n'en avait eu conscience.

La supériorité des experts dans les tâches de mémorisation d'informations spécifiques à leur domaine se manifeste donc de deux façons. Ils ont une meilleure mémoire explicite, car ils ont stocké en mémoire à long terme plus de connaissances structurées et de schémas relatifs à leur activité. En outre, ils ont une meilleure mémoire implicite, automatique et non délibérée, des informations propres à leur domaine d'expertise.

Quels sont les mécanismes responsables de la création ou de l'activation des représentations stockées dans la mémoire implicite ? Dans ce traitement, la mémoire de travail, où les informations sont gérées en premier lieu, jouerait un rôle déterminant. La mémoire de travail n'est pas seulement un lieu de maintien temporaire de l'information, c'est aussi, voire surtout, un lieu de traitement de l'information nécessaire à la réalisation des opérations cognitives complexes. Elle a quatre composantes : un système de contrôle, nommé « administrateur central », et trois systèmes périphériques . L'administrateur central est responsable de la sélection, de la coordination et du contrôle des opérations de traitement. Les systèmes périphériques sont la boucle phonologique, le calepin visuo-spatial et le « tampon » épisodique. La boucle phonologique assure le maintien temporaire de l'information verbale et sa réactivation par un mécanisme de répétition. Le calepin visuo-spatial gère notamment le maintien et la répétition des informations visuelles et spatiales. Quant au tampon épisodique, il combine les informations en provenance de la boucle phonologique, du calepin visuo-spatial et de la mémoire à long terme.

La mémoire de travail consomme une grande partie des ressources allouées au traitement des opérations cognitives et elle est lente. Dès lors, nous avons fait l'hypothèse que, chez les experts, elle est court-circuitée.

Pour évaluer le rôle de la mémoire de travail dans les phénomènes d'amorçage par répétition, nous avons utilisé un protocole de double tâche : nous avons comparé les performances de deux groupes de sujets, experts et novices, qui devaient prendre le même type de décision de jeu que dans les expériences précédentes, mais en réalisant en même temps une tâche de mémorisation. Celle-ci était soit verbale (ils avaient une liste de mots à apprendre, puis à reconnaître, ce qui mobilisait la boucle phonologique de la mémoire de travail), soit visuo-spatiale (ils devaient mémoriser, puis reconnaître un ensemble de points répartis sur une grille, ce qui occupait le calepin visuo-spatial).

Un court-circuit cérébral

Dans la tâche de prise de décision face à une situation de jeu donnée, les réponses des experts étaient à nouveau plus pertinentes que celles des novices. Et nous constations un effet d'amorçage chez les experts dans toutes les conditions, y compris lors de la double tâche, c'est-à-dire que leur temps de réponse diminuait lors de la deuxième présentation d'une même situation de jeu. Chez les experts, la charge supplémentaire que représentait la tâche de mémorisation ne perturbait donc pas la pertinence de leurs réponses. Au contraire, chez les novices, cette surcharge entraînait une baisse notable de la pertinence des réponses et une diminution de l'effet d'amorçage.

Ainsi, les experts en football n'utiliseraient pas leur mémoire de travail pour prendre une décision. Ce qui leur permet de réagir bien et vite ! En outre, cela libère des ressources cognitives pour le traitement d'autres données, par exemple pour anticiper les phases de jeu suivantes. Le tireur de penalty anticipe déjà l'action suivante : il peut suivre et frapper à nouveau dans le ballon si ce dernier est repoussé par le gardien.

Bachir Zoudji, Bettina Debû et Bernard Thon 

Le sport rend plus intelligent

 

Le sport est une pilule miracle : couplant activités physiques et intellectuelles, il augmente les performances du cerveau. Les dernières avancées des neurosciences nous expliquent comment.

 

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Sentez-vous sport, santé vous bien ! C'était le slogan des premiers rendez-vous Sport, santé, bien-être organisés en septembre 2014 par le ministère de la Santé et des Sports, le mouvement sportif français et la Mutualité française. L'objectif : inciter les Français à pratiquer une activité physique ou sportive régulière et modérée. Nul ne peut aujourd'hui l'ignorer, il faut « pratiquer une activité physique régulière »… Car sport rime avec meilleure santé. De nombreuses études scientifiques claires et rigoureuses l'ont maintes fois confirmé. Amélioration générale de la santé, diminution des troubles cardiaques ou respiratoires, ainsi que du risque de développer certaines maladies tels les cancers, augmentation de l'espérance de vie.

Mais ce n'est pas tout : les recherches actuelles montrent que le sport permet aussi d'améliorer les performances du cerveau. « Musclez sa tête avec ses jambes » en quelque sorte. Alors par quels mécanismes les activités sportives stimulent-elles les capacités cérébrales telles que le raisonnement ou la mémoire ?

Plus que jamais, on s'intéresse au fonctionnement du cerveau, et, de fait, aux moyens de l'améliorer ou au moins de l'entretenir à mesure que l'âge avance. Cet intérêt pour la santé mentale repose sur deux phénomènes : l'augmentation du nombre de personnes atteintes de maladies affectant les fonctions cognitives, telle la maladie d'Alzheimer, et la découverte relativement récente de la « plasticité cérébrale ».

Un cerveau « plastique »

Que signifie ce terme qui peut sembler quelque peu obscur ? Jusqu'à peu, on pensait que le cerveau se développait de la naissance au début de l'âge adulte – jusqu'à l'âge de 20 ou 25 ans –, puis déclinait régulièrement et inéluctablement. Mais grâce aux récentes découvertes scientifiques, on a désormais une vision plus optimiste du cerveau : à tout moment, le système nerveux peut produire de nouvelles connexions en formant non seulement de nouvelles synapses, les zones de contact entre cellules nerveuses, mais aussi de nouveaux neurones . La plasticité cérébrale est une réalité prometteuse. Elle souligne le dynamisme des fonctions cognitives, offrant de ce fait des perspectives encourageantes d'entraînement et de rééducation.

Forts de ces résultats, de nombreux développeurs en informatique se sont engouffrés dans le créneau, porteur, de l'entraînement cérébral. Que ce soit sur consoles de jeux, ordinateurs ou smartphones, le principe est similaire : proposer des exercices visant à stimuler les fonctions cognitives, telles la mémoire, l'attention ou encore la vitesse de réaction.

Toutefois, aujourd'hui, les scientifiques pensent que ce type d'entraînements ne se « transfère » pas ou peu aux tâches de la vie quotidienne. En d'autres termes, vous êtes imbattable sur votre smartphone au sudoku, mais cela ne sert pas à grand-chose. Les capacités de raisonnement acquises en pratiquant ce jeu ne sont probablement pas celles que vous utilisez à votre travail.

Pourtant, un remède au déclin du cerveau existe. Accessible au plus grand nombre, sans nécessiter de souscriptions coûteuses ou de moyens financiers importants. C'est l'activité physique. Les scientifiques sont unanimes : l'exercice est bénéfique pour la santé mentale, via des mécanismes neurophysiologiques désormais bien connus. En particulier, il favorise la neurogenèse, la création de nouveaux neurones, dans certaines régions de l'hippocampe, structure du cerveau jouant un rôle central dans l'apprentissage spatial et la mémoire, ainsi que dans différentes aires du cortex, siège des fonctions cognitives les plus complexes, telle la planification et l'anticipation.

L'exercice physique engendre aussi la production de nouvelles cellules sanguines et une irrigation plus efficace du système nerveux, et, par conséquent, prolonge la durée de vie des neurones existants. Ces effets sont provoqués par une augmentation naturelle, dans l'organisme, de la concentration d'hormones de croissance (BDNF, IGF-1, VEGF) et de neurotransmetteurs (surtout dopamine, sérotonine, épinéphrine, norépinéphrine et mélatonine).

Le sport, c'est travailler le physique et le mental

Pour ces raisons, on prescrit souvent une activité physique pour retarder ou éviter certains troubles mentaux des maladies d'Alzheimer et de Parkinson par exemple, ou des syndromes dépressifs et des déficits attentionnels. L'exercice favorise aussi la rééducation après un accident vasculaire cérébral. Ces résultats prometteurs ont d'ailleurs poussé l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à préconiser l'exercice physique comme moyen global de prévention des troubles de la santé.

L'activité physique favorise donc l'apparition de nouvelles cellules nerveuses. Mais ce n'est pas suffisant. Les tâches impliquant un engagement intellectuel important aident à leur survie. Faire de l'exercice engendre la production de nouveaux neurones, mais la plupart d'entre eux sont détruits après une à deux semaines environ s'ils ne sont pas intégrés au réseau neuronal existant. Or, la meilleure façon de les conserver est de prendre part à des activités exigeantes sur le plan intellectuel. Il faut pousser le cerveau hors de ses limites ; bouger pour créer de nouveaux neurones et penser pour les conserver. De là découle l'idée de combiner activités physiques et intellectuelles pour obtenir les meilleurs résultats.

C'est exactement la direction que nous avons prise dans notre laboratoire, à l'Université de Princeton. Nous avons imaginé des activités physiques complexes sur le plan cognitif. Les participants devaient résoudre des problèmes perceptifs, moteurs et cognitifs, tout en maintenant un effort physique constant. Par exemple, certains mémorisaient une suite de mouvements, puis les répétaient, alors que d'autres imaginaient des mouvements inédits leur permettant de se sortir de situations délicates. Cette composante cognitive était couplée à une composante physique : de petits sauts sur place ou des courses à allures modérées.

Quel est l'avantage d'une telle pratique par rapport à des sollicitations physiques et cognitives séparées ? L'organisme se retrouve dans une situation délicate à gérer, à cause d'une compétition de ressources entre muscles et cerveau. Maintenir une capacité de concentration importante dans cette situation est difficile, mais le corps s'adapte à mesure de l'entraînement et progresse.

Mettre en œuvre ce genre d'entraînement à la maison se révèle difficile… Un minimum de connaissances en neurosciences et en sciences du mouvement est nécessaire. Néanmoins, la bonne nouvelle est que ces activités complexes, à la fois physiques et intellectuelles, existent déjà : ce sont les activités sportives.

La clé d'un développement cognitif continu tient en trois points : nouveauté, diversité, complexité. Ces aspects sont naturels durant les premières années de la vie, quand toute expérience est nouvelle et complexe, mais deviennent plus rares à mesure que l'âge avance.

Vous vous spécialisez, toujours plus. Vous devenez expert dans un domaine. La pratique sportive ne déroge pas à cette règle. Vous jouez sur vos acquis. Vous ne progressez plus. Casser ce cycle demande effort et volonté.

Nouveauté, diversité, complexité

Rechercher la nouveauté ne signifie pas forcément changer d'activités. Vous pratiquez l'escalade, le judo ou la gymnastique ? Essayez de vous concentrer sur les données non visuelles, par exemple en fermant les yeux pendant une partie de votre séance. Ce petit détail, anodin en apparence, force le cerveau à traiter des informations normalement présentes, tels les bruits autour de vous, mais largement ignorées au profit de la vision. Progressivement, le corps apprend à s'organiser à partir de données provenant d'autres sens. Si le procédé est ponctuel, les changements neuronaux seront minimes. Si vous persévérez, vous ouvrirez la porte à des modifications beaucoup plus durables et permanentes.

Vous pouvez aussi pratiquer diverses activités mettant en jeu des capacités distinctes. Plusieurs combinaisons de sports vous permettent d'enrichir le panel d'interactions avec votre environnement. Un sport collectif associé à un art martial, une activité artistique avec un sport d'endurance. La diversité peut aussi s'envisager au sein d'une même activité. Vous pratiquez le tennis, avec un style régulier, voire défensif, du fond du court ? Étoffez votre panoplie de jeu. Montez au filet, attaquez, tentez de déséquilibrer l'adversaire. Vous jouez au football, avant-centre à la pointe d'une équipe de club ? Initiez-vous à d'autres facettes du jeu, en évoluant en défense ou dans les buts.

De nouvelles exigences, différentes de celles ayant forgé vos automatismes de jeu, vous poussent à « repenser » votre activité de prédilection, lançant le remodelage de vos réseaux neuronaux. Ce qui est plus enrichissant que de passer du temps sur des mots fléchés, sudokus ou autres programmes d'entraînement cérébral censés stimuler les fonctions intellectuelles. Et tellement plus épanouissant, avec des conséquences bien plus importantes !

Une autre clé de la quête de santé cognitive est la complexité. Avec la compétition par exemple. Souvent dénigrée, sans doute par le caractère extrême des pratiques qu'elle peut provoquer, la compétition reste un moyen intéressant de repousser vos limites et ainsi de progresser tant sur le plan physique que mental. Lorsqu'elle est appréhendée de façon positive, elle représente une source non négligeable de motivation, via la fixation d'objectifs précis et tangibles. Ainsi, avec des adversaires de niveaux souvent similaires, la compétition favorise la recherche des meilleures solutions face à des situations complexes. Cette démarche est particulièrement saine dans le sens où elle offre un degré de difficulté approprié, favorable à l'émergence de réponses adéquates.

C'est en effet une constante de tout programme d'entraînement : le fait qu'il vise le développement physique ou cognitif : le niveau de complexité proposé doit être adapté à vos capacités – ni trop facile, ni démesurément difficile – pour optimiser la progression. Quand vous débutez au saut à la perche, inutile de placer la barre à 6 m 16 !

Enfin, mettez l'accent sur la continuité de l'effort. La majorité des études scientifiques a montré que la formation de nouveaux neurones à l'âge adulte est issue de programmes d'entraînement de type aérobie, reposant sur des efforts modérés, mais continus. Vous devez donc limiter les coupures supérieures à quelques minutes dans votre séance. Il est parfois difficile d'éviter les temps morts, surtout si vous pratiquez en groupe avec des partenaires moins consciencieux. Dans ce cas, une récupération active, à faible intensité – sautez sur place – est préférable à l'arrêt de l'effort.

Tout individu peut-il pratiquer une activité sportive, et donc renforcer sa santé mentale ? En sport et ailleurs, progresser passe par l'identification de ses points faibles – en d'autres termes, il faut bien se connaître pour s'améliorer. L'entraînement des facultés intellectuelles ne déroge pas à la règle : certains types d'entraînements ont plus d'impact sur certaines personnes que d'autres, car ils mettent l'accent sur des points particuliers qui sont à travailler pour certains individus mais pas pour d'autres.

Des différences interindividuelles

C'est bien là toute la difficulté de ce champ de recherche : définir les points fondamentaux à l'amélioration des performances cognitives, en tenant compte des différences interindividuelles. Pour revenir aux exercices d'entraînement cérébral, il faut préciser que l'ordinateur peut être un complément intéressant dans certains cas. Par exemple pour des patients atteints de troubles de l'attention, des personnes âgées ou des individus diminués physiquement. Quand certaines aptitudes cognitives sont déficientes ou que les stimulations quotidiennes sont pauvres, un entraînement informatisé se révèle utile. En revanche, pour toute personne qui en est capable, le sport reste une activité naturelle, saine pour l'esprit et le corps. En novembre 2009 à Marseille, le président de la République déclarait que « le sport est un élément capital de la santé ». Précisons : « de la santé physique et mentale ».

David Moreau

C comme Champion du monde

 

Chacun a son mot à dire sur le foot. Les neuroscientifiques et les psychologues aussi : ils livrent un florilège des découvertes les plus récentes en psychologie et en sciences cognitives sur le football, les footballeurs, le public et les arbitres.

 

Ballon

Objet du désir de presque tous les acteurs (avec quelques réserves pour le gardien) présents sur le terrain. Que ce désir soit dirigé vers un seul objet, se révèle problématique pour les jeunes footballeurs. Ainsi, leurs entraîneurs désespèrent régulièrement de ce que les enfants se jettent tous ensemble sur le ballon avec un mépris total de toutes les instructions tactiques. Du point de vue de la psychologie du développement, c’est toutefois normal : les enfants naissent égoïstes et doivent apprendre à se comporter socialement, à comprendre que donner est mieux que prendre. Bien que ce processus développemental soit depuis longtemps achevé chez les adultes, ces derniers semblent retrouver leurs instincts d’enfants dès que le coup d’envoi est donné. 

Cervelet

Du latin : cerebellum, petit cerveau
Représentant quelque dix pour cent du volume total du cerveau, le cervelet contient cinq fois plus de neurones...  Il est indispensable à la pratique du football : si une réception contrôlée du ballon, un sprint, un tir précis et un but somptueux font jubiler l’amateur de ballon rond, le cervelet y est pour beaucoup. La planification, la coordination et l’ajustement fin des mouvements sont le domaine de ce « petit cerveau ». Les grossières esquisses de mouvement produites par les centres prémoteurs du cortex sont élaborées, modulées, corrigées par le cervelet, de telle sorte que le pied frappe exactement la balle avec la précision requise.
Le cervelet joue également un rôle déterminant dans l’apprentissage implicite et la mémoire procédurale. Les enchaînements de mouvements mille fois répétés y sont stockés et se déroulent ensuite de façon automatisée. Il n’est plus nécessaire de réfléchir pour que le mouvement soit accompli avec une précision parfaite.

Coups de tête

Les frappes de la tête endommagent-elles le cerveau ? Controverse presque aussi ancienne que le football, et toujours aussi indécise. Paul McCrory, chercheur en sciences du sport à l’Université de Melbourne, conclut, après avoir passé au crible plusieurs études sur ce sujet, que les frappes de la tête ne présentent pas de risques de lésions cérébrales aiguës. L’impact d’un ballon pesant 400 grammes serait  inférieur à dix fois l’accélération de la pesanteur. Les lésions ne seraient probables qu’à partir de 40 fois cette accélération. Les tests neurophysiologiques n’ont jamais révélé de modifications immédiates après l’exécution d’une tête.
Malgré tout, des scientifiques hollandais ont constaté que sur 33 sujets étudiés (footballeurs de longue date), tous souffraient de déficits mentaux. Comparés à des nageurs ou à des coureurs, les footballeurs sont moins performants dans des exercices nécessitant des réactions rapides ou une pensée flexible. Ceux qui ont eu une carrière particulièrement longue et glorieuse réussissent moins bien les tests cognitifs. Ces résultats restent débattus : selon P. McCrory, les lésions ne seraient pas dues aux collisions avec le ballon, mais avec la tête de l’adversaire...

Douzième homme

Lorsque les supporters tentent de porter leur équipe vers la victoire à l’aide d’acclamations et de chants, ils constituent un douzième homme pour l’équipe.

Cette expression, surtout utilisée par les journalistes sportifs, résulte de l’idée largement répandue selon laquelle un public très sonore apporte un surcroît d’énergie à son équipe. Selon Bernd Strauss, psychologue du sport à l’Université de Munster, c’est entièrement faux, et  si la présence et le comportement des supporters ont un effet, celui-ci est plutôt négatif. Après avoir analysé environ 10 000 matches de Ligue 1, B. Strauss conclut qu’un stade rempli a plutôt tendance à augmenter les chances de l’équipe en déplacement. Les spectateurs trop nombreux mettent les joueurs sous pression : ils essaient de bien faire, mais manquent de naturel. 

Selon le psychologue, cette attention excessive introduit des erreurs dans les séquences de mouvements automatisés. Lorsque des dizaines de milliers de personnes attendent de vous un miracle, le risque est de s’effondrer sous la pression et de livrer une performance en demi-teinte. Pour comprendre ce phénomène, ceux qui ne jouent pas au football n’ont qu’à se souvenir du discours qu’ils doivent prononcer dans les grandes occasions...

Entraîneur

Bien qu’indirectement impliqué dans le jeu, l’entraîneur est tenu responsable des réussites et des échecs de son équipe, ce qui met les nerfs dudit entraîneur à rude épreuve. Le psychologue Joachim Kugler, de l’Université de la Ruhr à Bochum, a détecté des concentrations élevées de cortisol dans le sang des entraîneurs de Ligue 1 et de Ligue 2. Peu avant la mi-temps, la concentration sanguine de cette hormone du stress atteint des niveaux particulièrement élevés, comparables à ceux mesurés chez des débutants qui vont sauter en parachute pour la première fois... Les 15 minutes de pause de la mi-temps – qui offrent à l’entraîneur une dernière possibilité d’influencer ses joueurs – constituent une situation particulièrement stressante.
Selon J. Kugler, les entraîneurs seraient exposés à des stress considérables pendant les matches réguliers, ce qui aurait des conséquences physiologiques, par exemple un affaiblissement du système immunitaire. Si les entraîneurs ne parviennent pas à éliminer le stress après le coup de sifflet final – ce qui peut se produire lorsque le club est menacé de relégation –, des répercussions sur la santé sont à craindre. Une étude concernant les entraîneurs de football du Nigeria a montré qu’ils font partie des groupes professionnels sensibles au syndrome d’épuisement professionnel. Et l’on se souvient des attaques cardiaques de Gérard Houllier, quand il était à Liverpool,  et de Guy Roux. 

Faute de vengeance

Il s’agit d’une faute commise, non pas dans le feu de la lutte pour obtenir le ballon, ni même pour des raisons tactiques, mais pour se venger d’une faute que l’adversaire aurait commise à votre égard. Ce type de faute est sévèrement sanctionné par le règlement, et se solde parfois par une expulsion pure et simple. Dans ce cas, pourquoi les joueurs ne peuvent-ils résister, dans certaines situations, à se faire justice eux-mêmes? D’après des études réalisées par des neuroscientifiques suisses de l’équipe de Dominique de Quervain à Zurich, le plaisir de se venger est pour ainsi dire imprimé dans le cerveau. Les expérimentateurs ont réuni des volontaires devant participer à un jeu de société, et ont donné aux joueurs la possibilité d’infliger une pénalité à quiconque se comporterait de façon injuste au cours de ce jeu. Ils ont constaté que, lorsqu’un joueur décidait d’en punir un autre pour une faute qu’il avait commise, le noyau caudé, une zone cérébrale appartenant au système de la récompense, s’activait. D’autres études ont montré qu’il résulte de cette activation un profond sentiment de satisfaction. L’envie de vengeance semble si puissante que l’on accepte même les désavantages qu’elle peut entraîner : notre vie communautaire, fondée sur la coopération, n’est possible qu’à condition que ceux qui enfreignent les règles sont sanctionnés.
Ainsi, les footballeurs qui commettent une faute de vengeance ne font que suivre ce mécanisme cohérent du point de vue de la biologie de l’évolution, en préférant la satisfaction procurée par leur noyau caudé au désagrément d’être exclu. 

Gaucher

Le gaucher est un joueur qui préfère frapper le ballon de son pied gauche et qui utilise également sa main gauche pour beurrer sa tartine. Eh oui ! Les gauchers du pied sont généralement des gauchers de la main...
Les gauchers sont une espèce relativement rare, mais qui jouit d’une grande popularité parmi les entraîneurs, et non seulement à cause de leur rareté. Selon Felix Magath, entraîneur du Bayern de Munich et ancien joueur gaucher, les gauchers ont un jeu imaginatif.  Ils ont un comportement moins prévisible. Il suffit de compulser les archives pour constater que les gauchers ont marqué l’histoire du football : Pelé, Maradona, Wolfgang Overath, Günther Netzer pour n’en citer que quelques-uns. Pur hasard ? D’après la psychologue Johanna Barbara Sattler, qui dirige un centre de conseil pour gauchers à Munich, c’est assez normal, car la réflexion stratégique est une faculté très développée chez les gauchers, et constitue un avantage pour le poste de meneur de jeu. D’ailleurs, on trouve aussi plus de gauchers parmi les individus au talent créateur exceptionnel, et les chefs d’État. Néanmoins, les experts pensent que le fait d’être gaucher n’est pas nécessairement lié à des capacités créatives supérieures. Pourtant diverses études révèlent que les gauchers ont souvent une meilleure perception spatiale que les droitiers, fonction localisée dans l’hémisphère cérébral droit. Cela pourrait expliquer – du moins en partie – le génie de Maradona, Pelé et leurs semblables.

