15 Septembre 2020
 

COMMENT  COLLECTER LES IMPÔTS

NOM DE NOM !...

 Élizabeth Duriez         

 

A l'origine, l'impôt serait un tribut versé à une classe de guerriers qui en défendait le monopole. C'est donc un acte politique né de la sédentarisation et le développement de l'agriculture et ce, dès l’Antiquité.

 

Au Moyen-Age, les rois fixent les impôts en fonction des dépenses qu'ils jugent nécessaires, surtout pour financer les guerres!

 

Mais comment prélever des impôts dans une société où les noms de famille n'existent pas?

 

En fait, les noms changent à chaque génération, mais avec peu de variantes car l'on porte le nom de son père. Ainsi, lorsque la population commence à augmenter, on se trouve en présence d'un nombre incalculable d’homonymes dans chaque village. La situation devient vite ingérable. Les parents, pour la plupart analphabètes, utilisent les seuls prénoms qu'ils connaissent, c’est-à-dire ceux qu’ils entendent dans l'entourage de la famille et de la paroisse.

 

Seulement voilà, ceux qui nous gouvernent veulent collecter les impôts, répertorier les terres, traquer les malfaiteurs…Comment fait-on lorsqu'on se retrouve avec une légion de Jean Martin,

sachant que les papiers d'identité sont inexistants? Le mauvais payeur disparaît…et l'erreur judiciaire apparaît! (Rappelez-vous l'histoire de Martin Guerre*).

 

Entre le XIe et le XIVe siècles on instaure presque partout en Europe le principe du nom de famille qui va demeurer d'une génération à l'autre.

 

Ces patronymes ont principalement des origines que l'on retrouve dans toutes les langues européennes.

- Le prénom du père, bien sûr: Martin, Vincent…

- La profession de l'intéressé : Lefebvre (forgeron), Le Sueur (cordonnier en ancien français),  Larcher…

- Un signe particulier physique: Lebrun, Leroux…

- Un signe moral : Malandrin (voleur en vieux français)…

- Le lieu d'habitation: Dutertre, Montagne…

- La provenance de l’individu  Lebreton, Lallemand, Picard, Hollande…

 

Les administrations vont figer ces patronymes pour les siècles à venir.En France, au XIVe siècle, une ordonnance royale interdit même de changer de nom sans autorisation.

 

Il va sans dire que les nombreux orphelins issus de ces temps difficiles sont confiés aux institutions religieuses: celles-ci les nomment souvent du nom du saint du jour de leur découverte.

 

Saint Martin étant associé à la charité, le patronyme est ainsi massivement attribué aux enfants trouvés, ce qui justifie qu'il demeure le nom le plus courant en France. D'autres enfants abandonnés sont appelés

Trouvé, Lorphelin, ou Avril, Février.

 

En Provence, région particulièrement envahie aux travers des siècles, nous avons à peu près toutes les origines:

Lascaris, Carolis (grec), Martel (occitan, celui qui frappe), Pujol ou Poujol (catalan, montagne), Puy (catalan Puig, colline), Maurin, Maurel (origine sarrasine), Mireur (occitan,celui qui regard, surveille),

Ulzega (sarde), etc…

 

Que d'imagination et de prétextes pour nous traquer et nous pister pour l’acquittement d’impôts aux noms parfois improbables…

(Taille, Gabelle, Dîme, etc).

 

     Georges Clemenceau disait : « En France, on plante des fonctionnaires et on récolte des impôts! »
 
     *( L'affaire Martin Guerre est une affaire judiciaire d'usurpation d'identité, jugée à Toulouse en 1560, qui a dès cette époque suscité un vif intérêt. Alexandre Dumas l'évoque longuement dans le roman historique Les Deux Diane (1846) et Daniel Vigne, dans le film Le Retour de Martin Guerre.)

Prato, en Toscane

15 Août 2020

PANDÉMIES DES TEMPS MODERNES

Gérard Saccoccini  

 

Pour préparer la conférence sur « Zita, dernière impératrice d’Autriche », je fus amené à effectuer des recherches sur la pandémie de « grippe espagnole » de 1918 au cours de laquelle la toute jeune souveraine se dévoua corps et âme pour soigner et secourir les malades à Vienne.

 

Le peuple en déshérence de la capitale d’un empire à l’agonie était un des plus misérables d’Europe, soumis aux frustrations, aux affres de la famine, et décimé par la terrible épidémie de grippe, devenue une sorte de double peine qui fit plus de victimes que la guerre elle-même.

 

Si la prolifération fut fulgurante, c’est sans doute parce que, d’une part, elle touchait des populations européennes très affaiblies par le conflit et, d'autre part, parce qu’elles n’avaient pas connaissance des mesures d'hygiène élémentaire et de précaution incontournables appliquées aujourd'hui : distanciation sociale, confinement, lavage des mains.

 

Pourquoi le nom de grippe espagnole ?

 

Utilisé par la presse française, ce nom vient du fait que les informations relatives à l’épidémie, censurées par les états alliés, furent librement publiées par la presse de l’Espagne, pays dont la neutralité l’avait abstrait du conflit. Non impliquée dans les alliances de la Première Guerre Mondiale, ses rapports sanitaires reflétaient la triste réalité que les belligérants, pour des raisons diverses (censure militaire, raison d’état), tardèrent à prendre en compte, ou occultèrent totalement. L’information manipulée rendit compte d’un nombre de morts systématiquement minoré pour éviter l'effet de panique de nature à troubler l'opinion et à provoquer un sentiment de rejet envers les soldats américains porteurs du virus et perturber de ce fait les dernières campagnes militaires de la Grande Guerre.

 

Due à une souche virulente du H1N1, l’épidémie est apparue avant 1917 aux Etats Unis, au Kansas, et repérée à Boston, importée vraisemblablement de Chine (par des travailleurs immigrés infectés croit-on). Il semblerait que les premiers foyers d'infection en Europe soient le fait de jeunes recrues américaines porteuses du virus, arrivées en renfort contre les troupes de la Triple Alliance.

 

Dans les rangs des combattants, de nombreux décès furent attribués à la guerre alors qu'ils étaient dus au virus. Ce fut le cas pour Guillaume Apollinaire, mort du virus à Paris, mais déclaré « mort pour la France » du fait de son engagement militaire.

 

En 1918 l'attaque virale couvrit en 15 jours tout le continent nord-américain faisant des milliers de morts (plus de six-cent mille) parmi lesquels nombre d’entre eux représentaient l’immense tribut payé par le personnel soignant.

 

Curieusement, malgré les deux millions et demi de victimes recensées en Europe occidentale, le souvenir de la pandémie n’est pas resté très présent, du au terrible choc traumatique de la Première Guerre mondiale, largement commémoré dans les décennies suivantes, ce qui va quasiment emplir la mémoire collective au détriment du souvenir de cette terrible épidémie.

 

Selon l’Institut Pasteur, la pandémie aurait fait de vingt à cinquante millions de morts, estimations plus ou moins corroborées par les travaux de l'historien Niall Johnson. Certaines études plus récentes parlant de 3 à 5% de la population mondiale, soient plus de cent millions de morts estimés, ont fait revoir ces chiffres à la hausse.

 

Et peut-être d’avantage encore, car l’Europe était à l’époque, le siège des puissances colonisatrices et leurs bateaux furent les vecteurs de la propagation vers l’Amérique du Sud, l'Afrique, les Indes et l'Asie d'une épidémie qui devint pandémie planétaire, faisant vraisemblablement beaucoup plus de victimes que les évaluations précédentes, prudemment estimées en fourchette basse.

 

A noter que pour l'Amérique du Sud et pour la Russie, en plein bouleversement révolutionnaire, il n'est fait mention d'aucune statistique (ce qui semble se répéter pour certains pays dans le cas de la pandémie actuelle !).

 

A noter également la spécificité de cette grippe avec un taux de mortalité anormalement élevé dans la tranche des vingt à quarante ans, habituellement la moins touchée, et avec un pic chez les trentenaires qui représentaient 50% des décès. (cf. travaux du Pr Julien Besançon : Les jours de l’homme ; Ed. Vigot 1951).