Hors-jeu

Cette règle du football sème la confusion, tout particulièrement chez les personnes qui ont une phobie du football. Un attaquant est dit hors-jeu si, au moment d’une passe, il est plus rapproché de la ligne de but de l’adversaire, que deux joueurs de l’équipe adverse (dont le gardien de but). Les situations de hors-jeu non signalées, ou sanctionnées à tort, provoquent la formation d’une meute de joueurs sur le terrain, et déclenchent la mauvaise humeur du public parce qu’elles confirment ce que des millions de supporters savent depuis toujours : l’arbitre est, soit partial, soit aveugle. Ainsi, le médecin espagnol Francisco Belda Maruenda, du Centre de santé de Murcie, pense que le système visuel n’est pas fait pour reconnaître avec certitude une situation de hors-jeu : l’arbitre devrait suivre simultanément au moins cinq objets dans son champ de vision, c’est-à-dire deux attaquants, les deux défenseurs les plus en arrière de l’équipe adverse et le ballon. On peut démontrer, affirme F. B. Maruenda dans le British Medical Journal, que cette tâche dépasse les capacités de l’œil et du cerveau de tout homme. Ce qui est vrai aussi pour les coéquipiers et les spectateurs. L’arbitre ne pouvant voir ce que les règles lui imposent de voir, F. B. Maruenda demande que le hors-jeu soit supprimé.

Impartial

Terme généralement employé pour désigner l’arbitre et les juges de touche. L’impartialité est la qualité la plus importante pour un arbitre, et on suspecte souvent les hommes en noir d’en manquer. Nécessairement, ces derniers ne peuvent prendre à chaque fois la bonne décision. Dans de pareils cas, les joueurs et l’entraîneur se contentent généralement de pester et de rouspéter, pendant que du virage des supporters s’élèvent des accusations de manipulation intentionnelle... Dans tous les cas, l’homme en noir est exposé à une importante charge de stress. Lors d’une étude portant sur 240 de ses collègues arbitres, Ralph Brand, psychologue du sport et arbitre de Nationale Une de la Fédération allemande de basket-ball, a déterminé comment affronter de la meilleure des façons cette situation. Sa recette : oublier et refouler. En d’autres termes, il faut chasser de sa pensée, aussi rapidement que possible, les épisodes contestés. Même quand l’arbitre sait qu’il s’est trompé, il ne lui sert à rien de se faire des reproches, ni de remettre en question sa capacité à mener à bien la fin du match. Mieux vaut se convaincre que personne ne s’est rendu compte de l’erreur de décision. Compte tenu du nombre de téléspectateurs derrière leur petit écran, ce n’est certainement pas tâche facile.

Jouer à domicile

C’est un fait statistique : devant son public, l’équipe qui reçoit quitte plus souvent le terrain en vainqueur que l’équipe qui est en déplacement. L’avantage du jeu à domicile semble avoir un rôle particulièrement important dans les matches de Coupe du monde ; en Angleterre en 1966, en Allemagne en 1974, en Argentine en 1978, en France en 1998 : nombre de grandes nations de football ont gagné la coupe chez elles. On note cependant des exceptions : l’Allemagne a remporté la Coupe du monde en Italie en 1988, et l’Italie a gagné en Espagne en 1982.

Le soutien apporté par le public, l’environnement familier et le favoritisme de l’arbitre ont souvent été tenus pour responsables de cet effet, mais des biologistes évolutionnistes britanniques de l’Université de Northumbria ont récemment mis en évidence l’importance de la testostérone à cet égard, une hormone favorisant l’agressivité. Ces chercheurs ont montré que la concentration sanguine de cette hormone sexuelle s’élève en moyenne à 150 picogrammes chez les footballeurs avant les matches à domicile. Si le match se joue contre un pays avec qui l’on entretient une rivalité de longue date, cette valeur atteint même 167. Or, lors des matches à l’extérieur, le taux n’atteint que 120 picogrammes. Selon le responsable de l’étude, Nick Neave, cette augmentation de la concentration de testostérone procure une meilleure capacité de réaction et une amélioration des représentations spatiales. Elle résulterait d’un instinct archaïque de défense du territoire : dès qu’ils sont menacés par des groupes extérieurs, les footballeurs sont plus combatifs, tout comme les chimpanzés que l’on vient déranger dans leur biotope. 

Maillot

La couleur du maillot est normalement fixée par la tradition. Oui, mais au mois de février, Jürgen Klinsmann, qui entraîne l’équipe d’Allemagne a annoncé que son équipe jouerait le plus souvent possible avec les maillots rouges de rechange, et non avec les vénérables noir et blanc ! Étrange revirement... Peut-être avait-il lu les études de psychologie montrant que la couleur rouge procure un avantage dans une compétition ?

 C’est en tout cas le résultat d’une analyse de quatre sports de combat dans lesquels les protagonistes devaient s’affronter, après tirage au sort, en portant soit des vêtements rouges, soit des vêtements bleus. Lors du tournoi olympique d’Athènes, les combattants vêtus de rouge ont remporté 55 pour cent des victoires, voire plus de 60 pour cent dans les phases finales...

Ce qui vaut sur les tatamis vaut aussi sur les terrains de football. Lors de la Coupe d’Europe de 2004, des chercheurs de l’Université de Durham ont observé cinq équipes ayant toutes dans leurs bagages un lot de maillots rouges et un autre lot d’une couleur différente. Les équipes ont mieux joué en maillot rouge, et ont marqué un but de plus par match ! Les chercheurs pensent que cet effet tient à une réaction instinctive aux couleurs. Dans le monde animal, le rouge est corrélé à la dominance, à la force physique, et à un niveau plus élevé de testostérone. Un maillot rouge aurait ainsi un effet intimidant sur l’adversaire. Reste à savoir pourquoi, au bout du compte, ce sont quand même les Brésiliens qui gagnent... Le jaune aurait-il un effet psychologique inconnu à ce jour?

Meute (formation d’une)

Notion de zoologie, également employée dans le langage de la chasse. La formation de meutes renforce le pouvoir d’action de nombreux animaux sociaux pratiquant la chasse collective, notamment les loups. Ce phénomène a récemment fait son apparition sur les terrains de football. Lors de la formation d’une meute footballistique, plusieurs joueurs d’une équipe – et peu après, de l’équipe adverse – se ruent sur l’arbitre après une décision jugée erronée, l’encerclent, gesticulent, vocifèrent dans une invraisemblable cacophonie. L’équipe allemande en a donné un bel exemple lors de la Coupe du monde de 1966, quand les joueurs ont essayé, en unissant leurs forces, d’empêcher que soit validé le but qui donnait la victoire à l’équipe d’Angleterre.

Quel but poursuit la meute? Empêcher l’arbitre de mettre la sanction à exécution. Selon le psychologue du sport Oliver Kirchhof, tous les êtres humains sentent confusément qu’ils ont plus de chances d’être convainquants s’ils revendiquent ensemble. En outre, la contestation en meute est moins risquée pour les joueurs, car il est plus difficile pour l’arbitre de désigner un fauteur de trouble au sein du groupe. C’est aussi de cette façon que les bancs de poissons se défendent, formant un groupe où les individus sont difficilement repérables. Ce qui fonctionne dans la nature s’avère hélas contre-productif sur le terrain : selon les nouveaux statuts de la fifa, la simple formation d’une meute est un délit en soi, dont l’instigateur est passible d’un carton jaune.

Mourir de faim

  • En biologie : résultat d’un apport calorique insuffisant entraînant la mort.
  • En foot : processus consécutif à une réception insuffisante de passes, mais sans entraîner la mort.

Sans quoi les attaquants auraient disparu depuis longtemps, car sur la pelouse, ce sont eux qui « meurent de faim ». Chaque enfant l’a appris en cour de récréation : il est douloureux de se sentir insuffisamment intégré au jeu de l’équipe. Une étude réalisée par la psychologue Naomi Eisenberger a montré que le cortex cingulaire frontal est plus activé dans le cerveau de joueurs qui, lors d’un match de football virtuel, sont exclus par leurs partenaires. Cette zone cérébrale participe directement aux sensations de douleur. Ainsi, plus un joueur se sent ignoré, plus l’activité de ce centre de la douleur est élevée. Mourir de faim fait davantage souffrir les attaquants en mal de ballons, qu’un coup de pied dans les tibias. En outre, ce dernier est au moins compensé par un coup franc ou un penalty...

Pelouse (sainte)

En jargon footballistique : terrain de jeu.
Cette notion est centrale pour comprendre la comparaison populaire entre football et religion. Les supporters « croient » en leur équipe, les joueurs (songez à Zidane) sont considérés comme des « dieux du foot », le « miracle de Berne » (la victoire surprise de l’Allemagne sur la Hongrie en finale de la Coupe du monde de 1954 à Berne) est devenu un film, et lors du quart de finale légendaire de la Coupe du monde entre l’Angleterre et l’Argentine, ce ne fut pas Diego Maradona, mais « la main de Dieu » qui décida du sort du match. Pure rhétorique ? Peut-être pas : Thomas Schmidt-Lux, spécialiste des religions à l’Université de Leipzig, pense que le football pourrait être une forme de religion. Avec le psychologue Constantin Klein, il a repéré dans le comportement des joueurs certaines caractéristiques de la pratique religieuse. En premier lieu, la vénération d’une valeur commune – non pas une divinité, mais un club ou une équipe. Tout comme les groupes religieux, le football est habité d’un sentiment de communauté, d’enthousiasme collectif associé à l’équipe. Le fait de se réunir dans un stade sert d’occasion pour donner libre cours à ses émotions.  Cette effervescence collective se retrouve dans diverses fêtes religieuses. Selon T. Schimdt-Lux, un autre parallèle est à établir dans la forme rituelle des fêtes. Les mêmes chants et slogans y sont entonnés ; des rituels ont lieu avant les corners ou les coups francs, les adversaires entendent toujours les mêmes railleries. Les symboles religieux sont la mascotte, les emblèmes du club, l’écharpe des supporters ou le maillot orné des signatures authentiques des joueurs. Le football serait-il donc une sorte de religion ? Sans aller jusque-là, analyse T. Schmidt-Lux, l’influence des églises traditionnelles diminue et les gens cherchent d’autres grandes manifestations qui leur apportent des repères. En ce sens, le culte du club peut prendre la forme et le sens d’une religion. 

Phobie du foot

Du grec : aversion maladive pour le football.
Une phobie est une peur anormale, irrationnelle et incontrôlable de certains objets ou situations. Il s’agit d’une crainte non fondée ou qui dépasse largement le danger réel, si ce dernier existe réellement. La phobie du foot fait ainsi partie des troubles de l’anxiété. Les phobies peuvent se porter sur tout type d’objet, par exemple contre le chiffre 13 (triskaidékaphobie). La haine du football n’est actuellement mentionnée dans aucun dictionnaire médical, mais elle se manifeste chez certaines personnes à l’occasion des grandes compétitions telles que la Coupe du monde : les sujets réfractaires tentent notamment d’éviter tout type de déclencheur (par exemple un téléviseur allumé à une heure de grande rencontre), ce qui constitue un comportement caractéristique des phobies.

Réfléchir

Activité profitable dans la vie quotidienne, mais qui peut se révéler contre-productive au football, si l’on en croit le chercheur en sciences du sport Oliver Höner. De fait, dès qu’il s’agit de mettre la balle au fond des filets, il semble qu’un excès de réflexion nuise à l’efficacité. En analysant des vidéos des matches de Coupe du monde, O. Höner a découvert que les joueurs de haut niveau sont paralysés dès qu’ils commencent à réfléchir aux diverses possibilités d’action. Au bout du compte, ils ne parviennent plus à agir, et le défenseur profite des fractions de secondes consacrées à la réflexion, pour reprendre le ballon.

Serait-il bénéfique de limiter sa réflexion dès lors qu’on entre dans la surface de réparation de l’adversaire? Apparemment, la volonté aveugle de placer le ballon au fond du but fait le bon attaquant. Toutefois, cette attitude a un inconvénient : lorsqu’un équipier est mieux placé et pourrait marquer plus facilement, l’attaquant ne le voit pas. Derrière un comportement apparemment égoïste se dissimule en fait un problème caractéristique des situations où il faut prendre une décision, que O. Höner décrit en ces termes : « Réfléchir paralyse, agir ôte tout scrupule. »

Du point de vue de la psychologie cognitive, les footballeurs sont confrontés à ce que l’on nomme un dilemme de protection-interruption. Pour exécuter l’action planifiée de façon précise – feinte de corps vers la gauche, passe à droite, tir au but –, les joueurs isolent leur décision des autres possibilités qui pourraient être envisagées, ce qui diminue leur capacité à intégrer de nouvelles informations. Parallèlement, ils ont besoin d’intégrer de nouvelles informations pour identifier des situations de jeu changeantes et adapter leur décision au contexte. Dès lors, s’il peut être profitable pour les meneurs de jeu en milieu de terrain de réfléchir plus longtemps à leurs actions, l’action spontanée profite davantage à un attaquant qui doit agir vite, notamment dans la surface de réparation. O. Höner considère que le milieu de terrain allemand Michael Ballack est le joueur le plus complet au monde parce qu’il réunit les deux caractéristiques : en tant que meneur de jeu, il a un rôle de chef d’orchestre, et il est également très efficace face au but, comme l’était en son temps Michel Platini. 

Série

Terme footballistique : enchaînement de succès.
Ce terme s’applique aussi bien à une équipe qui vole de victoire en victoire, qu’aux joueurs se trouvant dans une forme exceptionnelle depuis plusieurs semaines. Fait étonnant, les psychologues de l’Université de Virginie ont montré que les joueurs traversant une « série » voient le ballon plus grand que leurs adversaires moins chanceux. Dans cette expérience, des joueurs amateurs de base-ball devaient choisir parmi huit cercles de différentes tailles celui qui correspondait le mieux à la balle utilisée précédemment. Les résultats ont montré que les joueurs ayant marqué beaucoup de points au cours du match précédent choisissaient des cercles plus larges que ceux dont la performance avait été plutôt médiocre.

Des études antérieures avaient déjà révélé que les efforts anticipés pour la réalisation d’une tâche induisent des distorsions de la perception. Une montagne semble ainsi plus raide à des sujets s’ils doivent l’attaquer en portant un sac à dos lourd. Ce phénomène est également à l’œuvre chez les sportifs, disent les chercheurs. Si un joueur est dans une mauvaise passe, il doit faire plus d’efforts et ressent donc le ballon comme plus petit. Inversement, la taille perçue augmente au cours d’une série de succès. Indirectement, cette expérience confirme ce que les adversaires des Brésiliens en Coupe du monde soupçonnaient probablement depuis longtemps : dès lors que la machine se met en route, Ronaldo, Ronaldinho et leurs émules marquent encore plus.

Stade

On connaît deux formes de stades : le stade d’athlétisme et le stade de football. Le stade d’athlétisme est entouré d’une piste de course, le stade de football authentique en est dépourvu : les joueurs sont ainsi plus près des spectateurs. Cette proximité confère un avantage à l’équipe qui joue à domicile, d’après des spécialistes de sciences économiques de l’Université de Bonn, qui ont analysé plus de 3 500 rencontres de la première division allemande. Dans les stades sans piste, les arbitres accordent beaucoup plus de temps de jeu supplémentaire aux équipes hôtes qui perdent, ce qui leur permettait de rattraper leur retard. Selon Thomas Dohmen, auteur de cette étude, l’arbitre est probablement exposé à une pression psychologique plus forte lorsque les spectateurs sont placés tout au bord du terrain.
Cette étude a aussi révélé que, dans les stades sans piste, un plus grand nombre de coups francs litigieux, voire usurpés, sont accordés à l’équipe qui reçoit... T. Dohmen n’accuse pas les arbitres de partialité : selon lui, ils sont inconsciemment influencés par l’ambiance déchaînée qui règne au bord du terrain.

Supporter

Adepte enthousiaste d’une personne ou d’un groupe de personnes.
Selon la définition, dérivé de fanatisme, défini psychologiquement comme un engagement intolérant sans compromis et agressif pour un objet et pour la poursuite d’un but, apparaît souvent comme effet secondaire du sectarisme. Les millions d’amis du foot ne se sentent certainement pas plus concernés par cette description que les fans de Robbie Willams. Le fait est que le supporter, malgré sa fréquence, ne semble guère intéresser les spécialistes de la psychologie du foot.

Violence

Agressions de supporters, dégradations : la violence accompagne souvent les grands événements de football. La violence se manifeste paradoxalement plus souvent après les victoires qu’après les défaites, comme l’ont constaté des chercheurs de l’Université de Cardiff, au Pays de Galles. Ils ont analysé des données collectées sur une période de sept ans aux urgences de l’Hôpital de Cardiff, et les ont mises en relation avec les résultats des matches joués par les équipes galloises de rugby et de football. Lorsque l’équipe du pays de Galles avait gagné, les urgences ont dû traiter en moyenne 33 personnes blessées au cours de bagarres, contre seulement 25 en cas de défaite. La consommation d’alcool, l’ivresse de la victoire et les railleries envers les supporters de l’adversaire vaincu constituent un mélange détonant qui augmente la tendance au tapage. D’autres études confirment que la victoire au football rend parfois agressif : le danger de violences domestiques augmente chez les supporters dont l’équipe est victorieuse.

Ulrich Kraft

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COMMUNIQUÉ

Déremboursement des médicaments contre la maladie d’Alzheimer

La Fédération des Centres Mémoire, la Fédération Française de Neurologie, la Société Française de Neurologie, la Société Française de Gériatrie et de Gérontologie et la Société Francophone de PsychoGériatrie et de Psychiatrie de la Personne Âgée tiennent à rappeler leur avis concernant les approches thérapeutiques en vigueur dans le monde. Les grandes études scientifiques internationales prônent une prise en soins de la maladie d’Alzheimer et des maladies apparentées combinant des approches médicamenteuses et non médicamenteuses complémentaires. Selon plusieurs méta-analyses, les médicaments symptomatiques qui pourraient ne plus être remboursés demain, ont prouvé leur efficacité sur la cognition dans la maladie d’Alzheimer, la maladie à corps de Lewy et la démence de la maladie de Parkinson. Cet effet dont l’amplitude est modeste est démontré. La pertinence clinique de ces médicaments ne se conçoit que s’ils sont associés à l’ensemble des mesures non médicamenteuses, psycho-sociales notamment. De nombreuses familles en témoignent tous les jours en consultation et par la voix de France Alzheimer. Ces médicaments n’ont pas montré d’effet délétère s’ils sont bien utilisés en respectant les contre-indications et précautions d’emploi, comme en témoigne l’absence de signal de pharmacovigilance de la part des instances sanitaires des grands pays. Sans grande économie (30 euros par mois par patient), un déremboursement introduirait une iniquité importante chez les patients pour lesquels ces médicaments seraient indiqués, porteurs d’une maladie d’Alzheimer, ou d’une maladie à corps de Lewy qui répond tout particulièrement à ces traitements. Les conditions dans lesquelles la Commission de Transparence de la Haute Autorité de Santé a instruit le service médical rendu par ces traitements et émis l'avis qui justifierait aujourd'hui leur déremboursement nous semblent de nature à susciter de grandes réserves sur les conclusions de ses débats. Du fait de l’absence de sérénité accompagnant cette question majeure de santé publique, nous plaidons pour un nouvel examen des résultats scientifiques réels des grandes études internationales avant de prendre une décision définitive qui isolerait la France et surtout, serait délétère pour les patients français et leur entourage. Fédération des Centres Mémoire Fédération Française de Neurologie Société Française de Neurologie Société Française de Gériatrie et de Gérontologie Société Francophone de PsychoGériatrie et de Psychiatrie de la Personne Âgée

REGARDS SUR LE REGARD

Juin 2018

L'ÉCHANGE PAR LE REGARD

Alain Berthoz

Professeur au Collège de France,

Membre de l’Institut,

Directeur du Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l’Action.

 

 

 

« La vision est palpation par le regard. »

M. Merleau-Ponty

 

Le regard n’est pas seulement l’orientation de l’œil  vers un point de l’espace pour y récolter les informations sur le monde que la vision donnera, il est projection sur le monde de préperceptions, il est décision de regarder en fonction des intentions du sujet ; le regard est capture du monde et d’autrui, il est anticipation, il est construction d’un monde par le sujet percevant en fonction de ses expériences passées, de sa visée vers le futur, de ses désirs et de ses craintes, de ses croyances et des règles sociales qui le guident. Nombreux sont aujourd’hui les ouvrages qui tentent de décrire l’importance du regard et d’en dévoiler la fonction et les mystères . Le regard qui établit le contact avec l’autre peut être le « mauvais œil », familier à toutes les civilisations méditerranéennes. Au Maghreb et au Proche-Orient, il est ressenti comme un organe ambivalent : à la fois récepteur du monde et émetteur de force vivante. Cette force s’écoule comme l’eau d’une source dont l’œil, en langue arabe, porte le nom.

Le regard échappe donc à la seule approche de la physiologie car il est condensé de biologie et de culture. C’est la première interaction de l’enfant avec le monde. Avant de marcher avec ses jambes, il marche avec son regard, il interroge sa mère. Il suffit de contempler un moment cet extraordinaire échange entre la maman et son jeune bébé lorsqu’ils se regardent pour comprendre qu’il s’agit là de beaucoup plus qu’un simple mouvement, une simple « visée », la simple création d’une image. Il s’agit d’une pénétration réciproque, d’une « commune union » ou communion au sens plein du terme ; le monde extérieur n’existe plus pour deux êtres complètement absorbés par cette fascination réciproque où l’on sent que s’échangent, se donnent et se prennent de multiples messages, mais surtout s’élabore un vécu partagé.

Dans cet immense champ des possibles, que peut-on dire sur le regard et l’autisme ? Je ne suis pas un spécialiste de l’autisme et de surcroît, n’étant pas médecin, je ne puis ici que proposer quelques idées des mécanismes concernant la physiologie du regard. C’est dans cette perspective que se place ce texte. Il n’a pas pour objectif de résumer toutes les connaissances sur les bases neurales du contrôle du regard. De nombreuses revues récentes accomplissent cette tâche. Je ne puis qu’indiquer quelques aspects essentiels et proposer quelques idées simples. Je tenterai, toutefois, de proposer quelques pistes de réflexion plus générales sur le regard échangé.