 

Polémiques et controverses

 

A l'examen des polémiques actuelles concernant « l’arbitraire » du confinement, et la privation de liberté qu’imposait la décision, rappelons que la distanciation sociale comme moyen de lutte contre les épidémies fut instaurée au 16ème siècle par le « père de la chirurgie », Ambroise Paré, qui fit fermer à Paris tous les établissements publics de bains et étuves pour éviter la promiscuité, cause de contamination, afin de lutter contre les fréquents regains de la peste, manifestation de « l'ire de Dieu », disait-on.

 

En 1517, dans le projet de création de la nouvelle capitale du royaume de France, à Romorantin, Léonard de Vinci prévoyait une occupation de l'espace urbain par un damier de constructions très largement étalées et limitait le nombre de niveaux des édifices construits sur des galeries à claire-voie entourées de très vastes parcs arborés. Les orientations cardinales évaluées en fonction des vents dominants devaient permettre d’organiser la ventilation des quartiers de la ville pour assurer une plus grande salubrité.

 

Lui qui fit construire des écuries modernes, entièrement automatisées et lavées par des courants de chasse amenant les effluents vers des cloaques isolés, prescrivait d’éviter pour les hommes « une aussi considérable agglomération de gens, parqués comme des chèvres en troupeau, l'une sur le dos de l'autre, qui emplissent tous les coins de leur puanteur et sèment la pestilence et la mort » extrait du Codex Atlanticus (65 v-b) !

 

Réflexions sur un auto-confinement réussi.

 

Dans les années 1990, la prospère industrie textile italienne vivait les « derniers jours de Pompéi ». A Prato, à vingt kilomètres au Nord de Florence, les Chinois de Wenzhou avaient racheté la totalité des établissements industriels et organisaient l’installation de la plus grande communauté chinoise d'Europe après Paris et Londres (aujourd'hui évaluée à plus de 60 000 habitants sur les 250 000 que compte la ville !).

 

Fin janvier 2020, quelques milliers d’entre eux sont partis fêter le Nouvel An chinois mais, dès le 10 février, à leur retour, les dirigeants de la communauté leur imposaient un isolement draconien de deux semaines en même temps qu’ils appliquaient un confinement sévère à tous leurs ressortissants. Cela presque un mois avant que le gouvernement ne le décide pour l’Italie.

 

Le phénomène d'émulation a joué sur près de 40% de la population autochtone, appliquant spontanément les mesures sanitaires. Le fait est que la ville de Prato, en avril 2020, comptait moins de 30 cas avérés et un seul mort (enquête du journal Le Point).

 

Il est vrai que n’existaient pas, au 16ème siècle, nos incontournables « réseaux sociaux » qui altèrent l’information impartiale et honnête. Dommage que le merveilleux outil de communication que représente Internet soit devenu le véhicule de la désinformation, de la diatribe et de l’appauvrissement de notre langue*(1).

 

Reprenons humblement du recul et tentons de retrouver nos facultés de raisonner.

 

Au moment où plusieurs pays d’Europe viennent de rétablir la quatorzaine aux visiteurs Français, parce que notre coefficient de morbidité a dépassé le seuil critique le 31 juillet, le principe de précaution est plus que jamais de rigueur, nos vies en dépendent.

 

*(1) Fake news, twitter, liker, podcaster sont des termes franglais que beaucoup de pays de la francophonie, comme le Québec, refusent.

15 Juillet 2020

RÉFLEXIONS SUR NOTRE HISTOIRE

Le chemin des moyens à l’objet …

Gérard Saccoccini

 

 

 

Dans le patrimoine universel de l'humanité, l'histoire des peuples constitue un bien commun à toutes les générations qui se doivent de le connaître afin de le transmettre à leur tour, en toute impartialité, ce qui représente sans doute l’exercicele plus difficile dans la conservation de la mémoire.

 

« Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ! ». Cette phrase, que l'on prête à Churchill, n'est qu'une des innombrables mises en garde qui, de Confucius à George Santayana, en passant par Aldous Huxley, invitent à ne jamais oublier les leçons d'un passé qui répèteraient sans cesse les péripéties de l'Histoire, imposant un constant devoir de vigilance. Le tragique constat de Karl Marx : « l'Histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce » suffit à donner à ce devoir sa pleine légitimité.

 

Au cours des siècles, par une sorte de volonté disculpatoire, toutes les guerres furent définies, justifiées ou nommées, par un nombre incroyable de qualificatifs : guerre juste, sacrée, sainte ou encore guerre légitime, sans véritablement considérer et qualifier les moyens mis en œuvre pour les conduire. Lesquels menaient de part et d'autre à des dérives et à des crimes.

 

Il n'y a pas de guerre noble ! Dans la relation juste de l'Histoire, si l'on doit impérativement considérer et les moyens et l'objet, l'historien se doit de ne jamais les confondre.

 

A titre d'exemple, à l'analyse des conquêtes islamiques, on ne peut occulter le lien capital tissé par la culture arabe entre le legs gréco-romain et l’Occident (notamment par l’œuvre d’Avicenne, puis d’Averroès). Mais on ne peut pas, non plus, considérer la Première Croisade seulement comme une agression européenne contre le monde musulman sans céder à une contrevérité qui impose aujourd'hui un raccourci par trop simpliste. L'appréhension et la compréhension de l'histoire des peuples concernés en sont faussés car, contrairement aux entreprises qui suivirent, la première croisade ne fut que la riposte à une des plus terribles manifestations du prosélytisme religieux guerrier, générée par l'expansion meurtrière de l'Islam dans un but passé sous silence : l'établissement de la puissance Seldjoukide.

 

La constitution du califat « politique » évinça le sultan de Damas, ne lui laissant qu'une autorité très relative sur la direction du califat religieux. Le vecteur hégémonique principal en fut, dès le 8ème siècle, la colonisation du Proche Orient, puis de l'Afrique du Nord, de l'Espagne, et ensuite du Languedoc et de l'Italie du Sud dont les populations étaient majoritairement chrétiennes et juives.

 

La justification de ces guerres était religieuse. L'objet en était la conquête du bassin méditerranéen, animée par le devoir de défense de la foi. Les moyens utilisés étaient la soumission brutale ou l'éradication des infidèles : ce fut la « Guerre Sainte » !

 

Le 28 juillet 1480, la flotte turque commandée par Kedük Ahmed Pacha assiège Otrante (Italie). Le 11 août, la ville est prise d'assaut : sur les 22 000 habitants, 12 000 sont massacrés dont 800 décapités, les autres réduits en esclavage. L'archevêque, les prêtres et le gouverneur furent sciés en deux. (Hammer-Purstall, Histoire de l'empire ottoman, Hellert, Paris 1836).

 

L'apport culturel de la civilisation arabe au monde occidental est considérable, c'est indéniable. Il s’est accompagné d’agressions violentes, de conquêtes brutales, de viols, de massacres et de crimes ayant fait des milliers de victimes, ça l'est tout autant.

 

Le reconnaître, et ne pas dissocier de l’héritage la finalité et les moyens utilisés (sans les confondre), c'est admettre que l'analyse de toutes les entreprises coloniales doit se faire par un prisme très large dont le filtre doit être l'impartialité de l'historien, dégagé de la pensée unique et de tout élément passionnel.

 

Le débat actuel autour du passé colonial des pays européens ne devrait pas être abordé sans s’abstraire au préalable des analyses partielles ou partisanes, sectaires ou tendancieuses, des accaparements et déviances vite devenus des contrevérités, ceci afin d'éviter d'alimenter l'anachronisme qui consiste à juger les évènements du passé à l'aune d'une grille de valeurs actuelle. Sans le détachement et le recul qui s'impose dans de telles analyses, la conception de l'Histoire est inquiétante, porteuse de dérives et d’amalgames que seul un véritable enseignement public didactique pourrait contenir.

 

Aujourd'hui plus que jamais, alors que sont exacerbées les querelles des mémoires coloniales, et des actes qui s'y rattachent, l'Histoire doit rester l’Histoire.