Leon Battista Alberti - 1472 -
(Sant'Andrea (Mantua, Italy))

LES REGARDS

Le regard qui se projette

L’idée que le regard est une projection du cerveau sur le monde n’est pas nouvelle. Déjà à Babylone le regard était mâle et se projetait, ou femelle et recevait la lumière. Chez les Grecs, Empédocle (490-430 av. J.-C.) déclare que l’intérieur de la vue est du feu, autour duquel se trouvent de l’eau, de la terre et de l’air à travers lesquels il peut passer grâce à sa subtilité, à la façon de la lumière dans les lanternes. Les pores du feu et de l’eau sont disposés en quinconces. À travers le feu, nous percevons les objets blancs, à travers l’eau les noirs. Chaque donnée sensible s’harmonise à chaque type de pore. Les couleurs viennent à la vue par l’« effluve ». Sa théorie dite de l’ « extra-mission » suppose que ce feu interne produit de la lumière qui se reflète sur les objets et retourne vers l’œil. Platon (426-348 av. J.-C.) a proposé une théorie dite de l’« interaction ». Des rayons visuels seraient produits par l’organisme et entreraient en interaction avec la lumière ambiante et formeraient le « cône de vision » dont le sommet est dans l’œil et la base sur l’objet. Ce cône touche l’objet qui le met en vibration, laquelle est transmise à l’œil. Ce signal vient activer les composantes cognitives de l’âme qui sont situées dans le cerveau. Alahazen (965-1038) a lui aussi proposé une théorie « interactionniste » du regard : des signaux visuels efférents produits par le cerveau (spiritus visibilis), au niveau du chiasma optique, pénètrent dans l’œil et interagissent avec les ondes visuelles produites par les objets. Cette interaction est ensuite renvoyée dans le cerveau et se combine avec les informations de l’autre œil pour donner une perception.

L’art de la Renaissance italienne est en partie fondé sur l’exploitation de la perspective. Le regard y est un « point de vue » sur le monde. La révolution qu’ont entraînée les théories d’Alberti sur la perspective vient de l’idée que le monde est décrit du « point de vue » du sujet percevant dont on reproduit la visée, il est guide des rapports de l’architecture. Cette idée des mouvements du regard comme moyen de changer de « point de vue » sera très importante dans l’école soviétique des années 1950 dont les travaux, malheureusement, ont été oubliés par la littératureoccidentale.

Le regard qui palpe

« La vision est palpation par le regard », écrivait Merleau-Ponty. L’équivalence entre les perceptions visuelle et tactile a été démontrée par Bach-y-Rita dans ses expériences célèbres qui ont permis de faire « voir » des aveugles de naissance en leur appliquant sur la peau des vibrations. Cette technique est limitée et n’est pas aussi efficace que la lecture en braille, qui utilise sans doute l’exploration active tactile par le sujet, mais elle a démontré que les prévisions de Sartre qui avait annoncé que le sens tactile était l’« analogon » de la vision étaient justes. Une expérience récente d’imagerie cérébrale vient de confirmer l’intuition du philosophe (Keysers et coll., 2004). Lorsqu’on présente à des sujets une image de leur propre jambe en train d’être caressée par  une main, il se produit une activation dans les aires du cerveau qui sont aussi activées lorsqu’on touche réellement la jambe du sujet (aires somato-sensorielles S2) 4. La vision est donc bien palpation par le regard.

Je suggère que, d’une certaine façon, le « contact » par le regard est l’équivalent du contact par la main. Merleau-Ponty écrivait : « L’objet est au bout du regard. »

 

Le regard qui oriente l’attention et guide l’action

Le regard est d’abord orientation. Elle peut être déterminée soit par un événement dans le monde extérieur, soit de façon endogène par l’intention du sujet. Les « réactions d’orientation » dirigent le regard, et parfois le corps vers un site ou une cible d’intérêt. Ces mouvements sont en général faits sur place, sans locomotion. Nous désignons aussi par ce terme des changements implicites de la direction de l’attention.

L’orientation vers une source sensorielle est un comportement que l’on retrouve chez les organismes les plus simples. Il a été généralement décrit sous le nom de « taxie » par les éthologistes qui ont ainsi distingué « phototaxie », « héliotaxie », « thermotaxie», etc. Chez les insectes comme la mouche, les mouvements d’orientation sont réalisés grâce à des mécanismes automatiques d’une grande subtilité. Mais ces circuits sont relativement rigides en ce sens qu’ils ne comprennent que très peu de stations. Lorenz a beaucoup insisté sur le rôle fondamental qu’a joué l’insight. Il a montré par exemple que les mouvements d’orientation des bébés oiseaux vers la mère revenant au nid avec de la nourriture contiennent en réalité deux éléments du répertoire moteur : un mouvement d’élévation du bec vers la mère, distinct d’un véritable mouvement d’orientation qui, lui, dépend de la direction de laquelle vient la mère. Il a par ailleurs insisté sur le fait qu’une partie des synergies qui sont mises en jeu dans les mouvements sont parfaitement indépendantes des entrées sensorielles. Chez les psychologues, bien qu’elle soit loin de l’analyse des mécanismes neuronaux, la théorie dite « écologique » de Gibson nous rappelle que le développement de la vision fovéale qui s’est accompagnée de la migration des yeux d’une position latérale à une position frontale a permis la mesure de la distance frontale des objets, sans doute pour faciliter la capture manuelle et pour la poursuite oculaire. Mais les avantages de la vision frontale ont eu pour conséquence que les animaux ont dû développer des mécanismes pour prélever successivement des échantillons du monde visuel.

Il fallut que des mouvements de la tête apparaissent et que la coordination des mouvements d’exploration permette un recouvrement des images successives qui, d’après Gibson, est essentielle pour assurer la cohérence de la représentation de l’ensemble d’une pièce dans laquelle on se trouve, par exemple. Gibson se demande, au sujet de la réaction d’orientation, comment sont guidés les déplacements du regard, et ce qui conduit le regard à se diriger dans une direction et non pas dans une autre et à s’arrêter à un endroit de l’espace plutôt qu’à un autre. La réponse, d’après lui, doit être que des structures intéressantes de la scène – et des morceaux intéressants de structure, plus particulièrement des mouvements – entraînent la fovéa vers elles. Les variables de la structure optique contiennent de l’information et du sens et spécifient les actions qu’ils permettent de faire (affordances, en anglais). La capacité d’explorer l’espace activement par des mouvements d’orientation produits non pas seulement en réponse à des stimulations de l’environnement, mais en fonction des désirs du sujet, est donc un aspect important des mouvements d’orientation qui nous intéressent.

Parmi les physiologistes, Pavlov (1927) a donné cette description de la réaction d’orientation : « L’apparence d’un stimulus nouveau évoque immédiatement un réflexe de recherche, l’animal fixe tous ses récepteurs sensoriels pertinents vers la source de perturbation, élevant les oreilles, dirigeant son regard vers la source et reniflant l’air. » Le réflexe d’orientation est donc un état d’éveil généralisé qui n’est pas spécifique à une seule modalité sensorielle.

Pour expliquer le fait que la réponse au stimulus disparaît avec la répétition (extinction), Sokolov a introduit un concept fondamental de « modèle neuronal du stimulus ». On retrouve aujourd’hui ce concept dans bien des spéculations sous les noms de « modèle interne », « estimation centrale », « prédiction », « hypothèse intrinsèque ». Ce concept est celui d’une trace qui enregistre les propriétés du stimulus. Donc le réflexe d’orientation n’implique pas seulement des boucles sensori-motrices courtes : il implique une connexion entre le néocortex comme mécanisme de base de l’analyse des signaux et l’hippocampe comme système détecteur de nouveauté. Dans la littérature soviétique, la réaction d’orientation est donc plus une préparation à l’action qu’une simple réaction.

On doit aussi citer les travaux de Hess en Allemagne. Il fit de nombreuses expériences de stimulation électrique concernant le rôle des structures du diencéphale et du tectum dans l’organisation des réactions d’orientation. Il a bien établi que l’orientation du regard est une action qui implique l’ensemble de la posture de l’animal et que les réactions d’orientation sont comprises dansl’expression corporelle des émotions. Elles ont par conséquent une signification liée aussi au contexte de l’action. Les mécanismes automatiques de l’orientation du regard, c’est-à-dire le mouvement combiné de la tête et des yeux, incluent aussi des prédictions de l’effet de la gravité sur la tête, par exemple. Ils sont donc prédictifs. Ma propre conception de la réaction d’orientation est qu’elle permet au système nerveux central de diriger l’attention ou de capturer un objet d’intérêt en construisant une configuration d’états de capteurs sensoriels définie par une hypothèse, formulée par le cerveau, sur la nature possible de l’objet visé ; elle est préparation à l’action. D’où l’intérêt porté aujourd’hui sur la « désignation » par le regard.

Le regard est donc guide pour l’action. Johansson a montré récemment que le regard se porte toujours en premier, avant la main, sur l’objet que l’on va saisir. Il sert de référentiel à l’action de préhension. Dans ce contexte, l’orientation du regard est toujours accompagnée d’une hypothèse à la fois sur l’objet de l’orientation et sur l’action envisagée. C’est ce qui fait la difficulté de son étude. Elle n’est pas seulement un mouvement, mais un mouvement orienté vers un but et préparatoire de l’action. Il y aura donc plusieurs façons de s’orienter vers un même but. De plus, elle fait sans doute appel à un répertoire, prédéterminé génétiquement, de comportements d’orientation.

Le regard guide de l’action

Lorsque l’orientation est volontaire, endogène, qu’elle procède de l’intention de saisir un objet, elle anticipe l’action. Nous avons montré que, chez l’adulte, au cours de la locomotion, la trajectoire est anticipée par le regard, comme si le cerveau la planifiait et la simulait en interne. Le regard projetterait ainsi sur l’espace la trajectoire imaginée et le guidage visuopostural de lalocomotion serait ainsi le fait du regard. Cette fonction anticipatrice du regard correspond aussi à la stabilisation de la tête pendant les mouvements complexes du corps. Elle n’est pas présente chez l’enfant très jeune mais apparaît toutefois au cours des premières années. Tout déficit dans la capacité de construire une visée unique du regard dans l’espace induira ainsi des déficits dans la capacité de produire des trajectoires locomotrices vers un but. Il y a peut-être là aussi une piste à suivre dans les recherches sur l’autisme mais, à ce stade, il ne s’agit que de spéculations.

Les déficits du regard dans l’autisme pourraient aussi induire un déficit dans l’usage du regard comme référentiel pour l’action. En effet, de nombreux travaux récents indiquent que, lors de la saisie, d’abord le regard se porte sur l’objet qui va être saisi et ensuite la main se déplace vers lui, comme si la direction du regard était en fait utilisée comme référence pour le geste de saisie. La découverte d’une région du cortex pariétal appelée « région pariétale de la saisie », où l’on trouve des activités qui pourraient être liées à la coordination entre les gestes de la main et le regard, comme la découverte de neurones dans le colliculus qui codent à la fois les mouvements du regard et de la main, suggère cette intime liaison entre la saisie et le regard, déjà si évidente chez l’enfant dès le plus jeune âge. Il serait intéressant d’étudier chez l’autiste le fonctionnement de cette coordination car, si elle se révélait déficitaire, il serait peut-être possible d’aider les enfants à retrouver une coordination par l’entraînement.

 

 

Le regard qui s’échange

Le regard qui nous intéresse est donc aussi le regard qui régule les relations sociales. Le regard a une fonction de prise d’information, il a aussi un rôle fondamental d’« équilibre interactionnel». L’échange du regard est vital pour la sélection naturelle. On doit à l’éthologiste Golani une extraordinaire description des échanges de regard entre deux chiens qui vont s’égorger. Il utilisa la technique de description des mouvements utilisée par la chorégraphe israélienne Eshkol. Cette technique consiste à décrire par une simple notation manuelle les mouvements des danseurs dans trois référentiels différents et simultanés : un référentiel dit « corporel » que nous pourrions appelerégocentrique, un référentiel « environnemental » que nous pourrions nommer allocentrique, et enfin un référentiel « lié aux deux partenaires » lorsque deux danseurs dansent ensemble. C’est enexploitant ce dernier référentiel que Golani pu décrire un lien extraordinairement rigide entre les yeux des deux chiens qui s’observent avant de se sauter à la gorge. En effet, les conditions concrètes qui permettent à un chien de sauter à la gorge de l’autresont telles qu’il suffit d’un écart de position relative de quelques centimètres entre l’un et l’autre pour induire l’agression fatale. Ainsi se construit entre les yeux des deux chiens une ligne de regard aussi dure qu’une tige d’acier puisque toute déviation par rapport à cette ligne signifie la mort pour l’un des chiens. Cette ligne de regard est tellement solide qu’il suffit au chien dominant d’incliner soudain la tête pour éventuellement faire tomber l’autre chien sans même le toucher.

Cet échange est aussi celui qui conditionne le statut social de l’individu dans un groupe. Dans Le sens pratique, Pierre Bourdieu décrit ainsi les « habitus » en matière de maintien du regard : « L’homme viril qui va droit au but, sans détours, est aussi celui qui, excluant les regards, les mots, les gestes, les coups tors et retors, fait front et regarde au visage celui qu’il veut accueillir où vers qui il se dirige toujours en alerte parce que, toujours menacé, il ne laisse rien échapper de ce qui se passe autour de lui, un regard perdu en l’air ou rivé au sol étant le fait d’un homme irresponsable, qui n’a rien à craindre parce qu’il est dépourvu de poids au sein de son groupe. Au contraire, on attend de la femme bien élevée, celle qui ne commet aucune inconvenance “ni avec sa tête ni avec ses mains, ni avec ses pieds” qu’elle aille légèrement courbée, les yeux baissés, se gardant de tout geste, de tout mouvement déplacé du corps, de la tête ou des bras, évitant de regarder rien d’autre que l’endroit où elle posera le pied, surtout si elle passe devant l’assemblée des hommes…

Bref, la vertu proprement féminine, la lah’ia, pudeur, retenue, réserve, oriente tout le corps féminin vers le bas, vers la terre, vers l’intérieur, vers la maison, tandis que l’excellence masculine, le nif, s’affirme dans le mouvement vers le haut, vers le dehors, vers les autres hommes. »

Dans cette définition extrême de la réaction d’orientation, le stimulus n’est plus simplement une configuration de stimuli sensoriels. Comme le précise Bourdieu dans les définitions qu’il donne, « les stimuli n’existent pas pour la pratique dans leur vérité objective de déclencheurs conditionnels et conventionnels, n’agissant que sous condition de rencontrer des agents conditionnés à les reconnaître… L’habitus ne peut produire la réponse objectivement inscrite dans sa “formule” que pour autant qu’il confère à la situation son efficacité de déclencheur en la constituant selon ses principes, c’est-à-dire en la faisant exister comme question pertinente par référence à une manière particulière d’interroger la réalité ». Ce texte est à mon avis fondamental, car il montre que le sociologue, comme le physiologiste, arrive à la conclusion que le cerveau ne se contente pas de subir l’ensemble des événements sensoriels du monde environnant, mais au contraire l’interroge en fonction de présupposés sur la réalité. Une véritable physiologie de l’action est fondée sur ce principe.

 

 

Le regard absent

Le regard peut aussi être absent. Uta Frith décrit ainsi le petit Pierre, enfant autiste : « Contrairement à ce que tout le monde espérait, le langage n’ouvrit pas les portes de la communication. Curieusement, Pierre répétait souvent ce que disaient les autres. Par ailleurs, il était incapable de jouer à faire semblant ou de participer à une quelconque activité de groupe… Souvent, la famille avait l’impression qu’un mur invisible les empêchait d’entrer en contact avec Pierre… La plupart du temps, il semblait regarder les gens sans les voir. » Le regard des enfants de la guerre et des prisonniers de la Shoah est aussi un regard qui regarde sans voir. Le cerveau est fermé sur lui-même et n’interroge plus un monde d’où ne vient que l’horreur.

 

 

Le regard narrateur

Enfin, le regard peut être le véhicule des narrations, des contes et légendes, de l’histoire vécue et de la mémoire comme dans le théâtre. Un des exemples les plus remarquables et les plus anciens d’usage du regard au théâtre est celui du Kathakali qui a influencé de nombreux metteurs en scène modernes comme Mnouchkine. Voici quelques aspects de l’usage du regard dans cet art chorégraphique hindou tels qu’ils sont rapportés par Eugenio Barba. Une des règles qu’enseignent les maîtres du Kathakali à leurs élèves stipule que là où vont les mains pour représenter une action, là doivent se poser les yeux ; là où vont les yeux, là doit suivre l’intellect, et l’action représentée par les mains doit donner naissance à un sentiment déterminé qui se reflète sur le visage de l’acteur.

Le Kathakali joue donc sur deux registres : le visage qui exprime l’émotion et les réactions subjectives du personnage dans les situations où il se trouve, et les mains et le corps qui communiquent l’aspect narratif des épisodes. Le regard est l’objet d’exercices nombreux. Voici par exemple un exercice pratiqué par les Chakyars, communauté de Kérala connue pour ses acteurs excellents. Le premier jour, l’élève s’assied pour exercer ses yeux dès que la lune fait son apparition. Ses yeux sont oints avec du beurre. Il tourne ses iris autour de la lune sans cesse jusqu’à la disparition de l’astre. Le premier jour, cet exercice dure environ une heure, temps de passage de la lune dans le ciel. Le deuxième jour, l’élève s’assied à la même heure en s’appliquant au même genre d’exercice qui, cette fois, durera deux fois plus longtemps, car tel est le laps de temps entre l’apparition et la disparition de l’astre nocturne. De même le troisième jour. Il continue ainsi à exercer ses yeux chaque nuit, la durée de l’exercice augmentant toujours. Le quinzième jour, nuit de pleine lune, l’élève est assis de six heures du soir à six heures du matin, bougeant sans interruption ses iris en haut et en bas, à gauche et à droite, en rond et en diagonale, d’un coin à l’autre. Il ne s’arrête qu’à l’aube. Le beurre est utilisé pour donner un effet rafraîchissant à la rotation continuelle des iris. Ce système est connu sous le nom de Nilavirikkuka, littéralement « être assis au clair de lune ». Les acteurs s’entraînent au moins une heure par jour pendant huit ans ! L’entraînement à l’orientation vers un objet est le suivant : les yeux sont grands ouverts et la tête tourne tout en observant, comme si les iris conduisaient les mouvements de la tête. Soudain, d’un mouvement brusque, la tête s’arrête, et les iris se fixent sur un objet qui n’est pas le but décidé. La tête reste dans sa position immobile tandis que les iris se déplacent (lentement ou rapidement selon l’intention) vers le but fixé à l’avance et l’atteignent. Alors seulement la tête se tourne vers le but et, au moment où elle arrive sur celui-ci, le visage assume une expression particulière (haine, mépris, joie, etc.).

 

Une neuroéthologie du regard échangé ?

La difficulté de comprendre les déficits de la communication par le regard dans l’autisme vient sans doute du fait qu’il n’y a pas qu’un seul mode d’échange par le regard (Emery, 2000 ;Emery et coll., 1997). Il faudrait construire une véritable « neuroéthologie du regard » échangé. Emery a tenté une classification en cinq catégories :

– le regard partagé ou échangé dont l’exemple typique est l’échange entre la mère et le bébé. Il distingue ici deux classes : le regard direct et le regard dévié comme deux variantes de la même classe ;

– le fait de suivre du regard ; c’est encore un mode de lien mais dynamique qui met en jeu, nous le savons, la poursuite oculaire ;

– l’attention conjointe. Dans sa forme élémentaire, elle n’implique pas la désignation par le regard ni l’échange, mais simplement le fait que le regard de l’autre induit une attention portée au même objet ;

– l’attention partagée dans laquelle il y a une triade entre les deux agents et l’objet regardé. Ce n’est pas encore la « désignation » de Degos et Bachoud-Lévi qui exige une implication actived’autrui dans le partage de l’attention. On a proposé récemment que, chez le primate en tout cas, la capacité d’imiter un geste soit liée à la capacité d’attention conjointe ;

– la théorie de l’esprit dans laquelle le sujet attribue à autrui une intention sur l’objet comme dans le cas de l’enfant qui attribue à la personne qu’il voit l’intention de saisir la peluche par la seule  observation de son regard.

Autrement dit, il existerait bien une véritable hiérarchie de mécanisme de l’échange du regard qui se construit au cours de l’ontogenèse (y compris l’utilisation du regard dévié). Cela montre clairement que le contrôle des déplacements du regard et l’échange du regard sont produits par des mécanismes hiérarchisés emboîtés les uns dans les autres et en compétition. Le fait que les structures préfrontales n’interviennent que tardivement au cours de l’ontogenèse est peut-être la raison de l’apparition progressive, au cours de l’enfance, des formes les plus sophistiquées du regard conjoint, de ses contrôles cognitif, affectif et social.

 

Regard et émotion

Les bases neurales des émotions et leur relation avec les processus cognitifs sont maintenant mieux connues. Le regard échangé est chargé d’émotion et il n’est pas possible d’évoquer l’échange du regard sans insister sur l’importance de l’émotion dans la détection du regard d’autrui. La première preuve en est l’activation de l’amygdale par le contact direct du regard d’autrui. Elle est bien sûr concomitante de l’activation des aires visuelles consacrées à la perception des visages le long de la voie temporale. Mais il n’est pas nécessaire de percevoir la totalité du visage pour que cette activation par le regard direct entraîne l’activation de l’amygdale ; il suffit par exemple de voir le « blanc de l’oeil » pour que l’amygdale soit activée de façon massive si le visage dont on a extrait le blanc de l’oeil exprime la peur par exemple (Whalen et Schreibman, 2003). De plus, les cortex cérébraux droit et gauche ne traitent pas les visages de la même façon. L’implication de l’amygdale dans les mécanismes émotionnels est bien connue.

Le cortex droit semble être impliqué de façon prépondérante et non consciente dans le caractère émotionnel de l’expression faciale. De même, dans le cas du syndrome de Capgras, on a fait l’hypothèse que l’impossibilité pour le patient d’identifier le visage d’autrui est due à une interruption du lien entre le traitement cognitif de l’identité du visage, le long des voies du lobe temporal, et la reconnaissance des aspects affectifs du visage (qui incluent nécessairement le regard), qui impliquent l’amygdale et le cortex préfrontal ventro-médian (Adolphs, Baron-Cohen et Tranel, 2002 ; Damasio, Tranel et Damasio, 1990). II ne faut d’ailleurs pas, comme le suggère trop souvent l’imagerie cérébrale, limiter au cortex la contribution des aspects motivationnels ou affectifs au contrôle du regard. Les ganglions de la base sont aussi un site de convergence (dans le noyau caudé par exemple) car les neurones de cette structure qui sont impliqués dans le contrôle de la direction du regard sont influencés par la récompense ou même l’attente d’une récompense.

Je voudrais proposer que les différentes classes d’échange du regard correspondent à la mise en jeu de systèmes neuronaux qui se mettent en place au cours de l’ontogenèse et qui répondent, d’une certaine façon, à la phylogenèse. Le simple contact par le regard, la fixation réciproque, est sans doute un mécanisme très ancien, apparaissant en premier au cours du développement, qui implique les colliculus supérieur et inférieur et l’amygdale, les premiers apportant la réaction d’orientation et l’amygdale l’évaluation par l’émotion. Plus tard apparaît le « désengagement » du regard, rendu possible grâce à une série de mécanismes d’inhibition dont certains impliquent les ganglions de la base et d’autres des projections inhibitrices venant du cortex frontal. Les cortex frontal et préfrontal de l’enfant ne se développent que tardivement, et le bébé reste donc plus facilement ancré sur le regard ou au contraire est plus facilement distrait par une stimulation sensorielle. II maîtrise moins son regard. Le subtil jeu inhibiteur ou désinhibiteur que permet le cortex frontal et préfrontal n’est pas à sa disposition (Diamond et Goldman-Rakic, 1989).

L’attention conjointe simple, sans échange réciproque, suppose l’apparition chez l’enfant d’un mécanisme qui intègre la perception de l’espace égocentré liant les objets au corps propre, ce qui correspond à des stades décrits par Piaget sur l’appréhension de l’espace et la différentiation du corps propre et des objets par exemple. C’est pour cela que les parties du lobe temporal qui sont impliquées dans l’élaboration multimodale du corps propre, la perception du mouvement biologique, la perception des visages seront concernées, ce que suggèrent à mon avis les travaux de M. Zilbovicius.

L’attention conjointe avec désignation suppose, elle, comme l’ont proposé Degos et Bachoud-Lévi, l’établissement d’une triade (je-tu-il) et un changement de référentiel qui permette à l’enfant de sortir de son référentiel égocentré, de changer de point de vue, ce qu’il ne fait qu’à partir de 1 an. Mais le développement complet de la capacité de partager avec l’autre ses intentions à travers le regard n’apparaît que tardivement, sans doute autour de 7-8 ans, en même temps que l’enfant peut réellement envisager, comme dans l’expérience des « trois montagnes » de Piaget(Piaget et Inhelder, 1981), le monde perçu de plusieurs points de vue.

 

QUELQUES HYPOTHÈSES

L’idée qu’il est possible de proposer une théorie fonctionnelle qui rende compte des déficits de communication induits par les anomalies génétiques de l’autisme a été renforcée par les travauxpionniers du groupe de Baron-Cohen qui a proposé une « théorie amygdalienne de l’autisme » (Baron-Cohen, 2004 ; Baron-Cohen et coll., 2000) après avoir observé une très faible activation de l’amygdale chez les autistes dans des tâches d’inférence de l’intention d’autrui par leur regard. Mais, dès sa première publication, ce groupe a précisé, tout en attribuant un rôle essentiel à l’amygdale, que celle-ci n’était qu’une des régions anormales dans l’autisme. Par exemple, deux aires du système limbique sont impliquées dans l’émotion : l’amygdale et le cortex orbito-frontal. On sait maintenant le rôle décisif du cortex orbito-frontal à la fois dans l’évaluation (appraisal) de l’environnement et dans la capacité de changer le jugement que l’on fait de la valeur d’un stimulus (reversal), alors que l’amygdale est, semble-t-il, plus impliquée chez l’animal en tout cas dans l’association assez rigide d’une valeur à une configuration de stimuli.

Il est, à mon avis, important d’explorer aussi plus avant la fonction du lobe temporal dans ses fonctions d’élaboration de la conscience de soi : il joue un rôle essentiel dans l’orientation spatiale (Kahane et coll., 2003).

Le véritable défi aujourd’hui est de comprendre le réseau des aires du cerveau qui contribuent à l’élaboration du regard partagé et surtout de comprendre les informations qui y sont traitées, car le problème n’est pas de faire une simple phrénologie mais de comprendre les processus mis en jeu. Pour cela, je voudrais proposer quelques hypothèses qui guideront notre examen des bases neurales du regard.

Une hiérarchie des regards

La première hypothèse est que le regard est sous-tendu par des mécanismes neuronaux hiérarchisés qui se sont précisés au cours de l’évolution. Il n’y a donc pas un, mais de multiples regards, certains automatiques, réactifs, d’autres élaborés, exploratoires, d’autres encore projectifs, ou même libérés du mouvement de l’œil comme dans l’expression « jeter un certain regard sur ». C’est le regard symbolique de la pensée sur le monde et sur soi-même qui est visé. Il faut donc élaborer une théorie physiologique hiérarchique des mécanismes des regards. L’histoire nous a montré que toutes les grandes notions inventées par la langue pour désigner les fonctions cérébrales (mémoire, émotion, langage, attention) recouvrent en réalité des mécanismes très variés et que toutes ces notions doivent aujourd’hui être mises au pluriel !

Le regard évité

Ensuite, ce n’est pas parce qu’une personne ne dirige pas son regard vers autrui ou vers un objet qu’elle ne les perçoit pas. Elle peut en réalité avoir déplacé son regard pour éviter ce que l’on appelle le « contact » par le regard. L’évitement du regard est une certaine façon de regarder dans laquelle il n’y a pas de visée. La périphérie de la rétine, même si elle ne donne pas une image précise, permet quand même de « percevoir » le monde, de le saisir dans ses mouvements, ses relations, etc. Elle permet aussi beaucoup plus d’analyse fine que l’on croit : des expériences de psychologie réalisées dans les années 1950 ont montré par exemple que, si l’on demande à un sujet de fixer un point et qu’on lui présente à la périphérie du champ visuel un chiffre, il dira qu’il ne peut pas lire ce chiffre. Toutefois, si on lui demande de dire un chiffre au hasard, celui-ci est souvent parfaitement correct ! J’ai parlé dans Le sens du mouvement de ces enfants amblyopes profonds qui, au lycée pour aveugles de Montgeron, pouvaient jouer au ping-pong. Ils ne pouvaient pas lire car leur vision fovéale était très pauvre mais pouvaient percevoir le mouvement, sans doute avec la vision sous-corticale. Attention donc à ce que j’appelle la « perception inconsciente ».

On accorde aujourd’hui beaucoup trop d’importance aux formes conscientes de perception, alors qu’une partie importante de notre perception résulte de mécanismes sous-corticaux parfaitement inconscients qui pourtant influencent profondément nos,pensées et notre relation avec le monde.

 

Regard et attention

Un grand débat du siècle dernier a porté sur les relations entre attention et regard. Déjà à Moscou, il y a plus de cinquante ans, nos amis russes avaient appelé « fovéa fonctionnelle » cette  pseudo-fovéa qui peut balayer le monde sans que les yeux bougent. On appelle aujourd’hui « attention » ce balayage du champ visuel sans mouvement des yeux. L’autiste pourrait-il non seulement percevoir le monde avec la périphérie de son champ visuel, comme nous l’avons suggéré plus haut, mais aussi « regarder » autrui ou le monde avec ce regard de l’œil dévié et figé ?

Pour certains, l’attention est un processus indépendant, superposé aux fonctions motrices et cognitives, mettant en jeu des modules cérébraux distincts et spécialisés qui exercent des actions de filtrage, de modulation, etc., sur les traitements sensoriel et moteur. Je pense personnellement que cette vue est erronée : l’« attention » est, comme la « décision », un terme qui désigne un ensemble complexe hiérarchisé de processus fondamentaux du fonctionnement cérébral lié au fait que le cerveau est essentiellement une machine qui prédit, présélectionne, anticipe, etc. S’il est juste d’étudier les mécanismes de cette sélection il est, à mon avis, faux de les séparer dans une fonction unique que l’on appellerait l’« attention » au singulier.

En ce qui concerne le regard, on a proposé une théorie appelée « théorie motrice de l’attention » (Barton et Rizzo, 1994 ; Rizzolatti et coll., 1987 ; Sheliga, Riggio et Rizzolatti, 1994) qui suggérait qu’en réalité, comme l’avaient pressenti les chercheurs russes, les mêmes mécanismes sont impliqués dans l’organisation motrice de l’orientation du regard et dans les déplacements attentionnels. Nous avons été les premiers à démontrer, par imagerie cérébrale, que les mêmes aires du cortex sont activées par ce que nous avions appelé des « saccades imaginées » et des « saccades exécutées » (Lang et coll., 1994). Par la suite, de nombreux travaux ont confirmé ce résultat et ont proposé l’idée d’un réseau commun pour le contrôle de l’attention visuelle et le contrôle du regard (Corbetta et coll., 1993 ; Corbetta, 1998 ; Corbetta et coll., 1998). Toutefois, une dissociation a aussi été montrée (Astafiev et coll., 2003 ; Simon et coll., 2002). Le débat n’est donc pas clos sur ce sujet, et mon sentiment est que la tâche dans laquelle est impliqué le sujet est déterminante pour l’étroitesse du couplage entre attention et action.

Regard et conscience de soi

Une quatrième hypothèse est qu’échanger un regard exige que le sujet ait construit une perception cohérente de lui-même et de ses relations avec le monde. En effet, pour mettre en œuvre les mécanismes les plus cognitifs que nous utilisons pour la communication avec autrui, il faut que soit constituée une unité des trois niveaux que je distingue dans la perception du corps : le corps perçu, le corps vécu, le corps conçu. Or toute la physiologie moderne révèle l’extraordinaire éclatement des codages et des référentiels dans lesquels sont organisées les perceptions du corps et de l’espace. Diriger son regard, c’est décider d’une seule visée, c’est faire un choix unique et drastique. Chaque saccade est une décision sans retour, et il existe d’ailleurs un mécanisme dans le cerveau qui s’appelle « inhibition du retour » et qui empêche que notre regard se porte deux fois de suite sur le même lieu (les bases neurales de cette inhibition du retour ne sont pas connues).

Mon hypothèse est que si, comme le suggèrent de nombreux travaux, l’enfant autiste a du mal à construire une perception cohérente des relations entre son corps et le monde, comment pourrait-il prendre cette décision de consacrer, même un instant, toute son attention à un seul petit morceau du monde – puisqu’il n’a pas construit un monde qui ait un sens pour lui ? II est absolument nécessaire d’étudier plus à fond les stratégies d’utilisation du regard chez le patient autiste à la fois pour comprendre et peut-être pour rééduquer cette fonction si cruciale.

 

Regard et changements de points de vue

Une cinquième hypothèse suggère que, bien que le contrôle des mouvements du regard soit par essence « égocentré », c’est-à dire dirigé du point de vue de celui qui regarde, l’échange des regards exige que soient possibles à la fois le maintien du point de vue du sujet (égocentré) et le changement de point de vue qui le met à la place d’autrui (allocentré). Je ne peux échanger un regard avec autrui que si je me vois de sa place et avec ses intentions. Mais il s’agit ici de relever un défi : il faut adopter le point de vue de l’autre en entrant dans l’autre (Einfühlung), c’est-à-dire en adoptant un point de vue égocentré mais du point de vue de l’autre. Et sans doute tout cela en restant soi-même. J’appellerais cette opération remarquable une « multiperspective simultanée ». On voit ici le défi que va représenter l’espoir de comprendre ce mécanisme visiblement plus complexe que ce que laisse entendre la physiologie des « neurones miroirs ». Une théorie complète des mouvements du regard exigera donc que nous comprenions le rôle du regard d’autrui sur mon propre regard. Une véritable théorie de l’interaction des regards est donc à construire.

Regard, mémoire et émotion

Enfin, nous devons formuler une dernière hypothèse : le contrôle du regard est influencé par la mémoire mais aussi par le système limbique qui contrôle les émotions, si bien que toute interruption des relations entre émotion et perception aura des conséquences délétères sur le contrôle du regard. On voit ici la complexité du problème et le défi que va représenter dans les années à venir la compréhension des relations entre regard et autisme. Il faut donc se garder de tirer des conclusions trop hâtives de données partielles.

SUGGESTIONS DU MOIS

 

onglet " LES SENS = NOS OUTILS":

 

La jeune fille à la perle

 

 "En peinture, comme dans nombre de disciplines artistiques, le regard est un élément

important du portrait, de l’autoportrait et de la représentation des relations entre

différents protagonistes. Il établit entre le sujet et le spectateur une relation réciproque

dont l’intensité de perception des émotions peut atteindre un paroxysme et formuler

avec force une présence précédant les mots." Gérard Saccoccini

*

 

 

Modigliani : les yeux des autres

 

" Le regard d’un œil effacé ou voilé manifeste la volonté de défendre l’accès de son jardin  secret, la partie de l’âme qu’on ne livre jamais, comme dans les portraits de Modigliani." Gérard Saccoccini

*

Des yeux ... au caractère

 

" La couleur des yeux livre de précieuses indications sur le tempérament d'une

 

personne. Mais jusqu'où tirer des conclusions, sans verser dans le

 

réductionnisme ?" Nicolas Guéguen  

 

*

À quoi servent nos sourcils ? Des évolutionnistes suggèrent une réponse 

 

Savez-vous que vos sourcils sont un de vos principaux outils de socialisation ?

 

Ricardo Miguel Godinho

 

 

Cordialement

HISTOIRES EXTRAORDINAIRES

 

MAI 2018

La véritable histoire de Phineas Gage,

le patient le plus célèbre des neurosciences 

Phineas Gage, présentant un ptosis de la paupière après son accident. Cette photo, étant à l'origine un daguerréotype a été retournée  

A chaque génération, on revisite le mythe de cet homme dont le traumatisme crânien nous a appris que le cerveau est la manifestation physique de la personnalité et du sentiment de soi. Cet homme, dont la personnalité aurait complètement changé après un accident de barre à mine. Son histoire n'est peut-être pas celle qu'on vous a racontée, elle n'en est pas moins fascinante.

1.Du contremaître bien sous tout rapport au vagabond sociopathe

C'était le 13 septembre 1848, aux alentours de 16h30, ce moment de la journée où l'esprit aime à divaguer. Phineas Gage, un contremaître des chemins de fer, bourre de poudre un trou de dynamitage puis tourne la tête vers ses ouvriers. Ce fut le dernier moment normal de son existence.

Dans les annales de la médecine, les malades et les victimes sont presque toujours désignés par leurs initiales ou des pseudonymes. Pas Gage: son nom est le plus célèbre des neurosciences. Le paradoxe, c'est que nous en savons très peu sur cet homme –et dans ce que nous croyons savoir, notamment sur sa vie après son accident, il est très probable que les contre-vérités soient légion. 

Cet automne-là, la Rutland and Burlington Railroad avait embauché Gage et son équipe pour venir à bout de gros rochers, à quelques kilomètres de Cavendish, dans le Vermont.

La réputation de Gage n'était plus à prouver, c'était même le meilleur contremaître des environs. Entre autres tâches, l'homme devait verser de la poudre à canon dans des trous de dynamitage, puis la tasser doucement à l'aide d'une barre à mine. Après cette étape, un assistant bouchait le trou avec du sable ou de l'argile afin de contenir la détonation.

Sa barre à mine, Gage l'avait spécialement commandée auprès d'un forgeron de la région. Fuselée comme un javelot, elle pesait plus de 6 kilos pour 1,10 m de long (Gage mesurait 1,68m). A son plus large, le diamètre de la barre avoisinait les 3 cm, mais sa dernière partie –celle que Gage avait près de la tête– était aussi effilée qu'une pique.

Des ouvriers étaient en train de hisser un énorme morceau de rocher dans un chariot, ce qui aurait déconcentré Gage.

Quant à ce qui s'est passé ensuite, les témoignages divergent. Pour certains, Gage aurait tamponné la poudre tout en gardant la tête tournée et sa barre à mine aurait frotté contre le bord du trou, créant une étincelle. Pour d'autres, c'est l'assistant de Gage (peut-être lui aussi distrait) qui avait oublié de mettre le sable dans le trou. Gage aurait alors tapé de toutes ses forces sur sa barre à mine en pensant tasser une substance inerte. Dans tous les cas, il y a forcément eu étincelle, embrasement de la poudre, explosion, et une barre à mine qui décolle du sol avec la force d'une fusée.

 
Le crâne et la barre à mine de Gage, après leur exhumation en 1870 / via J.B.S. Jackson/A Descriptive Catalog of the Warren Anatomical Museum

C'est par sa pointe et sous la pommette gauche que la barre à mine rencontre alors la tête de Gage. Une molaire explose, la barre passe sous l’œil gauche et déchire la face inférieure du lobe frontal du cerveau. Elle perfore ensuite le haut du crâne, pour sortir au niveau de sa ligne médiane, tout près du front et de l'implantation des cheveux.

Dans un mouvement parabolique, la barre continue un moment sa course –certains témoins disent même l'avoir entendue siffler– pour atterrir toute droite dans le sable, vingt mètres plus loin. On la décrit sanglante et dégoulinante d'une substance collante –le gras du tissu cérébral. 

La violence du choc bascule Gage en arrière, qui tombe brutalement sur le sol. Le plus étonnant, c'est qu'il affirme ne jamais avoir perdu connaissance.

Il est simplement pris de légères convulsions, mais se remet à marcher et à parler en quelques minutes. Il se sent même suffisamment d’aplomb pour grimper dans une charrette à bœuf et, si ce n'est pas lui qui la conduit, rester debout pendant tout le trajet (un kilomètre et demi) qui le sépare de Cavendish.

Arrivé à son hôtel, il s’assoit sur une chaise, sous le porche de l'établissement, et discute avec les passants. Le premier médecin qui arrive pour l'examiner peut voir, de la rue, le crâne de Gage ouvert et le volcan d'os éclaté qui jaillit de son cuir chevelu. Gage le salue en inclinant la tête et lui lance un sarcastique:

«Je crois que vous allez avoir du boulot.»

Il ne sait pas combien sa phrase est prophétique. Cent soixante-six ans plus tard, Gage donne toujours énormément de travail aux scientifiques. 

 
 
 
Une carte de 1869 de Cavendish, dans le Vermont, indiquant de deux lieux possibles de l'accident. T: Taverne de Joseph Adams ; H: Demeure du Dr. Harlow

En général, nous avons entendu parler pour la première fois de Gage lors d'un cours de neurosciences ou de psychologie, et la leçon à retirer de son accident est aussi simple qu'éloquente: le lobe frontal est le siège de nos facultés mentales les plus élevées; elles sont l'essence de notre humanité, l'incarnation physique de nos capacités cognitives les plus complexes.

Ce qui fait qu'au moment où le lobe frontal de Gage est réduit en miettes, le contremaître sérieux et bien sous tous rapport qu'il était devient un vagabond crasseux, effrayant et sociopathe. C'est aussi simple que cela. 

L'histoire est d'une importance cruciale pour la compréhension du cerveau, que ce soit dans la communauté scientifique ou auprès du grand public. Son corollaire le plus douloureux, c'est que les gens souffrant de lésions au lobe frontal –les soldats, les victimes d'accidents vasculaires cérébraux ou encore les malades d'Alzheimer– sont susceptibles de voir disparaître en eux quelque chose d'essentiellement humain.

Pour autant, selon de récents travaux historiques, le récit canonique de Gage serait globalement du gros n'importe quoi, un mélange de préjugés scientifiques, de licence artistique et d'invention pure et dure.

De fait, chaque génération semble remodeler Gage à son image et nous ne disposons que de très peu de données véritables sur sa vie et son comportement post-accident.

Aujourd'hui, pour certains scientifiques, loin d'être passé du côté obscur, Gage se serait relevé sans trop de séquelles de son traumatisme et aurait retrouvé une vie à peu près normale –une éventualité qui, si elle s'avère exacte, pourrait transformer notre compréhension du cerveau et de sa capacité d'autoguérison.

 2.Gage «n'était plus Gage»

La première histoire à apparaître sur Gage contenait déjà une inexactitude. Le lendemain de l'accident, un journal local se trompe sur le diamètre de la barre de fer. Une petite erreur, mais qui en augure de bien plus graves.

Pour Bigelow, Gage pouvait parler, marcher, voir, entendre. Il avait recouvré ses facultés

 

Le psychologue et historien Malcolm Macmillan, aujourd'hui affilié à l'Université de Melbourne, les catalogue depuis quarante ans. La carrière du chercheur est des plus protéiformes: entre autres sujets, il a étudié les enfants handicapés, la scientologie, l'hypnose et le fascisme. Dans les années 1970, son attention se tourne vers le cas Gage et il décide de partir à la recherche de ses sources primaires. Il en trouve extrêmement peu et réalise alors combien les données censées justifier les conclusions scientifiques sur cette affaire sont affreusement lacunaires.

Depuis cette époque, Macmillan trie les faits de la fiction, un sacerdoce qui se soldera par la publication d'un ouvrage universitaire sur l'accident de Gage et sa destinée, An Odd Kind of Fame.

S'il est aujourd'hui ralenti par une prothèse de hanche défectueuse –il a du mal à atteindre les livres du haut de sa bibliothèque–, Macmillan continue à se battre pour redorer la réputation de Gage. Au cours des années, il s'est tellement rapproché de son sujet qu'il en parle en le désignant par son prénom, Phineas. Avant toute chose, Macmillan fait valoir le décalage entre ce que nous savons réellement de Gage et ce que nous en pensons couramment:

«La description du changement comportemental de Gage comporte peut-être 200 ou 300 mots, mais nous en avons tiré des conclusions générales sur la fonction des lobes frontaux.»

En matière de sources directes, les informations les plus conséquentes proviennent de John Harlow, qui se décrivait lui-même comme un «obscur médecin de campagne». C'est le deuxième médecin à ausculter Gage le jour de l'accident en arrivant sur les lieux aux alentours de 18h.

Harlow est là quand Gage monte d'un pas lourd vers sa chambre d'hôtel et s'écroule sur son lit –en ruinant bien évidemment les draps, vu que quasiment tout son corps dégouline de sang et de substances diverses.

Quant à la suite des événements, les lecteurs à l'estomac sensible ont le droit de passer directement au paragraphe suivant.

Harlow rase le crâne de Gage et y retire un mélange de sang et de bouts de cervelle collés. Il extraie ensuite des morceaux de la boîte crânienne en insérant ses doigts des deux côtés de la plaie, un peu comme avec des menottes siamoises. Toutes les vingts minutes environ, Gage a un haut-le-cœur, car du sang et des morceaux graisseux de cervelle ne cessent d'obstruer l'arrière de sa gorge et de l'étouffer. Mais le plus incroyable, c'est que Gage ne semble pas du tout paniqué ni même décontenancé. Pendant tout le processus, il reste aussi conscient que loquace. Il affirme même qu'il retournera casser des cailloux d'ici deux jours. 

L'hémorragie s'arrête sur le coup des 23h, et Gage passe la nuit à se reposer. Le lendemain matin, sa tête est entourée d'un épais bandage et son œil gauche pend d'un bon centimètre à l'extérieur de son orbite, mais Harlow lui autorise des visites. Il reconnaît sa mère et son oncle, ce qui est bon signe.

Mais quelques jours plus tard, sa santé se détériore. Son visage gonfle, son cerveau suinte et il commence à délirer, jusqu'à demander qu'on lui porte instamment son pantalon pour qu'il puisse aller se promener. Son cerveau a contracté une infection fongique et il tombe dans le coma. Un menuisier des environs vient prendre ses mesures pour son cercueil.

 
 
Le médecin américain John M. Harlow
 

Quatorze jours plus tard, Harlow lui fait subir une opération de la dernière chance, en ponctionnant le tissu cérébral à travers la cavité nasale pour drainer la plaie.

Pendant des semaines, la santé de Gage est plus qu'aléatoire et il perd la vue de son œil gauche, qui restera suturé jusqu'à la fin de sa vie.

Néanmoins, il finit par se stabiliser et, à la fin novembre, rentre chez lui à Lebanon, dans le New Hampshire –en compagnie de sa barre à mine, qu'il se met désormais à trimballer partout avec lui.

Dans son journal, Harlow joue les modestes et minimise son rôle dans la guérison de Gage: «Je l'ai pansé, écrit-il, Dieu l'a soigné.»

Pendant sa convalescence, des histoires sur Gage commencent à fleurir dans les journaux, avec divers degrés d'exactitude.

Dans la plupart, le ton est au sensationnalisme, et on met surtout en avant le caractère radicalement invraisemblable de sa survie. Le cas fait aussi jacasser les médecins –même s'ils demeurent des plus sceptiques. Un praticien y voit une «invention yankee» et, selon Harlow, d'autres se comportent avec Gage comme Saint Thomas avec Jésus:

«Ils refusaient de croire que l'homme avait survécu tant qu'ils n'avaient pas fourré leurs doigts dans le trou de son crâne.»  