 

Confrontés à la nôtre, l'impartialité et l’honnêteté doivent nous garder de succomber à la tentation d'en écrire une autre ou d'en construire une fausse.

L'édito du 15 Juin 2020

 

 LES GUERRES DE RELIGION EN PAYS DE FAYENCE

 

En 1590, Carcistes et Razats s’affrontent à Tourrettes !

 

Gérard Saccoccini

 

Au XVI° siècle, la Provence connaît un tournant crucial de son histoire. La Réforme a atteint Marseille en 1540 et, vingt ans plus tard, on dénombre plus de soixante communautés réformées qui se sont formées autour d’églises dites « dressés ». En 1558, deux hérétiques sont condamnés au bûcher par le Parlement d’Aix. La visite d'un pasteur genevois à Castellane va provoquer une réaction populaire favorable à la Réforme et une église « dressée » est créée.

 

Les frères de Mauvans,jeunes nobles acquis à la nouvelle doctrine, prennent la tête du mouvement et seront les instigateurs de la propagation de la « nouvelle foi ». Face à la réaction réfractaire, ce prosélytisme s'accompagne rapidement de violences. Antoine de Mauvans prend la tête de bandes de huguenots qui ravagent les terres de Haute-Provence. Appréhendé en 1559 à Draguignan, il sera massacré par la population.

 

Son frère, Paulon de Richieu, ou Paul de Mauvans, capitaine huguenot, jure de le venger et lève une armée de 2000 hommes qui parcourt la montagne l’année suivante, pillant et brûlant les bourgades, et saccage Draguignan en représailles.

 

Dès 1560, le Gouverneur général et grand Sénéchal de Provence, Claude de Savoie, comte de Tende, intervient très souvent en faveur des protestants de la Provence alpine et des territoires de Provence orientale. Personnage sage et modéré, plutôt favorable à la Réforme, il tente de calmer les esprits et de mettre fin aux luttes fratricides sans fin qui génèrent crescendo, dans les deux camps, des actes de rétorsions de plus en plus violents.

 

En 1562, soucieux d'éviter les souffrances du petit peuple rural, il engage le même Paul de Mauvans pour mettre un terme aux ravages perpétrés par le capitaine catholique Durand de Pontevès qu'il oblige à se retirer à Porquerolles. En 1563, il rédige une supplique à l'attention de son parent, Emmanuel-Philibert duc de Savoie, pour défendre la liberté de conscience dans ses états. Claude de Savoie meurt en 1566. Son fils Honoré est nommé à sa place, la guerre reprend de plus belle l’année suivante.

 

Près de vingt ans plus tard, des bandes de Carcistes ravagent la Provence. Ce sont des catholiques intransigeants, dévoués corps et âme à leur capitaine, le comte Jean Pontevès de Carcès, d'où leur nom. Ils s'opposent aux partisans de la tolérance, appelés les Razats, en référence à leur chef : le gouverneur maréchal de Retz, ennemi juré des Pontevès. Néanmoins, dans leur comportement, les Razats n'ont rien à envier à leurs adversaires : ils ravagent le pays, pillent et brûlent les villages, massacrant les populations avec le même enthousiasme.

 

 

Jean de Villeneuve, seigneur de Tourrettes, né catholique et baptisé, a épousé le 26 mars 1562 Pierrette d’Oraison, fervente calviniste qui lui donnera dix-sept enfants. Après vingt-trois ans d’une union parfaitement harmonieuse, Jean décède. Or, un mois avant de rendre l’âme, il a abjuré le protestantisme pour pouvoir être enterré en terre catholique et pour obéir à son roi, Henri III. Lassé de voir son peuple s'entre-tuer, le souverain, a décidé que tous les huguenots qui n’abjuraient pas verraient leurs biens confisqués et remis entre les mains de parents ou alliés catholiques.

 

A la mort du roi de France Henri III, Pierrette d’Oraison va soutenir avec ferveur la cause d’Henri de Navarre, alors protestant et prétendant au trône de France et la petite forteresse de Tourrettes va servir de refuge pour les protestants contre les voisins catholiques de Fayence.