En 1849, le Dr. Henry Bigelow convoque Gage à la faculté de médecine de Harvard pour une évaluation. Même si Gage reste pour lui une curiosité –il le présente à ses collègues parallèlement à une stalagmite «remarquable pour sa ressemblance avec un pénis pétrifié»– cette visite est, avec le compte-rendu de Harlow, le seul témoignage détaillé et direct que nous avons sur Gage et son accident. Etonnamment, Bigelow estime que Gage a«passablement recouvré ses facultés de corps et d'esprit». Il convient cependant de noter que, comme le voulaient les examens neurologiques de l'époque, Bigelow n'a sans doute testé Gage que pour des déficiences sensorielles et motrices. Et parce que Gage pouvait encore marcher, parler, voir et entendre, Bigelow en a conclu à la bonne santé de son cerveau.

C'est en dehors du laboratoire que les problèmes commencent

 

Les conclusions de Bigelow sont conformes au consensus médical de l'époque, selon lequel les lobes frontaux ne servaient pas à grand-chose –notamment parce qu'il n'était pas rare de voir des gens souffrir de graves lésions dans cette zone et continuer leur vie. Aujourd'hui, les scientifiques savent que cette zone est impliquée dans quasiment toute l'activité cérébrale. L'extrémité des lobes en particulier, la région dite préfrontale, joue un rôle des plus importants dans le contrôle des impulsions et de la planification.

Mais même aujourd'hui, les scientifiques n'ont qu'une vague idée de la manière dont les lobes préfrontaux exercent ce contrôle. Et les victimes de lésions préfrontales réussissent souvent haut la main la plupart des examens neurologiques. Quasiment tout ce que vous pouvez mesurer en laboratoire –la mémoire, le langage, les fonctions motrices, le raisonnement et l'intelligence– semble demeurer intact chez ces personnes.

C'est en dehors du laboratoire que les problèmes commencent. On assiste notamment à des changements de personnalité et les lésions préfrontales s'accompagnent souvent d'un manque d'ambition, de prévoyance, d'empathie, et autres traits ineffables. Pas le genre de déficiences qu'un étranger pourrait remarquer en quelques minutes de conversation. La famille et les amis, par contre, saisissent parfaitement que quelque chose ne va pas. 

 
 
Daguerréotype de Henry Jacob Bigelow
 

Ce qui est frustrant, c'est que le compte-rendu de Harlow sur l'état mental de Gage se limite à quelques centaines de mots, mais on comprend quand même que Gage a changé –d'une certaine manière.

Individu déterminé avant l'accident, Gage est désormais décrit comme capricieux et versatile, incapable de suivre une idée ou un projet. Avant, il mettait un point d'honneur à satisfaire les souhaits d'autrui, désormais, il n'y a que ses propres désirs en tête, et sans le moindre scrupule. Lui qui était un «homme d'affaires intelligent et avisé» semble désormais avoir perdu toute notion d'économie. Et s'il était auparavant courtois et révérencieux, Gage est désormais «vulgaire [et] malpoli, et se laisse même de temps en temps aller à la pire des insanités». Pour résumer le changement de personnalité de Gage, Harlow écrit que «l'équilibre (…) entre ses facultés intellectuelles et ses propensions animales semble avoir été détruit». Plus laconiquement encore, des amis disent que Gage «n'était plus Gage».

L'une des conséquences de ce changement, c'est que la compagnie de chemin de fer refuse de reprendre Gage comme contremaître. Le voilà qui commence alors à errer en Nouvelle Angleterre et à se présenter de lui-même comme bête de foire en compagnie de sa barre à mine, histoire de se faire un peu d'argent.

Il participe même à une exposition du musée P.T. Barnum de New York –qui n'est pas le cirque ambulant Barnum, comme l'affirment certaines sources. Pour quelques pièces de plus, les visiteurs les plus sceptiques ont le droit d'«écarter les cheveux de Gage et de voir les pulsation de sa cervelle», sous son cuir chevelu. Quelques temps plus tard, Gage trouve enfin un nouvel emploi stable: conducteur de diligence dans le New Hampshire.

Au-delà de ces quelques éléments, aucune archive ne permet de savoir ce que Gage a réellement fait dans les mois qui ont suivi son accident –et on en sait encore moins sur son comportement.

Le compte-rendu de Harlow ne comporte aucune chronologie qui permettrait de déterminer quand les symptômes psychologiques de Gage ont commencé à se manifester, ni s'ils se sont aggravés ou atténués avec le temps. Et quand on le lit de plus près, même les détails soi-disant spécifiques sur le comportement de Gage semblent finalement bien ambigus, si ce n'est cryptiques.

Que veut dire «changer» si personne qui le connaissait avant ne témoigne?

 

Par exemple, quand Harlow mentionne les soudaines «propensions animales» de Gage, que veut-il dire? Idem pour ses «passions animales». On a l'impression d'avoir affaire à quelque chose d'impressionnant, mais quoi? Un appétit d’orgre, des pulsions sexuelles incontrôlables, des hurlements à la lune? Harlow écrit aussi que Gage jure «de temps en temps», mais à quelle fréquence, précisément? Et quel est le contenu de ces jurons? S'agit-il de petites grossièretés comme «bordel» voire «merde», lancées avec parcimonie, ou de formules bien plus obscènes? Harlow note aussi que Gage se met à raconter des fables incroyables à ses neveux et nièces sur ses aventures. S'agit-il là de véritables affabulations, un symptôme fréquent de lésion frontale, ou un simple goût pour les histoires à dormir debout? Même la conclusion voulant que «Gage n'était plus Gage» peut dire à peu près n'importe quoi et son contraire. 

Et, de fait, c'est ce qu'on s'est mis à lui faire dire. Si le diagnostic de lésion du lobe frontal est si difficile à poser, c'est que les comportements des gens varient énormément à l'état normal: naturellement, il se peut que nous soyons violent, rustre, cruel, querelleur, etc. Pour juger si une personne a changé après un accident, vous devez l'avoir connue avant. Malheureusement, aucun intime de Gage n'a laissé le moindre témoignage. Et avec si peu de données factuelles susceptibles de cadrer l'imagination des gens, il ne faudra que quelques années pour que les rumeurs se mettent à enfler sur le compte de Gage, jusqu'à ce qu'un tout nouveau Phineas fasse son apparition.

Macmillan résume ainsi la caricature de Gage:

«Un bon à rien paresseux, instable, impatient, poissard et ivrogne, errant de cirque en foire, incapable de s'occuper de lui-même, jusqu'à mourir sans le sou.»

Parfois, ses nouveaux traits se contredisent: des sources décrivent Gage comme complètement apathique sur un plan sexuel, d'autres comme un insatiable obsédé; pour certains, il est atrabilaire et irascible, pour d'autres, il est totalement vide à l'intérieur, comme lobotomisé.

Et certaines anecdotes sont des inventions pures et simples. On raconte notamment que Gage aurait vendu, en exclusivité, les droits de son squelette à une école de médecine –avant de changer de ville et de faire une offre identique à un autre établissement, puis encore à un autre, au gré de ses errances, en empochant à chaque fois l'argent de son arnaque. Dans une autre histoire, à vous plier en deux, Gage aurait passé les vingt dernières années de sa vie avec la barre à mine toujours empalée dans le crâne.  

Mais le plus délicat, c'est que certains scientifiques ont remis en question l'humanité de Gage. L'Erreur de Descartes, le célèbre livre publié en 1994, véhicule plusieurs schémas connus: que la présence de Gage était insupportable aux femmes, qu'il s'était mis à «boire et à faire du tapage dans des quartiers douteux (1)», qu'il était un fier-à-bras, un menteur, un sociopathe. Plus loin, l'auteur et neurologue passe à la métaphysique. Il estime que le libre-arbitre de Gage a été compromis et fait l'hypothèse que «ses facultés mentales étaient affaiblies, ou qu'il avait perdu son âme».

On passe de ce qui a existé à ce qui aurait dû se passer

 

Bien sûr, les gens charcutent tout le temps l'histoire et pour des tas de raison. Mais quelque chose de spécifique semble avoir eu lieu avec Gage. Pour Macmillan, il s'agit de«licence scientifique».

«Quand vous analysez les histoires que l'on raconte sur Gage, déclare-t-il, vous avez l'impression que [les scientifiques] se laissent aller à une sorte de licence poétique –pour que le récit soit plus vivant, qu'il s'adapte mieux à leurs idées préconçues.»

La puissance de telles idées préconçues, Douglas Allchin, historien des sciences, la remarque aussi:

«Si les récits [en science] sont tous d'ordre historique –des événements qui ont existé, écrit Allchin, ils divaguent parfois vers des histoires qui “auraient” dû exister.»

 
 
Portrait de Phineas Gage tenant la barre à mine responsable de son accident.
 

Dans le cas de Gage, ces histoires qui «auraient» dû exister pour les scientifiques sont modulées par leurs propres connaissances médicales et contemporaines. Les lésions préfrontales s'accompagnent en effet d'un taux légèrement plus élevé de comportements criminels et antisociaux. Et même si tous les gens touchés ne tombent pas aussi bas, bon nombre changent d'une manière assez irritante: ils se mettent à uriner en public, à griller des feux rouges, à se moquer de personnes défigurées, à abandonner un bébé pour aller regarder la télévision.

Pour Macmillan, il est probablement inévitable que des anecdotes aussi fortes influencent l'avis que les scientifiques se font de Gage, a posteriori.

«Ils voient un patient et ils se disent, “tiens, c'est comme ça que Phineas Gage devait être”.»

Pour le dire clairement, Harlow ne fait jamais part d'éléments criminels ou manifestement déséquilibrés dans la nouvelle psychologie de Gage. Mais si vous êtes un expert des lésions cérébrales, la licence scientifique peut vous pousser à vouloir lire entre les lignes et à faire de la «pire des insanités» ou des «passions animales» des comportements bien plus répréhensibles.  

Si on les répète souvent, de telles histoires acquièrent un semblant de véracité.

«Et dès que vous obtenez un mythe quelconque, scientifique ou autre, explique Macmillan, c'est quasiment impossible de le détruire.»

Macmillan déplore notamment «la rigidité cadavérique des manuels universitaires» qui touchent un public aussi conséquent qu'impressionnable et répètent les mêmes anecdotes sur Gage, édition après édition. «Les auteurs de manuels sont extrêmement paresseux», ajoute-t-il.

Sans surprise, les historiens remarquent aussi que les mythes sont d'autant plus résistants qu'ils sont de bonnes histoires –et celle de Gage est tout simplement sensationnelle.

Il était une fois, un homme au patronyme bizarre qui se fait transpercer le crâne par une barre à mine et qui survit. L'histoire est tragique, macabre, époustouflante, et obtient même l'imprimatur d'une leçon de sciences. Mais contrairement à d'autres fables scientifiques, sa trame est surprenante. Dans la plupart des mythes scientifiques, on part de la réalité pour exalter des héros (en général, scientifiques eux-mêmes) et en faire des créatures divines, intégralement pures et intégralement vertueuses. Gage, par contre, est diabolisé. Il est Lucifer, l'ange déchu. Si le mythe de Gage est si tenace, c'est aussi parce que l'avilissement d'un individu a quelque chose de fascinant à regarder.   

3.Le périple d'une barre à mine

Avec le développement de nouvelles technologies informatiques et d'imagerie médicale, un nouveau chapitre de l'histoire de Gage s'est ouvert depuis un quart de siècle. Malheureusement, personne n'a conservé le cerveau de Gage après sa mort et les scientifiques n'ont à leur disposition que les quelques reliques qui nous restent de sa vie, notamment son crâne et la fameuse barre à mine, exposés au Musée d'anatomie Warren de la faculté de médecine de Harvard.

Conservateur du musée depuis six ans, Dominic Hall est devenu expert en «gagéologie». Il montre souvent le crâne et la barre à mine à des groupes d'étudiants et trouve que les visiteurs sont très attentifs quand on leur raconte l'histoire du traumatisme de Gage, même dans ses détails les plus scabreux. «Il a quelque chose, c'est indéniable», déclare-t-il.

Le crâne de Gage et la barre à mine justifient d'ailleurs à eux seuls l'existence du Musée Warren, affirme Hall, même si appeler l'endroit «musée» est plutôt généreux. En réalité, il s'agit simplement de deux rangées de vitrines en bois, hautes de 2,5 m chacune et se faisant face dans une grande salle de la bibliothèque médicale de Harvard, au cinquième étage. On peut aussi y admirer des têtes de phrénologie, un masque mortuaire de Samuel Taylor Coleridge et des siamois morts-nés conservés dans du formol, entre autres curiosités.

 

Tête phrénologique du XIXe siècle, recadrée pour montrer les «organes» au sommet et à l'avant du crâne.

 

Sur le crâne de Gage, l'orbite gauche, près de la plaie d'entrée, semble dentelée. Sur le haut du crâne, la plaie de sortie consiste en deux trous irréguliers, séparés par un bout d'os, comme un vieux reste de chewing-gum blanc. La barre à mine est posée sur l'étagère du dessous.

Hall la dit lourde, sans pour autant trouver le qualificatif adéquat.

«Ce n'est pas comme avec une batte de base-ball ou une pelle, ajoute-t-il, parce que le poids est bien distribué tout du long.»

Il poursuit simplement par un «on y croit». La pointe de la barre est émoussée, comme le serait un crayon mal taillé, et son corps comporte une annotation calligraphiée en blanc, expliquant le cas Gage. Phineas y est mal-orthographié deux fois.  

Sur le crâne, les traces manifestes des plaies d'entrée et de sortie ont incité plusieurs scientifiques à recréer numériquement le trajet de la barre à mine. Leur espoir, c'est de déterminer les zones du cerveau qui ont été détruites, pour que les déficiences de Gage gagnent en clarté. Ce genre de modélisation sophistiquée du cerveau aide aussi les scientifiques à comprendre ses fonctions normales, mais recréer l'accident le plus célèbre de l'histoire de la médecine a quelque chose d'indéniablement tape-à-l’œil. 

La modélisation la plus célèbre de cet accident a été réalisée par l'équipe formée par Antonio et Hanna Damasio, mari et femme, deux neurologues travaillant aujourd'hui pour l'Université de Californie du Sud (USC).

La barre à mine a-t-elle touché un hémisphère? Les deux?

 

Antonio Damasio est l'auteur d'une célèbre théorie sur le fonctionnement des émotions, notamment quand elles complètent ou améliorent nos facultés de raisonnement. Pour ce faire, il s'est appuyé sur certains de ses patients souffrant de lésions des lobes préfrontaux. Mais il s'est aussi appuyé sur Gage (Damasio est l'auteur de L'Erreur de Descartes, c'est le scientifique pour qui Gage était devenu un vagabond sociopathe).

Si les Damasio ont modélisé l'accident de Gage, c'est qu'ils voulaient trouver des preuves que ses lésions avaient concerné les deux hémisphères cérébraux, un type de traumatisme qui induit des changements de personnalité d'autant plus spectaculaires. Ils trouvèrent ce qu'ils étaient venus chercher, et leur étude fit la une de Science en 1994.

Aujourd'hui, les Damasio soutiennent toujours les conclusions de leur article, mais deux autres études ultérieures, fondées sur des modélisations plus précises et réalisées sur des ordinateurs bien plus performants, remettent leurs résultats en question.

En 2004, une équipe menée par Peter Ratiu, qui enseignait à l'époque la neuro-anatomie à Harvard et qui travaille aujourd'hui aux urgences d'un hôpital de Bucarest, en Roumanie, conclut que la barre n'a pas pu traverser la ligne médiane du crâne et endommager l'hémisphère droit. Par ailleurs, compte-tenu de l'angle de la plaie d'entrée et des lésions minimes de la mâchoire, Ratiu conclut que Gage devait ouvrir la bouche et parler au moment de l'impact.

Quand Ratiu décrit sa version des faits –avec la barre à mine qui transperce une bouche grande ouverte– l'image des tableaux de Francis Bacon et de ses papes hurlant vient immanquablement à l'esprit.

En 2012, un spécialiste en neuro-imagerie, Jack Van Horn, publie une autre étude sur le crâne de Gage. Contrairement à Macmillan, Van Horn parle de Phineas comme de «M. Gage». La première fois qu'il s'est intéressé au cas, il vivait dans le New Hampshire, tout près de l'ancienne ferme de Gage, sur Potato Road. Van Horn travaille aujourd'hui à l'USC, dans le même département que les Damasio.

Van Horn explique que son étude passe au crible les millions de trajectoires que la barre à mine a pu emprunter, pour ne retenir que celles qui n'ont pas «détruit sa mâchoire, fait exploser sa tête, ni d'autres choses encore» (à titre de comparaison, l'étude des Damasio ne se fonde que sur une demi-douzaine de trajectoires). Le travail de Van Horn confirme celui de Ratiu: la barre à mine n'a pas pu traverser l'hémisphère droit.

Tout en introduisant une petite nouveauté. Van Horn est spécialiste de connectivité cérébrale, ce champ de recherche émergent qui dit que si les neurones sont nécessaires pour comprendre les fonctions du cerveau, les connexions entre les neurones sont d'une importance tout aussi vitale. En particulier, les blocs de neurones qui gèrent le traitement de l'information dans le cerveau (la substance grise) atteignent tout leur potentiel seulement s'ils se connectent, via les axones (la substance blanche) à d'autres centres de calcul neuronal. Et si Gage, selon les conclusions de Van Horn, a pu souffrir d'une lésion atteignant 4% de sa substance grise, 11% de sa substance blanche ont été touchés, dont des axones reliant les deux hémisphères.

 
Modélisation informatique du crâne de Gage, avec la reconstitution du trajet le plus probable emprunté par la barre à mine (en gris). Les fibres colorées représentent la substance blanche du cerveau et montrent celles qui auraient pu être détruites par la barre. A droite, les fibres de substance blanche probablement lésées vues sous un autre angle / Van Horn JD, Irimia A, Torgerson CM, Chambers MC, Kikinis R, et al.
 

En d'autres termes, le traumatisme fut «bien plus conséquent que ce qu'on pensait jusqu'ici», ajoute-t-il.  

Par contre, les conséquences de ces lésions sur le comportement de M. Gage sont bien plus difficiles à déterminer.

Van Horn a lu attentivement le livre de Macmillan, mais avoue que certaines des hypothèses gratuites qu'il a pu y trouver l'ont un peu effrayé.

«Je ne voudrais pas m'attirer les foudres [de Macmillan]», dit-il sur le ton de la plaisanterie. Pour autant, Van Horn compare une telle destruction de la substance blanche au type de lésions que peuvent induire des maladies neurodégénératives, à l'instar d'Alzheimer. Il est même possible que Gage ait manifesté les symptômes les plus courants d'Alzheimer, comme les sautes d'humeur ou l'incapacité à compléter des tâches.

Le premier compte-rendu de John Harlow mentionne que les changements de Gage «n'avaient rien à voir avec de la démence», reconnaît Van Horn. Mais Harlow a examiné Gage juste après son accident, ajoute Van Horn, et non pas des mois ou des années après, quand ce genre de symptômes étaient le plus susceptibles d'apparaître.

En dépit de leurs différences d'interprétation, Damasio, Ratiu et Van Horn sont d'accord sur un point: leurs modèles ne sont, fondamentalement, que des conjectures sophistiquées.

A l'évidence, la barre a mine a détruit du tissu cérébral. Mais les éclats d'os et l'infection fongique ont pu en détruire encore davantage –et cette destruction est impossible à quantifier. Par ailleurs, et c'est sans doute encore plus important, la position du cerveau dans la boîte crânienne et la localisation précise de diverses structures cérébrales peuvent varier énormément d'une personne à l'autre –les cerveaux sont aussi différents entre eux que le sont les visages. L'inventaire des lésions cérébrales se joue en millimètres. Et personne ne sait combien de millimètres de tissu cérébral ont effectivement été détruits dans le cas de Gage.

Mais l'ignorance n'a pas ralentit le rythme des spéculations. A chaque génération, Phineas Gage renaît, mais sous un nom différent: chaque génération réinterprète à neuf ses symptômes et ses déficiences.

Au milieu du XIXe siècle, par exemple, les phrénologues expliquaient la grossièreté de Gage par le fait que son «organe de la vénération» avait été réduit en bouillie. Aujourd'hui, des scientifiques citent Gage en appui de leurs théories sur les intelligences multiples, l'intelligence émotionnelle, la nature sociale du moi, la plasticité cérébrale, la connectivité cérébrale –autant de neuro-obsessions contemporaines. Macmillan ne fait pas exception: après avoir étudié la fin de la vie de Gage, il ne se contente plus de débusquer les erreurs des autres, mais formule sa propre théorie sur la rédemption de Phineas Gage. 

4.«J'ai compris qu'il y avait quelque chose de contradictoire»

Pour continuer dans l'incroyable, en 1852 et après avoir travaillé pendant dix-huit mois dans une étable du New Hampshire, Gage embarque sur un bateau direction l'Amérique du Sud. Il a le mal de mer pendant tout le voyage. Il a été embauché par un entrepreneur qui espère profiter de la ruée vers l'or au Chili et, dès qu'il pose le pied à terre, Gage reprend son boulot de conducteur de diligence, cette fois-ci sur les pistes escarpées et caillouteuses ralliant Valparaiso à Santiago.

Combien de passagers connaissaient la petite histoire de leur conducteur borgne? On peut se le demander. Quoi qu'il en soit, Gage garde ce travail pendant sept ans.

C'est en regardant le mari de la reine d'Angleterre que Macmillan a compris. 

Du fait de sa santé précaire, Gage est obligé de quitter le Chili en 1859 à bord d'un bateau à vapeur qui le mène à San Francisco. Sa famille vient d'emménager dans la région. Après quelques mois de repos, il trouve un poste d'ouvrier agricole et semble reprendre des forces.

Mais en 1860, une dure journée de labour finit par avoir raison de lui. Le lendemain, il fait une crise d'épilepsie pendant le dîner. D'autres suivent, et après un ultime épisode particulièrement violent, il meurt le 21 mai, à 36 ans, près de douze ans après son accident. Sa famille l'enterre deux jours plus tard, sans doute en compagnie de sa chère barre à mine.

L'histoire de Gage aurait pu s'arrêter là –une sombre tragédie paysanne, rien de plus– s'il n'y avait pas eu le Dr. Harlow.

Depuis quelques années, il avait perdu la trace de Gage, mais avait réussi à obtenir l'adresse de sa famille en 1866 (par le biais d'une «bonne fortune» qu'il ne précise pas davantage) et lui avait écrit pour prendre des nouvelles.

A force d'insistance, en 1867, il convainc la sœur de Gage, Phebe, d'ouvrir sa tombe pour lui permettre de récupérer son crâne. L'exhumation eut visiblement tout d'un événement, avec la présence de Phebe, de son mari, du médecin de famille, d'un croque-mort, sans oublier le maire de San Francisco et un certain Dr. Coon, tous là pour jeter un œil au cercueil rouvert.

Quelques mois plus tard, la famille de Gage fait le déplacement à New York pour remettre le crâne et la barre à mine en mains propres à Harlow. C'est là que le médecin rédige son étude de cas sur Gage, qui contient à peu près tout ce que nous savons de son état mental et de son périple en Amérique du Sud.

La plupart des biographies de Gage font l'impasse sur le Chili. Même Macmillan ne savait pas quoi en faire pendant des décennies. Mais depuis quelques années, il en est convaincu: le Chili est la clé pour comprendre Gage.

 
 
Le crâne de Phineas Gage dans sa vitrine / Musée d'anatomie Warren de la faculté de médecine de Harvard
 

Son eurêka, Macmillan l'a poussé un soir, devant sa télévision. Sur l'écran, le mari de la Reine Elizabeth, le Prince Philip, célèbre pour son goût pour les sports traditionnels, manœuvrait une calèche comparable à celles que Gage devait conduire pour gagner sa vie.

C'est en voyant la complexité du jeu des rênes et la difficulté de la manœuvre que Macmillan comprend. Un conducteur de calèche doit contrôler les rênes de chacun de ses chevaux avec un doigt différent, ce qui fait que prendre le plus simple des virages requiert une incroyable dextérité (imaginez-vous conduire une voiture en ayant à gérer chaque roue indépendamment).

De plus, les routes empruntées par Gage étaient très fréquentées, ce qui devait l'obliger à des arrêts fréquents, que ce soit pour prendre des gens ou éviter d'en écraser. Et parce qu'il prenait forcément de temps à autre ces routes de nuit, il fallait qu'il en mémorise la configuration, tout en faisant attention aux bandits. Il avait aussi probablement à s'occuper des chevaux et à collecter l'argent des voyageurs. Sans oublier les rudiments d'espagnol qu'il avait dû apprendre pour se faire comprendre.

«Qu'un individu réputé si impulsif, si incontrôlable, ait réussit à acquérir toutes les compétences nécessaires pour être conducteur de diligence, explique Macmillan, là, j'ai compris qu'il y avait quelque chose de contradictoire.»

Il suit son intuition et, après s'être plongé et replongé dans la vague chronologie de Harlow et de son étude de cas, Macmillan pense désormais que les troubles comportementaux de Gage n'ont été que temporaires et qu'il a fini par recouvrer certaines de ses fonctions mentales perdues.

Des sources indépendantes permettent d'asseoir cette théorie. En 2010, Matthew Lena, un informaticien et consultant en propriété intellectuelle qui collabore de temps en temps avec Macmillan, tombe sur les propos d'un médecin ayant vécu au XIXe siècle au «Chili» et qui connaissait bien Gage. «Il était en pleine jouissance de sa santé, écrit le médecin,sans la moindre infirmité quant à ses facultés mentales.»

Bien sûr, Macmillan ne croit pas que Gage ait pu recouvrer comme par magie l'intégralité de ses fonctions cérébrales et qu'il soit «redevenu Gage». Mais il pense qu'il en a recouvré suffisamment pour reprendre une vie à peu près normale.

Les connaissances neurologiques actuelles font de la guérison de Gage une idée parfaitement plausible. Autrefois, les neurologues pensaient que les lésions cérébrales causaient des déficiences permanentes: une fois qu'une faculté était perdue, elle ne revenait plus. Mais de plus en plus, ils admettent que le cerveau adulte est capable de réapprendre des compétences perdues. Cette faculté d'adaptation, que l'on appelle plasticité cérébrale, demeure relativement mystérieuse et œuvre avec une douloureuse lenteur. Mais l'essentiel, c'est que le cerveau est capable de recouvrer des fonctions perdues dans certaines circonstances.

L'exemple de Phineas Gage peut peut-être aider de nouvelles victimes

 

De fait, Macmillan estime que le quotidien très discipliné de Gage au Chili a contribué à sa guérison. Les victimes de lésions frontales ont souvent du mal à mener à bien des tâches, notamment des tâches ouvertes, parce qu'ils ont de grandes difficultés de concentration et de planification. Mais au Chili, Gage n'avait jamais à réfléchir à l'organisation de sa journée: préparer une diligence, c'est suivre chaque matin les mêmes étapes et la conduire, c'est suivre tous les jours la même route jusqu'à l'heure de faire demi-tour. Avec une telle routine, sa vie allait gagner en structure, et sa capacité de concentration aller en s'améliorant.

Un tel régime pourrait, en théorie, aider les victimes de lésions cérébrales comparables à celles de Gage. En 1999, un article assez sordide («Blessures cérébrales transcrâniennes causées par des tubes ou des barres de fer au cours des 150 dernières années») rapporte une douzaines de ces cas, dont un survenu lors d'un jeu de «Guillaume Tell» visiblement trop arrosé. Un autre accident similaire se produit en 2012 au Brésil, sur un chantier: une barre de fer tombe de cinq étages, atterrit sur le casque d'un ouvrier, le perce, et ressort entre ses deux yeux. De manière plus ordinaire, des soldats ou des accidentés de la route peuvent être victimes de lésions cérébrales.

Si on en croit l'interprétation traditionnelle du cas Gage, leur pronostic est des plus pessimistes. Mais selon celle de Macmillan, pas forcément. Que Phineas Gage ait réussi à reprendre du poil de la bête, voilà un puissant message d'espoir.

5.Fier, bien habillé, d'un charme désarmant

Phineas Gage n'a probablement jamais été aussi populaire. Plusieurs musiciens lui ont rendu hommage dans des chansons. Quelqu'un a lancé un blog, le Phineas Gage Fan Club, et un autre fan a même tricoté le crâne de M. Gage.

 Sur YouTube, on trouve des centaines de vidéos sur Gage, y compris plusieurs reconstitutions de l'accident (avec des Barbies, des Legos ou en dessin animé avec l'inévitable commentaire " fracassanr").

Qui plus est, son crâne est devenu l'équivalent contemporain des saintes reliques médiévales: sur le livre d'or du musée de Harvard, au cours de l'année écoulée, on peut lire les témoignages de pèlerins venus de Syrie, d'Inde, du Brésil, de Corée, du Chili, de Turquie et d'Australie: «Un délice»«Il fallait que je vois Phineas Gage avant de mourir».

Mais le plus important, c'est que de nouveaux documents sur Gage continuent à être exhumés.

En 2008, on débusque la première image connue de Gage. Un daguerréotype sépia qui le montre tenant sa barre à mine (une seconde photo a depuis été retrouvée).

Les propriétaires de la photo, les collectionneurs Jack et Beverly Wilgus, l'avaient au départ intitulée «le chasseur de baleine», en pensant que, tel le Capitaine Achab, le jeune homme sur l'image avait perdu son œil dans un combat avec un «cachalot énervé». Mais après avoir posté leur photo sur Flickr, ils recueillent les protestations de spécialistes de la chasse à la baleine, pour qui la barre lisse que l'homme tient dans ses mains n’a rien d'un harpon.

Puis un commentateur fait l'hypothèse qu'il peut s'agir de Gage. Pour le vérifier, les Wilgus comparent leur image à un moulage du visage de Gage, réalisé en 1849: la ressemblance est parfaite, y compris avec la cicatrice que Gage avait au front. Ce n'est qu'une seule image, mais elle fait voler en éclat la représentation classique d'un Gage en paumé crasseux et bestial. Ce Phineas là est fier, bien habillé, d'un charme désarmant.

 

 
Daguerréotype de Phineas P. Gage tenant la barre à mine responsable de son accident / Collection Jack et Beverly Wilgus
 

Scientifiquement parlant, l'héritage de Gage est encore plus ambigu.

A l'évidence, son histoire stimule l'imagination et attise l'intérêt des gens pour les neurosciences. Dès que je mentionne, en soirée ou autre, que j'ai écrit un livre sur les traumatismes les plus fascinants de l'histoire des neurosciences, il y a toujours quelqu'un pour s'écrier «Oh, comme Phineas Gage!». Mais il s'agit aussi d'une histoire insidieuse, du moins dans sa forme traditionnelle.

La nouvelle version qu'en donne Macmillan, fondée sur des interviews et des citations, semble gagner du terrain. Mais le chemin est rude.

«De temps en temps, soupire Macmillan, il m'arrive de me [demander]: mais dans quelle galère je me suis embarqué à travailler là-dessus?»

Rapportée aux recherches les plus récentes sur Gage –en particulier celles concernant la connectivité et la plasticité cérébrales– cette nouvelle théorie a l'air solide. Mais ce sera à la postérité de juger. Chaque nouvelle théorie nous rapproche peut-être un peu plus de la vérité. D'un autre côté, il y a peut-être une malédiction Gage: être à tout jamais un test de Rorschach historique qui ne révèle que les passions et les obsessions du temps présent, forcément fugaces.

Face à toutes ces incertitudes, Ratiu, le médecin de Bucarest, conseille aux neuroscientifiques de ne plus prendre Gage comme cas d'école. «Bordel, qu'on laisse ce pauvre type tranquille!», s'exclame-t-il (pour faire peut-être corps avec leur sujet, les gens qui parlent de Gage se laissent parfois aller à la «pire des insanités»). Mais la chose est peu probable. Dès qu'un professeur aura besoin d'une anecdote sur les lobes frontaux«il tirera cette carte de sa poche», admet Ratiu.

«C'est comme quand vous parlez de la Révolution française, vous évoquez forcément la guillotine, parce que c'est trop cool.»

Le cerveau est la manifestation physique de la personnalité et du sentiment de soi

 

Quoi qu'il en soit, conclut Macmillan, «l'histoire de Phineas mérite de rester dans les esprits car elle illustre avec quelle facilité une quantité dérisoire de faits peut se transformer en mythe scientifique et collectif». Et l'usine à mythe tourne encore à plein régime. «On m'a souvent contacté pour faire un film ou une pièce de théâtre», dit-il. L'un de ces scénarios mettait en scène un Gage tombant amoureux d'une prostituée chilienne qui le sauvait de sa vie de débauche. Dans un autre, Gage revenait aux Etats-Unis, copinait avec un esclave, qu'il libérait, et ensemble ils gagnaient la Guerre de Sécession aux côtés d'Abraham Lincoln.

Une dernière raison, plus profonde, explique pourquoi Gage restera probablement toujours avec nous, malgré toutes les zones d'ombre qui peuvent l'entourer.

Il est l'indice d'un fait d'importance: que le cerveau et l'esprit ne font qu'un. Comme l'a écrit un neuroscientifique «sous toutes ces histoires à dormir debout et ce sensationnalisme échevelé, il y a une vérité bien plus fondamentale dans l'histoire de Gage, une vérité qui aura façonné les neurosciences modernes comme aucune autre: le cerveau est la manifestation physique de la personnalité et du sentiment de soi».

C'est une idée essentielle, une vérité que nous avons percée grâce à Phineas Gage.

 Sam Kean

 

 

Suggestions du mois

 

 

" ENVIRONNEMENT ET SN" "HISTOIRE" :

Ergotisme, mal des ardents ou feu de Saint-Antoine du Moyen Âge aux temps modernes : le "triangle de Saint-Antoine" et le démarrage d’une importante industrie pharmaceutique au coude du Rhin

 

L’ergot de seigle (Claviceps purpurea) est un champignon toxique qui a fait de terribles ravages pendant le Moyen Âge et encore au cours des temps modernes, provoquant la gangrène des membres, des hallucinations, des accès de folie et souvent la mort. Plusieurs artistes, tels que Mathias Grünewald ou Jérôme Bosch, ont fixé sur toile ces drames humains. Les moines hospitaliers de Saint-Antoine ont eu pour mission de soigner dans leurs hospices religieux les malades atteints d’ergotisme dont les causes demeuraient néanmoins incompréhensibles pendant bien des siècles. Jacques Streith

 

"MALADIES ET ENVIRONNEMENT" "EXTRA-PYRAMIDAL" :

Danse de Saint Guy

"Au quatorzième siècle, le premier danger n’était pas le moins grand. Il éclata, vers 1350, d’une effrayante manière par la danse de Saint-Guy, avec cette singularité qu’elle n’était pas individuelle ; les malades, comme emportés d’un même courant galvanique, se saisissaient par la main, formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient, à mourir. Les regardants riaient d’abord, puis, par contagion, se laissaient aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible cœur." Michelet

 

"MALADIES ET ENVIRONNEMENT" "AUTRES" :

 

Tarentisme

Que penser d'un peuple qui, pour exorciser ses souffrances, choisit de se lancer corps et âme dans la danse et la musique ? D'autres se jetteraient dans la bataille comme on part en guerre ou en croisade. Les habitants des Pouilles, eux, préfèrent un rituel choréo-musical (la Tarentelle) envoûtant et libérateur. Régine Cavallaro




"AU DELÀ DU SN":

 

Un cadavre qui donne des "signes de vie" : le cas de l'enfant mort-né au sanctuaire à répit

 

Le nouveau-né est le symbole même de l'innocence et de la fragilité et l'on sait le drame que constitue aujourd'hui la naissance d'un enfant mort-né : le fruit mort avant même d'avoir vécu, la désespérance des parents, le sentiment d'avoir commis quelque erreur, la culpabilisation ...
Or, l'arrivée d'un enfant mort, alors qu'on s'attendait de lui le prolongement du couple et de la lignée, était sans doute encore plus vivement ressentie aux siècles passés, au temps du catholicisme triomphant. Jacques Gélis

 

Cordialement

 

EN "VEDETTE" D'AVRIL 2018

  LES CRAPAUDS FOUS

 

COMMENT PENSENT LES ANTICONFORMISTES ?

Les neurosciences s'intéressent depuis de nombreuses années aux personnalités anticonformistes. L'enjeu est important : ces individus permettent de faire évoluer la société et progresser la science.
 

Peu nombreux sont les chercheurs à remettre en cause les dogmes et à prendre le risque d’être attaqués voire marginalisés par leurs pairs. L’histoire est pourtant riche de ces scientifiques qui, comme Albert Einstein ou Marie Curie, sont sortis des clous et ont révolutionné leur discipline.

La sélection naturelle semble privilégier le conformisme chez les individus. En même temps, l’évolution préserve une minorité aux idées hors normes, dont la créativité pourrait bien conditionner, ni plus ni moins, la survie de l’espèce.

Le mathématicien Cédric Villani et l’ingénieure Thanh Nghiem appellent à valoriser ces individus atypiques. Ils estiment que ceux qu’ils ont rebaptisés les «crapauds fous» sont les plus à même d’inventer de nouveaux modèles dans un monde secoué par le changement climatique, le bouleversement numérique et le terrorisme.

L’anticonformisme existe à toutes les époques. Parmi les chercheurs d’aujourd’hui, on voit se dessiner des profils dont les idées suscitent des réactions de rejet chez leurs confrères.

( note du rédacteur : selon l’Académie de médecine, l’inquiétude à l’égard de la maladie de Lyme est attisée par la diffusion d’assertions sans fondement scientifique, ce qui ne perturbe pas le fond de l'article)

Combat solitaire contre la maladie de Lyme

C'est notamment le cas dans des domaines polémiques comme celui de la maladie de Lyme, une infection de plus en plus fréquente transmise par les tiques.

Un scientifique solide comme Christian Perronne, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, se retrouve sous le feu des critiques parce qu’il réclame la reconnaissance d’une forme chronique de la maladie.

Pendant une dizaine d’années, ce professeur à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines a mené un combat solitaire, dénonçant l’abandon dans lequel se trouvaient les personnes souffrant d’une maladie de Lyme non soignée. Les douleurs dont elles se plaignaient n’étaient pas prises en considération et leur valaient des diagnostics psychiatriques.

À l’automne 2016, l’annonce par le gouvernement d’un plan de lutte contre la maladie de Lyme est venu confirmer les positions de cet iconoclaste. Dans son livre publié six mois plus tard, La vérité sur la maladie de Lyme (Odile Jacob), Christian Peronne détaille les études montrant qu’un traitement antibiotique prolongé améliore nettement la qualité de vie des patients. Le cas de ce chercheur montre comment la société tire finalement bénéfice des personnalités anticonformistes.

Marie Curie, un destin hors normes

L’histoire a retenu des destins hors normes comme celui de Marie Curie, lauréate des prix Nobel de physique et de chimie. Née en Pologne, elle débute sa carrière en France –les études supérieures étant interdites aux femmes dans son pays d’origine.

En 1906, elle devient la première femme professeure, mais sa nomination à l’Académie des sciences lui est refusée à cause d’un jury conservatiste et anti-féministe.

Son éloge de l’anticonformisme, cité dans le livre Madame Curie de sa fille Ève (The Da Capo Series in Science), mérite d’être relu aujourd’hui:

«Nous ne devrions pas laisser croire que tout progrès scientifique peut être réduit à des mécanismes, des machines, des rouages, quand bien même de tels mécanismes ont eux aussi leur beauté. Je ne crois pas non plus que l’esprit d’aventure risque de disparaître dans notre monde. Si je vois quelque chose de vital autour de moi, c’est précisément cet esprit d’aventure, qui me paraît indéracinable et s’apparente à la curiosité. Sans la curiosité de l’esprit, que serions-nous? Telle est bien la beauté et la noblesse de la science: désir sans fin de repousser les frontières du savoir, de traquer les secrets de la matière et de la vie sans idée préconçue des conséquences éventuelles.»

Albert Einstein dans le spectre autistique?

Célèbre pour sa théorie de la relativité, Albert Einstein incarne lui aussi l’anticonformisme, bien au-delà de son époque.

Né en Allemagne en 1879, Albert Einstein se confronte dès le début de sa scolarité à ses professeurs, dont il conteste l’autorité. Considéré comme un mauvais élève à cause de ses difficultés à s’exprimer et à s’adapter au système scolaire, il subit de nombreux échecs.

Renvoyé du collège de Munich, il est n'est pas bachelier et échoue à l’examen d’entrée à l’école Polytechnique fédérale de Zurich. Il se distingue toutefois par d’excellentes capacités en mathématiques, reconnues par des spécialistes de renom.

Le destin d’Albert Einstein suscite de nombreuses questions chez les neurobiologistes cherchant à élucider les mystères de l’intelligence. Une équipe de chercheurs canadiens a étudié des photographies de l’autopsie de son cerveau et les a comparées à celles d’un cerveau «banal».

Leur étude, parue dans la revue  The Lancet en 1999, a révélé des connexions anormalement nombreuses entre les deux hémisphères du cerveau d’Albert Einstein, qui présente également des circonvolutions anormales. Il s’agit de deux caractéristiques observées dans le spectre de l’autisme, suggérant que le prix Nobel aurait pu y appartenir.

Les difficultés d’expression d’Albert Einstein pendant l’enfance sont un autre indice allant dans ce sens. Des scientifiques comme le professeur britannique de mathématiques Ioan James, dans son article sur les "scientifiques singuliers", ou le professeur irlandais de pédopsychiatrie Michael Fitzgerald, dans son article "Einstein, cerveau et comportement", considèrent qu’Einstein aurait pu être concerné par le syndrome d'Asperger.

Cette forme d’autisme associe des capacités intellectuelles normales voire supérieures, et des déficits dans la sociabilité. Le non-conformisme de certaines personnalités pourrait peut-être s’expliquer par un syndrome d’Asperger.

 À l'origine du conformisme

 

De nombreuses études ont été menées ces dernières années sur «l’influence sociale», pour décrypter les ressorts du conformisme.

Chez l’homme, il a été démontré qu'il dépend notamment de l’attitude adoptée par l’individu vis-à-vis des «informations sociales» –par exemple, un échange d’opinion avec un autre individu.

Une expérience menée par une équipe britannique de l’Université de St Andrews, publiée en 2012, en atteste. Différents objets comme un cube, une boule ou un cône étaient présentés aux sujets de l’étude sous des angles différents, ce qui les rendait difficiles à reconnaître. Ces personnes devaient dire si, d’après elles, ces objets avaient ou non la même forme et déterminer s'il s’agissait du même objet.

Chacun des sujets montrait ensuite ses résultats à un autre groupe de participants. Ces derniers avaient passé plus tôt le même test et partageaient également leurs conclusions –cet échange correspond à ce qu’on appelle de «l’information sociale».

Les sujets repassaient alors le test de départ. Ce deuxième passage permettait de voir si ses réponses avaient changé, donc de mesurer à quel point l’information sociale l’avait influencé.

Cette expérience a montré que davantage de sujets se rangeaient à la décision de la majorité quand deux conditions étaient remplies: quand le groupe donnant les avis était important (douze personnes) et quand les sujets étaient incertains de leurs choix.

Capacité à s'adapter à l'inhabituel

L’anatomie du cerveau chez des individus anticonformistes a pu être étudiée par une équipe internationale en 2012. Grâce à une analyse d’IRM fonctionnelle de leur cerveau, ces chercheurs ont montré que chez les personnes en question, la matière grise du cortex orbito-frontal latéral est moins importante que chez les individus conformistes. Cette région, située à l’arrière des yeux, contrôle le comportement social et la prise de décision.

Les chercheurs britanniques de St Andrews ont passé en revue les études réalisées sur les bases biologiques du conformisme, dans un article publié en 2012. De l’ensemble de ces travaux, ils concluent que le conformisme aurait contribué, au cours de l’évolution, au développement d’adaptations cognitives spécifiques destinées à faciliter l’apprentissage social chez l’être humain. Autrement dit, le cerveau humain se serait adapté pour permettre d’apprendre de ses congénères.

Il semblerait que la sélection naturelle ait fait son choix en favorisant le conformisme, sans pour autant renier les individus hors normes: ces derniers apparaissent davantage capables de s’adapter à des situations inhabituelles.

Théorie du «crapaud fou»

La diversité des types de cerveaux, ou neurodiversité, permettrait ainsi la survie de l’espèce. C’est l’hypothèse sur laquelle repose également la théorie "du crapaud fou", défendue par le mouvement du même nom, lancé à l'automne 2017 par trente-quatre scientifiques et autres personnalités inclassables. «Le changement commence toujours par les quelques pourcents que l'on traite de fous au départ», écrivent-ils sur leur site.

L’initiative vise à identifier les anticonformistes dans notre société et à les encourager à prendre la parole. Elle emprunte son argumentation à l’étude des animaux:

«Les crapauds vivent dans une zone et se reproduisent dans d’autres. Chaque année, de manière grégaire, tous migrent dans le même sens. Lorsque nous construisons de nouvelles routes en travers, ils se font massivement écraser. Sauf que… quelques-uns vont dans l’autre sens, ou trouvent les tunnels que des écologistes font creuser pour eux sous les routes. Parce qu’ils s’aventurent dans des directions non conventionnelles, ces crapauds fous inventent des voies d’avenir et sauvent l’espèce.»

Pour en revenir à la communauté scientifique, le caractère anticonformiste ne semble pas apporter aux individus une situation confortable. L’absence de reconnaissance par les pairs peut même mener à l’arrêt des recherches, par manque de financement.

L’histoire des sciences montre pourtant l’importance des anticonformistes pour le progrès des connaissances. Qu’en aurait-il été si de grands chercheurs comme Marie Curie ou Albert Einstein n’avaient pas persisté dans leurs travaux? On peut espérer que les neurosciences nous viennent en aide pour mieux repérer de tels individus et, à terme, stimuler le progrès scientifique.

Amandine Bery

 

Suggestions du mois

Les crapauds fous 

 Chaque espèce a ses stratégies pour survivre

Celle des crapauds est d'avoir dans chaque groupe des individus divergents : les crapauds fous.

Malgré les apparences c'est souvent sur eux que repose la survie du groupe. Un exemple à suivre ?

("SN ET ENVIRONNEMENT" "PSYCHO-SOCIAL 2")

 

 Les bienfaits de la curiosité

Dans un monde où nous avons parfois l'illusion d'être informés de tout, que reste-t-il de la curiosité ?
Le récit d'un voyageur du XIVe siècle nous rappelle les vertus d'une qualité éternelle, aujourd'hui fragilisée.