 

Il ne s'agit pas d’un véritable château-fort, défini comme ouvrage résultant de l'ingénierie militaire féodale pour regrouper l'administration civile, la famille et l’armée d’un feudataire, mais plutôt d’un « parage », ouvrage défensif constitué de palissades englobant plusieurs tours de vigie, dont certaines en bois, et une maison forte, ou logis, destinée au seigneur.

 

 

On peut imaginer qu’entre Fayence et Tourrettes, au motif des luttes religieuses, se sont succédé avec une même ardeur coups de mains, rapines, pillages, mais aussi règlements de comptes, détournements de successions et captations de biens.

 

Considéré comme un enjeu stratégique pour les Réformés, le « château » de Tourrettes est « bombardé » en 1590 par les fayençois avec un canon prêté par l'armée des Ligueurs, commandée par le duc Jean-Louis de Nogaret, seigneur de La Valette et de Caumont, duc d’Epernon. Pierrette d’Oraison et sa nombreuse famille trouvent refuge dans la plaine, à la bastide du Chautard. Tourrettes est investi par les Ligueurs et la forteresse est détruite en 1592.

 

Deux ans plus tard, Henri de Navarre converti est sacré roi de France, la paix revient. Avec lui, quantité de seigneurs protestants se convertissent également, dont Jean de Villeneuve et ses frères, les enfants de Pierrette d'Oraison qui, elle, n’abjura jamais et mourut au Luc en 1626.

 

Conversion de conviction ou de convenance ? Il semblerait que nombre de seigneurs aient abjuré leur foi pour échapper à la saisie de leurs biens prévue aux ordonnances royales. Mais le bon roi Henri n'avait-il pas dit lui-même pour justifier sa conversion : Paris vaut bien une messe ?

 

Jean de Villeneuve rentra à Tourrettes où il organisa le partage de ses biens. Dès lors la branche des Villeneuve-Tourrettes s'installe dans la grande maison au-dessous de l'enceinte (aujourd'hui la Mairie). En 1657, la seigneurie de Tourrettes est élevée au rang de comté. En 1689, elle hérite du marquisat de Trans.

 

 

Les mercredis 24 juin, 22 juillet et 5 août, organisées par l'Office de Tourisme de Fayence, les Rondes Secrètes commentées vous permettront de découvrir, en nocturne, une partie des dessous de l'histoire des luttes entre nos deux villages. Animée par des personnages du passé, la promenade au fil des ruelles de Fayence évoquera, entre autres découvertes, certaines de ces péripéties.

Réservation obligatoire : 04 94 76 01 02


Sur la façade de l’ancienne mairie de Tourrettes,
une discrète plaque commémorative

15 Mai 2020

 

L’ÉTRANGE MONSIEUR AUBIN

Contributeur imprévu auProgramme Mémoire du Monde de l’UNESCO

Gérard Saccoccini

 

Joseph Marius Alexis Aubin est né à Tourrettes, dans le Var, le 18 juillet 1802. On sait que son père était originaire du village de Mons mais l’on ne possède que peu de renseignements sur sa vie et son parcours scolaire depuis l’école primaire jusqu’à son passage par l’École des Beaux-Arts et par l’Ecole normale. Il fut nommé au poste de directeur de la section des sciences à l’École normale supérieure et resta en exercice à l’Université de Paris jusqu’en 1830, année de son départ pour le Mexique.

En 1830, à vingt-huit ans, Aubin rejoint la mission archéologique française qui part pour le Mexique sous les auspices des scientifiques Arago et Thénard.

L’intérêt pour l’américanisme, s’il faisait figure de nouveauté au début du XX° siècle, fut suscité par les récits de voyageurs avant la conquête espagnole, entretenu par les érudits et les scientifiques pendant la période coloniale, mais restait en fait très confidentiel et réservé à quelques initiés.

Au cours de son séjour de dix années, Aubin réunit une vaste collection de dessins et de manuscrits. Elle se composait, d’une part, de manuscrits, peintures, et d’un grand nombre de chroniques en nahuatl provenant de la succession des fils du célèbre astronome Antonio Gama et, d’autre part, des éléments de la collection réunie par Lorenzo Boturini, historien, ethnographe et collectionneur, sujet autrichien d’origine italienne.