("SN ET ENVIRONNEMENT" "PSYCHO-SOCIAL 2")


Sérendipité : Heureux hasards en médecine

La stimulation cérébrale profonde chez le Malade Parkinsonien : la curiosité du Professeur Benabid.

Des centaines de milliers de malades dans le monde ont pu en bénéficier.

(" MALADIES ET ENVIRONNEMENT" "PARKINSON")

 

Paracelse : un anticonformiste

"... si, d’aventure, il se trouvait un marginal capable de guérir avec des méthodes différentes, on peut être certain qu’il serait accueilli avec joie, fraternité et tolérance par toute la Faculté. C’est probablement pour cela que l’éthique développée par Paracelse n’a pas besoin d’être enseignée : ses critiques ne concernent plus personne ... "

( "SN ET ENVIRONNEMENT"  "HISTOIRE")

 

Les mathématiques de haut niveau, au cœur de l’étude du cerveau

La journée de pi, c'est mercredi 3/14 !

A l'initiative du ministère de l'Éducation nationale, une Semaine des mathématiques se tient chaque année pendant la semaine du 14 mars.

L'occasion de s'intéresser au cerveau mathématicien.

(" SN ET ENVIRONNEMENT" "IMAGERIE")

 

Un clic sur ce lien www.neurologie-de-l-environnement.fr

 


 

 

 

La fouille d’une nécropole de la ville de Yehud a livré un penseur vieux de presque 4 000 ans !




 


EN "VEDETTE" DE  MARS 2018

  UN GÉNIE PEUT ÊTRE UNE CRUCHE

 

 



 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791),

a composé son premier opéra à l'âge de 11 ans.

Combien d'enfants, ayant reçu la même formation musicale,

auraient déployé un tel génie ?

Le cerveau des génies

Qu'est-ce qui permet aux surdoués de penser différemment ? Sans doute un cerveau plus connecté et qui suit une maturation accélérée au cours de l'enfance et de l'adolescence

Michel Habib

En 2013, les médias diffusèrent divers reportages sur Maximilian, un jeune Suisse âgé de dix ans qui venait de passer son baccalauréat de mathématiques et se préparait à entrer à l'Université. Le père de Maximilian, lui-même professeur de mathématiques, fut longtemps interrogé à la radio ou à la télévision sur le talent de son fils. Le cas ne fut pas sans évoquer l'enfance de Mozart, le compositeur prodige écrivant son premier opéra à l'âge de 11 ans, poussé par un père, lui-même compositeur, et baignant dans un univers tout entier consacré à la musique.

Mais combien d'enfants, mêmes plongés dans pareil environnement, deviendraient Maximilian ou Mozart ? Sans doute moins de un sur 10 000 ! Le génie est l'exemple typique d'une faculté issue de la rencontre entre un milieu, d'une part, et un « potentiel », un « talent » ou encore des « dispositions », d'autre part. Ne dit-on pas que le surdoué possède un don, sans que l'origine de ce don soit connue ? Aujourd'hui, les neurosciences s'intéressent naturellement à ce qui se passe dans le cerveau de ces personnes dotées d'un don particulier. Fonctionnement différent, agencement particulier des neurones ou des aires cérébrales ? Les découvertes récentes nous permettent aujourd'hui de percer quelques secrets des génies.

Un cortex plus plastique

Nous commencerons cette histoire par la fin, au moment où les techniques de mesure du cerveau ont atteint un stade critique de perfectionnement. Ainsi, une équipe de neurobiologistes du Centre américain de la santé du Maryland, conduite par le neuroscientifique Jay Giedd, a examiné, au moyen des techniques d'imagerie cérébrale, le cerveau de 307 hommes et femmes à plusieurs moments de leur vie, de l'enfance jusqu'à l'âge adulte. Cette équipe s'est particulièrement intéressée à l'épaisseur du cortex, la partie la plus externe du cerveau où sont traitées les informations sensorielles et motrices, et où ces sensations sont combinées pour donner lieu à des raisonnements et des intentions. En mesurant l'épaisseur du cortex au fil des ans, il a vu se dégager trois tendances.

Les personnes d'intelligence normale (au quotient intellectuel compris entre 83 et 108) voient leur cortex s'amincir progressivement entre 7 et 19 ans . Les personnes d'intelligence élevée (entre 109 et 120 points de QI) ont également un cortex qui s'amincit progressivement au fil des ans, mais en partant d'une épaisseur supérieure au début. Enfin, les personnes d'intelligence supérieure (121 à 149, en grande partie des surdoués) présentent un profil nettement différent. À l'âge de sept ans, leur cortex cérébral est beaucoup plus mince que celui des autres enfants. Puis, de 7 à 11 ans, il s'épaissit à un rythme élevé, pour ensuite s'amincir comme les autres, mais plus rapidement.

Que signifie donc ce profil si particulier observé chez les surdoués : un cortex qui s'épaissit, puis s'amincit rapidement, alors qu'il ne fait que s'amincir doucement chez les autres enfants ? L'épaisseur du cortex dépend à la fois du nombre des neurones et de la quantité des connexions (synapses) qui les relient. Chez le tout jeune enfant, ce nombre atteint son maximum entre un et deux ans pour les neurones, et deux et trois ans pour les synapses. D'autres facteurs peuvent moduler l'épaisseur du cortex, par exemple la quantité de cellules gliales (qui entourent, soutiennent et protègent les neurones) et la présence d'une gaine isolante à base de lipides qui entoure les principaux prolongements (axones) des neurones.

Quand le maximum est atteint, le nombre global de neurones dans le cortex tend à diminuer, tout comme celui de synapses. On pense que l'élimination de certaines synapses permet l'apprentissage en créant des voies privilégiées de traitement de l'information. Dans ces conditions, il est assez naturel d'observer un amincissement du cortex chez les personnes d'intelligence moyenne ou élevée.

Le fait que le cortex continue de s'épaissir chez l'enfant surdoué jusqu'à l'âge de 11 ans suggérerait que ce processus pourrait être décalé : les neurones continueraient de développer leurs connexions et leurs arborisations à l'âge où se mettent en place les premiers apprentissages, tels que la lecture ou les mathématiques, créant des voies de traitement de l'information qui mobilisent du matériel neuronal de façon dynamique. Ensuite, la phase d'élagage et d'élimination des synapses serait plus rapide, permettant l'acquisition de nouvelles compétences avec une efficacité accrue.

Les mécanismes à l'œuvre dans le cerveau en phase de construction sont multiples et étroitement imbriqués. Le schéma proposé ici n'est donc qu'une façon d'imaginer ce qui se produit chez les surdoués. Une certitude demeure : le cortex des surdoués semble plus changeant et plastique que celui des personnes d'intelligence normale.

La raison de cette différence biologique est difficile à identifier. Des facteurs génétiques seraient en cause, même si leur complexité et leur nombre rendent sans doute illusoire la recherche de bases génétiques de l'intelligence. Mais l'environnement initial dans lequel grandit l'enfant joue certainement un rôle, les expériences du psychologue canadien Donald Hebb ayant montré, dès les années 1950, que les milieux dits enrichis (comportant de nombreuses stimulations) accélèrent la production de neurones dans le cerveau.

 

Deux faisceaux de fibres neuronales dans le cerveau des surdoués sont plus développées que chez les sujets moyens. Il s'agit du faisceau longitudinal (en bleu clair) et du faisceau arqué (en vert). Ces structures reliant des territoires éloignés du cortex peuvent ainsi coopérer plus efficacement.

 Un câblage hors normes

Mais il n'y a pas que l'épaisseur du cortex qui change chez les surdoués. Les voies de communication entre différentes parties du cerveau jouent aussi un rôle déterminant. Ces connexions sont formées de faisceaux de fibres ressemblant à des câbles optiques et que les récents clichés obtenus par imagerie par tenseur de diffusion ont permis de visualiser.

Il y a quelques mois, des chercheurs madrilènes ont observé ces faisceaux de fibres (aussi nommés substance blanche, car les produits chimiques utilisés initialement pour leur conservation en laboratoire les faisaient apparaître blancs) chez des adolescents âgés de 12 à 14 ans d'intelligence moyenne et chez des surdoués en mathématiques. Ils ont constaté deux types de faisceaux de fibres plus denses et robustes : d'une part, le corps calleux qui relie les deux hémisphères cérébraux ; d'autre part, le faisceau longitudinal qui relie le cortex frontal (à l'avant du cerveau) et le cortex pariétal (à l'arrière du cerveau). Ainsi, chez ces surdoués en mathématiques, la communication entre les deux hémisphères, mais aussi entre les parties antérieures et postérieures du cerveau, serait plus concertée et efficace.

Effectivement, le développement de ces fibres de substance blanche semble lié à l'intelligence : plus le QI est élevé, plus ces deux structures semblent développées. Plusieurs études ont confirmé l'existence d'un lien statistique entre l'intelligence mesurée et la taille des faisceaux de substance blanche, principalement du faisceau arqué, et surtout de sa partie moyenne nommée territoire de Geschwind, plaque tournante des informations sensorielles, dont les neurones se projettent sur les aires impliquées dans la motricité.

Parmi ces études, citons celle du neuroscientifique japonais Hikaru Takeushi de l'Université de Sendai. Il a mesuré les différents faisceaux de substance blanche et a relié ces résultats au degré de créativité, qu'il évaluait grâce à une forme particulière d'intelligence nommée « pensée divergente », la capacité d'imaginer plusieurs solutions à un problème en proposant des idées nouvelles. Cette faculté peut se mesurer au moyen de questionnaires où les questions posées sont, par exemple : « En plus de la lecture, à quoi peut servir un journal ? » (par exemple, à envelopper les objets) ; « Quelles sont les caractéristiques d'un bon téléviseur ? » (recevoir des émissions du monde entier) ; « Qu'arriverait-il s'il n'y avait plus de souris sur Terre ? » (par exemple, le monde serait plus propre).

Plusieurs types de mesure sont alors effectués : la fluence – ou aptitude à donner le plus grand nombre de réponses différentes –, la flexibilité – ou capacité à donner des réponses relevant de champs différents –, l'originalité – ou caractère inattendu et peu commun des réponses –, et enfin l'élaboration – ou aptitude à offrir des réponses détaillées. Le tout fournit un score de créativité que les chercheurs ont trouvé être directement lié à ces structures du cerveau déjà évoquées : le faisceau arqué et une portion du corps calleux.

Les preuves convergent donc vers un rôle particulier joué par ces faisceaux de substance blanche. En 2008, Jessica Tsang et son équipe de l'Université Bar-Ilan en Israël ont constaté que les compétences mathématiques de jeunes élèves âgés de 10 à 15 ans étaient reliées à la densité de fibres dans le faisceau arqué qui, rappelons-le, relie les aires frontales et pariétales du cerveau.

La puissance des réseaux

Quel est le rôle de ces câbles de substance blanche ? Pourquoi semblent-ils associés à des facultés particulières chez les enfants ? La substance blanche permet de véhiculer l'information sur de grandes distances au sein du cerveau, de sorte que des territoires distants peuvent travailler ensemble pour résoudre des problèmes. Le faisceau arqué, par exemple – dont la densité semble associée au score de quotient intellectuel – relie les régions corticales postérieures aux parties inférieures du lobe frontal. Le corps calleux, quant à lui, permet aux deux hémisphères de communiquer. Et le faisceau longitudinal, l'ensemble de fibres connectant les parties frontales et pariétales du cerveau, est particulièrement développé chez les surdoués en mathématiques.

Insistons sur ce dernier point. La communication renforcée entre les parties frontales et pariétales du cerveau semble constituer une composante clé du très haut potentiel intellectuel. Des spécialistes de l'étude des jeunes à haut potentiel, les psychologues américains Rex Jung et Richard Haier, ont recensé 37 études sur ce sujet et constaté qu'elles pointent vers l'implication de réseaux de neurones particulièrement intégrés entre les parties frontales et pariétales du cerveau chez ces sujets. Ils ont alors proposé une théorie dite de l'intégration fronto-pariétale pour rendre compte de certaines formes d'intelligence.

La théorie fronto-pariétale de l'intelligence

Cette vision repose sur un certain nombre d'observations : celles du neuroscientifique John Geake, de l'Université d'Oxford, par exemple, qui a constaté que ces réseaux fronto-pariétaux sont particulièrement actifs lors de tâches faisant intervenir ce que l'on nomme l'intelligence fluide (qui permet de produire des réponses multiples et variées à un problème, par exemple « si abc donne abd, que donne kij ? ») par opposition à une forme d'intelligence dite cristallisée, qui suppose de trouver la solution unique à un problème (« si abc donne abd, que donne ijk ? »).

D'autres neuroscientifiques en Corée ont enregistré l'activité cérébrale chez des sujets passant des tests de quotient intellectuel évaluant l'intelligence générale, à savoir la capacité à obtenir des scores d'intelligence élevés indépendamment du type de test passé, qu'il s'agisse de tests verbaux ou purement géométriques par exemple. Ils ont constaté que chez les sujets ayant une intelligence générale supérieure à 99 pour cent de la population, les réseaux fronto-pariétaux s'activent beaucoup plus que chez les personnes ayant une intelligence générale légèrement au-dessus de la moyenne de la population.

Enfin, l'implication du réseau fronto-pariétal est aussi observée chez les surdoués en mathématiques. L'équipe du neuroscientifique Michael O'Boyle, à l'Université du Texas, a ainsi constaté que, chez ces surdoués, ces réseaux fronto-pariétaux s'activent lors de tâches consistant à faire tourner mentalement une figure géométrique, ce qui n'est pas le cas chez des sujets « normaux ».


Quand le surdoué se repose

Être surdoué, c'est donc avoir un cerveau où certaines connexions seraient peut-être plus robustes ou efficaces, se traduisant par un fonctionnement cérébral particulier dans certaines tâches. Mais que font les surdoués lorsqu'on ne leur demande pas de résoudre des équations ardues ? Leur cerveau fonctionne, là aussi, différemment. C'est le constat fait par certaines études où l'IRM fonctionnelle est utilisée non plus pour observer les zones cérébrales activées lors d'une tâche mentale, mais pour repérer celles qui ont tendance à s'activer simultanément quand la personne est au repos. Les régions qui s'activent de façon conjointe sont considérées comme connectées les unes aux autres, au moins sur un plan fonctionnel – et probablement aussi par des fibres de substance blanche.

Cette approche dite de « connectivité au repos » a permis de montrer que les sujets à haut potentiel présentent une plus forte connectivité dans le lobe frontal et entre les lobes frontaux et pariétaux, y compris lorsque ces sujets ne font rien de particulier. Le fait que cette différence existe même au repos prouve que les enfants précoces diffèrent des autres par une caractéristique de leur cerveau, déjà perceptible en l'absence de toute tâche cognitive.

Mais alors, d'où vient cette connectivité si particulière au cerveau des surdoués ? « La vertu ne s'apprend pas plus que le génie », disait Schopenhauer, une autre façon de dire que la question du caractère inné de ces très hauts potentiels reste intacte. Et elle sera très difficile à trancher, car les recherches en génétique, tout en faisant apparaître une composante héréditaire pour l'intelligence, ne laissent guère entrevoir un nombre limité de gènes qui sous-tendraient ces particularités. Génétique et neurosciences sont encore loin de nous avoir livré le code du génie !

Suggestions du mois :

La légende noire des surdoués
 

Si l’on en croit ce qu’on lit dans les médias et dans les livres spécialisés, les surdoués sont les véritables damnés de la Terre: ils sont en échec scolaire, inadaptés, hypersensibles, anxieux, dépressifs, dyslexiques, et plus si affinités. Comment est-ce possible, alors que le sens commun suggèrerait au contraire que les enfants les plus intelligents ont les meilleures chances de réussite dans tous les domaines ? Dans cet article, nous allons montrer que la plupart de ces allégations, sinon toutes, sont des mythes sans fondement.

"ENVIRONNEMENT ET SN" "PSYCHO-SOCIAL1"

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Émile Zola : entre génie et folie

Le grand écrivain français était-il un génie un peu fou ? Au XIX° siècle, différents médecins et psychiatres, dont Édouard Toulouse, étudièrent son esprit sous tous les angles.

"ENVIRONNEMENT ET SN" "PSYCHO-SOCIAL1"

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Fabriquer des surdoués grâce à la génomique ?

Et si la génomique permettait de localiser les gènes du très haut potentiel intellectuel ? C'est le projet démiurgique de chercheurs chinois... pour améliorer la population.

"ENVIRONNEMENT ET SN" "GÉNÉTIQUE"

 

Un clic sur ce lien www.neurologie-de-l-environnement.fr


 

Giotto. Chapelle des Scrovegni de Padoue . 1303/1306

EN "VEDETTE" DE  FÉVRIER 2018

  LA MÉMOIRE : D'UN ART HERMÉTIQUE

À L'ENCYCLOPÉDIE PARTICIPATIVE

L'ART PERDU DE LA MÉMOIRE

Mnémosyne d'après Dante Gabriel Rossetti, 1875-1881, Delaware Art Museum. Le mot « mémoire » vient de la déesse Mnémosyne. Mystérieuse, elle n’a laissé aucune représentation dans l’Antiquité. Il a fallu le talent de Rossetti pour l’imaginer.

 

Avant l’avènement du livre imprimé, c’était la mémoire qui régissait la vie quotidienne aussi bien que le savoir occulte. « L’art qui conserve tous les arts » (Ars artium omnium conservatrix) : ce titre donné plus tard à l’imprimerie aurait pu être le sien. C’était la mémoire des individus et des communautés qui véhiculait le savoir à travers le temps. Pendant des millénaires, ce fut elle, la mémoire personnelle, qui régna sur les divertissements comme sur l’information, sur la transmission et le perfectionnement des techniques, la pratique du commerce et celle des diverses professions. C’était par elle et en elle qu’étaient engrangés, préservés, accumulés les fruits de l’éducation. Elle était une faculté impressionnante, que chacun se devait de cultiver selon des méthodes et pour des raisons que nous avons depuis longtemps oubliées. Depuis cinq siècles, nous ne voyons plus de cet empire, de ce pouvoir de la mémoire, que quelques pitoyables vestiges. 

À cette réalité qui gouvernait leur vie, les Grecs donnèrent une forme mythologique. La déesse de la mémoire (Mnémosyne), était de la race des Titans, fille d’Uranus (le ciel) et de Gaia (la Terre) ; elle était aussi la mère des neuf Muses. Celles-ci, selon la légende, étaient la poésie épique (Calliope), l’histoire (Clio), la flûte (Euterpe), la tragédie (Melpomène), la danse (Terpsichore), la lyre (Erato), le chant sacré (Polymnie), l’astronomie (Uranus) et la comédie (Thalie).                                                      

Lorsque les neuf filles du roi Piéros les défièrent, dit-on, dans un concours de chant, leur punition fut d’être changées en pies, tout juste capables de répéter inlassablement une même note. Chacun avait besoin de la mémoire. Tout comme les autres arts, elle pouvait être cultivée et l’on connaissait d’habiles moyens de la parfaire. Elle possédait ses virtuoses que l’on admirait. Ce n’est qu’à une époque toute récente que les « exercices de mémoire » sont devenus un sujet de dérision et un refuge pour charlatans.  Les arts traditionnels de la mémoire, dont Frances A. Yates a retracé l’histoire avec tant de charme, prospérèrent en Europe pendant des siècle.

L’inventeur de la mnémotechnie fut, dit-on, le poète lyrique grec Simonide de Céos (env. 556-468 ? av. J.-C.). Homme aux talents variés, il semble par ailleurs avoir été le premier à accepter le paiement de ses poèmes. Cicéron, lui-même connu pour l’excellence de sa mémoire, nous conte dans son ouvrage sur l’art oratoire les origines de la réputation de Simonide. Lors d’un banquet que Scopas donnait en sa maison de Thessalie, le poète avait été invité à chanter, moyennant finances, les louanges de son hôte. En fait, seule une moitié de ses vers furent dédiés à Scopas, le reste de son chant étant un éloge des divins jumeaux, Castor et Pollux. Scopas, irrité, refusa de payer davantage que la moitié de la somme promise. De nombreux invités étaient encore attablés lorsqu’on vint dire à Simonide que deux jeunes gens l’attendaient à la porte. Il sortit et ne vit personne. Bien entendu, ces mystérieux visiteurs n’étaient autres que Castor et Pollux en personne ; ils avaient trouvé ce moyen de récompenser Simonide pour leur part du panégyrique. En effet, à peine le poète avait-il quitté la salle que le toit s’écroulait, enfouissant tous les autres convives sous un monceau de décombres. Lorsque les parents des victimes vinrent chercher les cadavres pour leur rendre les derniers honneurs, il fut impossible de les identifier tant ils étaient défigurés. C’est alors que Simonide exerça sa remarquable mémoire,  indiquant à chacun des parents endeuillés quel était le corps qui leur revenait. Il se souvenait parfaitement de leur place avant l’accident, et c’est ainsi qu’il put identifier les dépouilles - illustration ci-contre -. 

 
 
 

Cette expérience devait lui suggérer la forme classique de l’art de la mémoire dont il est censé être l’inventeur. Cicéron, pour qui  la mémoire était l’une des cinq composantes de la rhétorique, explique ainsi la démarche de Simonide :

Il déduisit que les personnes désireuses d’éduquer cette faculté devaient choisir des lieux, puis former des images mentales des choses dont elles souhaitaient se souvenir ; elles pourraient alors emmagasiner les images dans ces différents lieux, de sorte que l’ordre de ces derniers préserveraient l’ordre des choses, tandis que les images évoqueraient les choses elles-mêmes ; nous utiliserions ainsi les lieux et les images de la même façon qu’une tablette de cire et les lettres qu’on y trace.

L’art de Simonide, qui domina la pensée européenne pendant tout le Moyen Âge, était donc fondé sur deux principes simples, celui des lieux (loci) et celui des images (imagines) ; ces principes allaient servir de base durable aux procédés mnémotechniques des rhéteurs, des philosophes et des savants.

L’ouvrage le plus couramment utilisé fut un traité écrit vers 86-82 avant J.-C. par un maître de rhétorique romain. Ce texte, connu sous le nom de Ad Herennium - illustration ci-contre-, sa dédicace, était d’autant plus estimé que certains en attribuaient la rédaction à Cicéron lui-même. L’autre grand maître latin de la rhétorique, Quintilien (env. 35-95 de notre ère), devait préciser les choses en élaborant une méthode « architecturale » destinée à graver la mémoire de lieux.  Pensez, dit-il, à un grand bâtiment dont vous traverserez successivement les nombreuses salles en en mémorisant tous les ornements et le mobilier. Attribuez ensuite une image à chacune des idées dont vous désirez vous souvenir et, traversant à nouveau le bâtiment, déposez chacune de ces images selon cet ordre dans votre imagination. Si, par exemple, vous déposez mentalement une lance dans le salon et une ancre dans la salle à manger, vous saurez, plus tard, qu’il vous faut parler d’abord de la guerre et ensuite de la marine … Ce système n’a rien perdu de son efficacité.

Au Moyen Âge, il s’établit tout un jargon technique distinguant entre la mémoire « naturelle », que chacun possède en naissant et qu’il utilise sans aucun entraînement particulier, et la mémoire « artificielle », que l’on peut développer. Les techniques étaient différentes selon qu’il s’agissait de mémoriser des choses ou des mots, les opinions variaient quant au lieu où on devait se trouver pour faire ses exercices, et quant aux endroits les plus appropriés pour servir d’entrepôt imaginaire aux loci et images de la mémoire. Certains maîtres conseillaient de choisir un endroit tranquille où l’esprit puisse procéder à son travail de fixation sans être gêné par les bruits ambiants ou le passage des gens. Bien entendu, une personne observatrice et qui avait voyagé possédait l’avantage de pouvoir s’équiper de « lieux » nombreux et variés. Il n’était pas rare à l’époque de voir les étudiants en rhétorique arpenter fébrilement l’intérieur de bâtiments déserts, notant la forme et l’ameublement de chaque pièce afin de fournir à leur imagination les moyens d’une mise en mémoire.

 
 
 

 Sénéque le Père -illustration ci-contre- (v.55 av. J.-C./ 37 ap. J.-C.), célèbre professeur de rhétorique, était capable, disait-on, de reproduire fidèlement de longs passages de discours qu’il n’avait entendus qu’une seule fois, bien des années auparavant. Il impressionnait vivement ses élèves en demandant à une classe de deux cents d’entre eux de réciter chacun un vers tiré de quelque poésie, pour les répéter tous, ensuite, dans l’ordre inverse. Quant à Saint Augustin, qui avait lui aussi, à ses débuts, enseigné la rhétorique, il cite avec admiration le cas d’un de ses amis qui pouvait réciter tout Virgile – à l’envers.

 Les exploits, et surtout les acrobaties, de la mémoire « artificielle » étaient fort appréciés. « La mémoire, dit Eschyle, est la mère de toute sagesse.» Opinion partagée par Cicéron : «  La mémoire est trésor et gardien de toutes choses. » À l’apogée de la mémoire, avant la diffusion de l’imprimerie, la mnémotechnie était une nécessité pour l’amuseur, le poète et le chanteur, tout comme pour le médecin, l’homme de loi ou le prêtre. 

 
 
 

Les premières grandes œuvres épiques d’Europe naquirent de la tradition orale, ce qui revient à dire qu’elles furent préservées et récitées grâce aux arts de la mémoire. L’Iliade et l’ Odyssée - illustration ci-contre- se transmirent d’abord de bouche à oreille.  Pour désigner le poète, Homère emploie le mot « chanteur » (aoidos). Et ce « chanteur », avant Homère, semble avoir été celui qui récitait un seul poème, suffisamment court pour être dit en une seule fois devant le même auditoire. Le brillant chercheur américain Milman Parry nous a décrit, en Serbie musulmane, la survivance d’une pratique similaire, sans doute proche de celle de l’antiquité homérique. Il montre qu’à l’origine la longueur du poème était fonction de la patience des auditeurs et de l’étendue du répertoire de chaque chanteur. La grandeur d’Homère quelle que soit, par ailleurs, la réalité que recouvre ce nom – homme, femme ou ensemble de personnes – est d’avoir songé à réunir divers chants d’une heure en un seul poème épique, plus ambitieux dans son propos, plus développé dans ses thèmes et de structure complexe.

Les premiers livres de la Méditerranée antique furent écrits sur des feuilles de papyrus collées à la suite les unes des autres puis roulées. Le déroulement de ces livres était peu commode, et lorsque l’opération se répétait trop souvent, elle avait pour effet d’effacer l’écriture. Comme il n’y avait pas de pages numérotées, la vérification d’une citation était si fastidieuse que les gens préféraient s’en remettre à leur mémoire.

C’est par la mémoire aussi qu’étaient conservées les lois, avant de l’être par des documents. La mémoire collective fut donc le premier registre d’archives légales. Le droit coutumier anglais était un usage « immémorial », c’est-à-dire qui remontait en fait « aussi loin que mémoire d’homme n’avait point de souvenir contraire ». Sir William Blackstone -illustration ci-contre- pouvait écrire en 1765 : « Jadis, l’ignorance des lettres était, dans le monde  occidental, aussi profonde qu’universelle. Elles étaient figées dans la tradition, et ceci pour la simple raison que les nations n’avaient qu’une faible idée de ce que pouvait être l’écriture. Ainsi, les druides celtes et gaulois s’en remettaient à leur mémoire pour leurs lois comme pour leur savoir ; parlant des Saxons primitifs qui s’établirent en notre pays ou leurs frères du continent, on a pu dire : leges sola memoria et usu retinebant *. »

* Ils ont retenu les lois uniquement par la mémoire et l'usage

 
 
 

 Rites et liturgie étaient également préservés par la mémoire, avec les prêtres pour gardiens. De fréquents services religieux servaient à fixer les prières et le rituel dans l’esprit des jeunes fidèles. La prépondérance des textes versifiés et de la musique en tant que procédés mnémotechniques témoigne de l’importance que pouvait avoir la mémoire en ces temps d’avant l’imprimerie. Pendant des siècles, l’ouvrage de base pour la grammaire latine fut le Doctrinale, écrit au XIIe siècle par Alexandre de Villedieu, et qui se composait de deux mille vers de mirliton. Ces règles en vers étaient plus faciles à retenir, même si leur grossièreté était telle qu’elle consterna Aldus Manutius lorsqu’en 1501 il eut à réimprimer l’ouvrage.

Pour les philosophes scolastiques du Moyen Âge, il ne suffisait pas que la mémoire fût un procédé; ils en firent une vertu, l'un des aspects de la prudence. Après le XIIe siècle et la réapparition, sous forme de manuscrit, du classique Ad Herennium, les scolastiques semblent s'être intéressés bien moins à la technique de la mémoire qu'à son aspect moral. Il s'agissait de savoir en quoi elle pouvait encourager à une vie chrétienne.

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), proclament ses biographes, se souvenait parfaitement de tout ce qu'on lui avait enseigné à l'école. À Cologne, Albert le Grand l'avait aidé à développer sa mémoire. Les paroles des Pères de l'Église que Thomas rassembla pour Urbain IV après avoir visité de nombreux monastères furent couchées sur le papier non pas d'après des notes prises de sa main, mais au seul souvenir des textes qu'il avait parcourus. Il lui suffisait de lire un texte pour le retenir. Dans la Summa Theologiae (1267-1273), il reprend la définition de Cicéron, pour qui la mémoire est un élément de la prudence, et en fait l'une des quatre vertus cardinales. Puis il propose quatre règles pour le perfectionnement de cette mémoire, qui prévaudront jusqu'au triomphe du livre imprimé et seront inlassablement reproduites.  Si Lorenzetti et Giotto peignirent les vertus et les vices, ce fut surtout, comme l'explique Frances A. Yates, pour aider le public à appliquer les règles thomistes de la mémoire artificielles. La fresque de la salle capitulaire de Santa Maria Novella, à Florence, offre à la mémoire du spectateur une représentation frappante de chacune des quatre vertus cardinales de saint Thomas ainsi que de leurs différentes parties. "Nous devons nous souvenir assidûment des joies invisibles du Paradis et des tourments éternels de l'Enfer",  peut-on lire dans cet ouvrage fondamental du Moyen Âge qu'est le traité de Boncompagno. Pour celui-ci, la liste des vertus et des vices n'est qu'une série de "mémoratifs" dot le but est d'aider l'âme pieuse à fréquenter "les chemins de souvenance".

Dans la Divine Comédie de Dante (ci-contre), avec son plan de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, lieux et images, conformément aux préceptes de Simonide et de saint Thomas, nous sont présentés de façon prégnante et dans un ordre facile à retenir. Sans compter d'autres exemples plus humbles. Les manuscrits des moines anglais du XIVe siècle contiennent des descriptions - l'idolâtrie en prostituée, par exemple-  dont le but n'est pas tant d'être perçues par l'œil du lecteur que de fournir à sa mémoire des images invisibles. 

 
 
 

Pétrarque (1304-1374)avait lui aussi la réputation d'être une autorité quant à la mémoire et à la meilleure façon de la cultiver. Il propose ses propres règles pour le choix des "lieux" où emmagasiner les images pour un usage ultérieur. L'architecture imaginaire de la mémoire, dit-il, doit comporter des lieux de rangement d'une taille moyenne, ni trop vastes ni trop petits pour l'image qu'il s'agit d'y mettre en réserve.

 Lorsque naquit l'imprimerie, d'innombrables systèmes avaient été élaborés au service des arts de la mémoire. Au début du XVIe siècle, l'ouvrage le plus connu du genre était un texte pratique, Phœnix, sive Artificiosa Memoria (Venise, 1491). Ce manuel connut une grande popularité, comme en témoignent les nombreuses rééditions et traductions dont il fut l'objet. L'auteur Pierre de Ravenne y assure que les meilleurs loci sont ceux d'une église déserte. Une fois celle-ci trouvée, dit-il, il faut en faire le tour trois ou quatre fois en fixant dans son esprit tous les endroits où l'on déposera par la suite ses images mnémotechniques. Chaque locus devra être distant de cinq à six pieds des autres. Pierre se vante d'avoir pu, tout jeune encore, fixer de la sorte près de 100 000 lieux mémoratifs ; par la suite, ses voyages lui permirent d'en ajouter des milliers d'autres. L'efficacité de son système, disait-il, se trouvait suffisamment démontrée par le fait qu'il était capable de reproduire mot pour mot l'ensemble du droit canon, deux cents discours de Cicéron et vingt mille  points de droit civil.

Après Gutenberg, tout ce que la mémoire avait, dans la vie quotidienne, à la fois régi et servi passa désormais sous l'égide de la page imprimée. À la fin du Moyen Âge, les livres manuscrits avaient été, parmi la classe restreinte des lettrés, une aide, un substitut parfois, à la mémoire. Mais le livre imprimé était infiniment plus transportable; il était aussi plus exact, plus facile à consulter, et touchait, bien sûr, un public plus large. Ce qui s'imprimait d'un auteur était connu de l'imprimeur, du correcteur et de quiconque se trouvait avoir en main la page imprimée. On pouvait maintenant se référer aux règles grammaticales, aux discours de Cicéron, aux textes théologiques, au droit canon, à la morale sans avoir à les porter en soi.

Le livre imprimé était un nouveau dépositaire de la mémoire, supérieur de mille manières à ces réserves individuelles, intérieures et invisibles, que chacun avait pu constituer jusqu'alors.Déjà, lorsque le codex de pages manuscrites reliées avait remplacé le long rouleau des origines, il était devenu bien plus commode de faire référence à une source écrite.

Après le XIIe siècle, certains livres manuscrits comportent même des tables, des titres courants, voire des index rudimentaires, ce qui montre que la mémoire commence alors à perdre du terrain. Mais la recherche deviendra plus facile encore lorsque les livres imprimés auront des pages de titre et des pages numérotées. El lorsqu'ils seront équipés d'un index - ce qui est le cas dès le XVIe siècle pour certains ouvrages-, le travail de la mémoire ne consistera plus qu'à connaître par cœur l'ordre alphabétique. Avant la fin du XVIIIe siècle, l'index alphabétique placé à la fin du livre était devenu chose courante. Les procédés mnémotechniques, bien qu'encore nécessaires, perdirent une bonne part de l'importance qu'ils avaient eue dans les hautes sphères de la religion, de la pensée et du savoir. Les performances spectaculaires cessèrent d'être admirées, devenant de simples curiosités.

Certaines des conséquences de cet état de choses avaient été annoncées quelque deux mille ans plus tôt. Dans son dialogue avec Phèdre, tel qu'il nous est rapporté par Platon, Socrate, en effet, regrette que le dieu égyptien Thot, inventeur de l'écriture, ait mal pesé les conséquences de son invention. Le dieu Thamos, alors roi d'Égypte, lui en fait le reproche : "Toi, père de l'écriture' tu lui attribues une efficacité contraire à celle dont elle est capable; car elle produira l'oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire; confiants dans l'écriture, c'est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d'eux-mêmes, que ceux qui apprennent chercheront à susciter leurs souvenirs; tu as trové le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir; et ce que tu vas procurer à tes disciples, c'est la présomption qu'ils ont la science, non la science elle-même; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu'ils se croiront savants sans l'être"

 
 
 

Si déjà la parole écrite, selon Socrate, comportait pareils dangers, alors combien de fois ceux-ci allaient-ils être multipliés par l'introduction du texte imprimé ?

Victor Hugo nous le suggère avec bonheur dans un passage bien connu de Notre-Dame de Paris (1831)*. Le savant, tenant en main son premier livre imprimé, se détourne de ses manuscrits et, regardant la cathédrale : "Ceci, dit-il, tuera cela." L'imprimerie allait également détruire "les cathédrales invisibles de la mémoire", dès lors qu'il n'était plus indispensable d'associer choses ou idées à des images frappantes pour les mettre dans les lieux de mémoire.

Mais l'ère qui vit décliner l'empire de la mémoire sur le quotidien fut aussi celle de l'émergence du néo-platonisme,  cet empire nouveau, mystérieux, où tout était caché, secret, occulte. Ce renouveau des idées platoniciennes en pleine Renaissance redonna vie et importance à la mémoire. Platon, en effet, disait que l'âme "se  souvient" des formes idéales. Or voici que toute une constellation de talentueux mystiques inventait une nouvelle technologie de la mémoire. Elle cessait d'être un simple aspect de la rhétorique, une servante du discours, pour devenir une alchimie, un lieu d'entités ineffables; l'art hermétique découvrait les replis cachés de l'âme humaine. L'étrange théâtre de la Mémoire de Giulio Camillo, que l'on put voir à Venise et à Paris, proposait ses "lieux" non plus comme de simples commodités destinées au classement des souvenirs, mais, disait-il, dans le but de révéler " la nature éternelle des choses en des lieux éternels". Membres de l'Académie néo-platonicienne qu'avait fondée à Florence Cosme de Médicis, Marsile Ficin (1433-1499) et Pic de la Mirandole - illustration ci-contre - (1463- 1494) incorporèrent à leur fameuse philosophie tout un art occulte de la mémoire. 

 
 
 

L'explorateur le plus remarquable de ces continents obscurs fut un vagabon inspiré, Giordano Bruno (1548- 1600). Dans sa jeunesse, il avait été moine, à Naples, où les dominicains l'avaient instruit dans leur art fameux de ma mémorisation. Lorsqu'il quitta son ordre, les laïcs espérèrent qu'il leur révèlerait quelques-uns de ses secrets. Ils ne furent pas déçus. Dans son livre Circé, ou les Ombres des Idées (1582), Bruno leur faisait savoir que cette habileté particulière n'était ni naturelle ni magique, mais qu'elle était le produit d'une science. L'ouvrage s'ouvre par une incantation émanant de Circé en personne, puis évoque l'étrange pouvoir que possèdent  les décans du Zodiaque et les images qui les représentent. Les images sidérales, ombres des Idées, représentant des objets célestes, sont donc plus proches de la réalité que celles du monde transitoire d'ici-bas. Son système consistant à " se souvenir de ces ombres d'Idées, contractées pour une lecture intérieure" à partir des images célestes, devait permettre ainsi à ses disciples d'accéder à un plan supérieur.

" Il s'agit de donner forme au chaos informel. (...) Pour le contrôle de la mémoire, il faut que les nombres et les éléments soient disposés dans un certain ordre (...) à l'aide de certaines formes mémorable (les images du Zodiaque) ... J'affirme que, si vous méditez attentivement ces choses, vous atteindrez un art si justement figuratif que non seulement il vous aidera en votre mémoire, mais aussi, de façon merveilleuse, en tous les pouvoirs de votre âme"

 

Un moyen garanti d'accéder à l'Un qui se cache derrière la multiplicité des choses, de parvenir à l'Unité Divine !

Mais la mémoire au quotidien ne retrouva jamais l'importance qu'elle avait eue avant l'avènement du papier et de celui de l'imprimerie. Elle perdit de son prestige. En 1580, Montaigne écrit qu'une bonne mémoire est généralement synonyme d'absence de jugement. Et les intellectuels  du temps de renchérir : " Rien n'est plus commun, disaient-ils, qu'un imbécile doué de mémoire".

 
 
 

 

Au cours des siècles qui suivirent l'invention de l'imprimerie, l'attention allait se déplacer des techniques de mémorisation à la pathologie de la mémoire. En cette fin du XXe siècle, les chercheurs mettent plutôt l'accent sur l'aphasie, l'amnésie, l'hystérie, l'hypnose et, bien entendu, la psychanalyse, tandis que les pédagogues se détournent des arts de la mémoire au profit de l'art d'apprendre, conçu, de plus en plus, comme un processus social.

Dans le même temps se manifeste un regain d'intérêt pour l'art de l'oubli. Selon Cicéron, lorsque Simonide offrit à Thémistocle de lui enseigner l'art de la mémoire, l'homme d'État athénien refusa, disant : " Ne m'apprends pas à me souvenir, mais plutôt à oublier, car je me souviens de choses que je préfèrerais laisser dans l'oubli, tandis que je ne puis oublier ce que je souhaiterais effacer de ma mémoire".

 L'étude de l'oubli devint un des secteurs de pointe de la psychologie moderne, pour laquelle les processus mentaux devaient avant tout être examinés de façon expérimentale et mesurés. " La psychologie, déclare Hermann Ebbinghaus (1850-1909), a un long passé, mais son histoire est courte." Ses expériences, que William James qualifie d' "héroïques", étaient aussi remarquablement simples. Décrites dans l'ouvrage intitulé De la mémoire, contribution à la psychologie expérimentale (1885), elles jettent les bases de toute la psychologie moderne.

Pour les expériences, Ebbinghaus utilise des syllabes dépourvues de sens. En prenant deux consonnes au hasard, et en y intercalant une voyelle, il obtient quelque deux mille trois cents phonèmes mémorisables (et oubliables), qu'il dispose ensuite en séries. Ces syllabes présentaient l'avantage d'éviter toute association. Pendant deux années, il se prit lui-même comme cobaye afin de tester les capacités de mémorisation et de reproduction de ces syllabes, prenant scrupuleusement note de chaque expérience, des temps nécessaires à la remémoration, des intervalles entre deux tentatives. Il expérimenta également les techniques de "réapprentissage". Ses travaux auraient pu être de peu d'utilité s'il n'avait eu la passion des statistiques.

Ce livre était dédié à Gustave Fechner (1801- 1887) qui avait commencé l'étude des perceptions sensorielles. Ebbinghaus espérait que ces dernières ne seraient plus seules "à faire l'objet d'un traitement expérimental et quantitatif" , mais que les phénomènes proprement mentaux pourraient être abordés de la même manière. La "courbe d'Ebbinghaus" montrait l'existence d'une corrélation entre l'oubli et le temps. Les résultats de ses expériences, qui conservent aujourd'hui toute leur valeur, montraient que l'on oublie le plus souvent peu de temps après avoir "appris".

 
 
 

C'est de cette manière inattendue que débuta le balisage de notre monde intérieur au moyen d'instruments offerts par les mathématiques. D'autres expérimentateurs, cependant, poursuivant la tradition néo-platonicienne, continuaient à s'intéresser aux mystères de la mémoire. Ebbinghaus lui-même avait étudié "la résurgence involontaire des images mentales, passant des ténèbres de la mémoire à la lumière de la conscience". Quelques autres psychologues s'engouffrèrent derrière lui dans ces "ténèbres" de l'inconscient, affirmant qu'ils venaient d'inventer une "science" nouvelle.

Les fondateurs de la psychologie moderne portaient un intérêt croissant aux phénomènes d'oubli, tels qu'ils se manifestent dans la vie quotidienne. L'incomparable William James (1842-1910) écrivait ceci : " Dans l'usage pratique de notre intellect, l'oubli possède une fonction aussi importante que la mémoire ... Si nous nous souvenions de tout, nous serions, dans la plupart des cas, aussi mal lotis qu'en ne nous souvenant de rien. Pour nous rappeler une période écoulée, il nous faudrait autant de temps que cette période en a pris, et notre pensée n'avancerait pas.Toute durée remémorée implique des raccourcis et ceux-ci sont dus à l'omission d'une énorme quantité de faits qui remplissaient la durée en question. Nous arrivons, dit M. Ribot, à ce résultat paradoxal que l'une des conditions nécessaires au souvenir est justement d'oublier. Sans l'oubli total d'une quantité prodigieuse d'états de conscience, sans l'oubli momentané d'un grand nombre d'entre eux, nous ne pourrions nous souvenir de rien ..."

 

En un siècle où la quantité disponible de savoir humain et de mémoire collective allait être augmentée et diffusée comme elle ne l'avait jamais été, l'oubli devenait, plus que jamais, la condition première d'une certaine santé mentale.

Mais que devenaient les souvenirs "oubliés" ? Où étaient les neiges d'antan ? Au XXe siècle, le monde de la mémoire allait connaître une nouvelle  mutation : on allait le redécouvrir dans les vastes territoires de l'Inconscient. Dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne (1904), Sigmund Freud (1856- 1939) prenait pour point de départ des exemples simples tels que l'oubli des noms propres, celui des termes étrangers ou de l'ordre des mots. Le nouvel art  de la mémoire qui fit la  célébrité de Freud possédait à la fois les prétentions scientifiques de Simonide et de ses successeurs, et le charme occulte des néo-platoniciens. L'homme, bien sûr, s'était toujours interrogé sur le mystère des rêves. Or voilà que Freud, dans ce mystère, débusquait tout un vaste trésor de souvenirs. Son Interprétation des rêves (1900) montrait que la psychanalyse pouvait devenir un art et une science du souvenir.

D'autres, stimulés par Freud, poussèrent plus loin encore cette recherche. La mémoire latente, ou inconscient, devint une ressource nouvelle pour la thérapie, l'anthropologie, la sociologie. L'histoire d'Œdipe n'était-elle pas applicable à la vie intérieure de tout être humain ? Les  métaphores mythologiques de Freud suggéraient que nous étions tous les héritiers d'une expérience commune et fort ancienne, mais ce fut Carl Jung (1875-1961) qui, plus proche de la tradition hermétique, popularisera la notion d' "inconscient collectif". Ainsi Freud, ses disciples et dissidents avaient-ils redécouvert, et peu-être reconstruit à leur manière, les cathédrales de la Mémoire.

 

Daniel BOORSTIN ( Les Découvreurs )

 

Suggestions du mois :

 

"Ceci tuera cela"

Dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo raconte l’histoire d’un prêtre, Claude Frollo, qui observe tristement les tours de sa cathédrale. L’histoire du roman se situe au XVe siècle, après l’invention de l’imprimerie. Jusque-là, les manuscrits étaient réservés à une élite restreinte de lettrés, et les images d’une cathédrale étaient la seule chose qui pût faire connaître aux masses les histoires de la Bible, la vie du Christ et des saints, les principes moraux, voire les épisodes de l’histoire nationale ou les notions les plus élémentaires de géographie et de sciences naturelles (la nature des peuples inconnus, les vertus des herbes et des pierres). Une cathédrale médiévale était une sorte de programme de télévision permanent et immuable, censé apprendre aux gens tout ce qui était indispensable à leur vie quotidienne et à leur salut éternel.

"BIBLIOGRAPHIE"

 

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Peut-on se fier à Wikipédia ?

Une mémoire encyclopédique gratuite et en ligne connaît une réelle ferveur. Forcément inachevée, son mode d'élaboration participative ne peut pas la préserver d'erreurs ou de manipulations.

"ENVIRONNEMENT ET SN" "PSYCHO-SOCIAL 2"

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Les conseils du mnémoniste

Démonstration par l'exemple des ressorts de la mémoire de travail. Avec de l'entrainement mémoriser est à la portée de tous.

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