Subjugué, Aubin quitta la mission archéologique française pour se consacrer à l’étude des anciens manuscrits. Pour subsister, il fonda un collège franco-mexicain, qu’il vendit en 1840, avant son retour en France. L’établissement serait donc le lointain ancêtre du Lycée actuel fondé en 1937 pour la communauté française de Mexico.

 

Les conditions rocambolesques dans lesquelles s’effectua le départ étaient dues à l’obligation de dissimuler aux douaniers mexicains ses précieux grimoires qu’il répartit dans plusieurs cantines bourrées de notes inutiles et de vieux papiers.

On peut imaginer le travail colossal qu’ont représenté le récolement et le reclassement de toutes ces notes en vue de constituer un mémoire raisonné des travaux de décryptage minutieux effectués par Aubin, glyphe après glyphe. Un travail fort heureusement facilité par l’apprentissage de la langue phonétique Nahua pour en acquérir la maîtrise, durant les années passées au Mexique.

 

Il fonda, en 1857, la Société Américaine de France, société élargie en 1859 pour devenir la Société d’Ethnographie Américaine et Orientale. Il fut l’un des membres, nommé le 27 février 1861, à la Commission Scientifique du Mexique appelée à collaborer, avec l’élite scientifique mexicaine, des académiciens de l’Institut de France et des savants. Un pareil panel de sommités constituait pour lui une véritable reconnaissance de la somme des connaissances acquises et un hommage appuyé au « Champollion de cette seconde Égypte » (Albert Réville, théologien).

 

Aubin s’était ruiné dans de malheureux investissement lors de la souscription, ouverte en 1880, pour la construction du canal de Panama (qui déclenchera un énorme scandale). Il est vraisemblable que ce sont des difficultés financières qui l’ait incité, début 1889, deux ans avant sa mort, à accepter la proposition d’achat de sa collection, présenté par l’antiquaire Eugène Boban, agissant pour le compte du collectionneur Eugène Goupil, mécène et entrepreneur franco-mexicain.

La collection était encore constituée d’un amoncellement de documents dans un tel état de confusion au moment de la vente que l’acquéreur chargea Eugène Boban de remettre de l’ordre de « ce fouillis » et la relation qu’il en fit est très édifiante :

« (…) M. Aubin avait la manie d’écrire au hasard sur la partie restée en blanc de tous les fragments de papier qui se trouvaient sous sa main. Ainsi nous avons des notes qui sont écrites au verso de prospectus, de bordereaux du comptoir d’Escompte, de la Banque de France, de factures diverses, de notes de restaurant ; d’autres occupent les feuilles restées en blanc des lettres qu’il recevait… » 

Il est alors décrit comme un homme paranoïaque, aigri et misanthrope, retiré du monde, « …un petit vieillard d’aspect bizarre, toujours négligé, qui se traînait plus qu’il ne marchait […]. Il ne causait avec personne attirant seulement l’attention par la singularité de sa tenue et son expression de défiance à l’égard de tout et de tous. » (Albert Réville, Professeur au Collège de France - Les aventures d’une collection).

Ce sont sans doute ces traits de caractère névrotiques, comparés à la généreuse libéralité de Goupil (qui destina d’emblée son acquisition à la Bibliothèque nationale), qui expliquent que l’on ait quelque peu oublié celui qui constitua cette collection en rachetant une partie de celle réunie par Lorenzo Boturini.

Alfred Adler disciple de Freud, fondateur de la psychologie individuelle, explique que l'« on peut comprendre chaque névrose comme une tentative de se libérer d'un sentiment d'infériorité pour passer à un sentiment de supériorité. Mais le chemin de la névrose mène à l'isolement. Détourné en grande partie de la réalité, le névrosé vit dans l'imagination. Il se sert d'un bon nombre d'astuces lui permettant de fuir des exigences réelles et de briguer une situation idéale qui lui permet de se soustraire à la responsabilité et à la performance sociale. Ces libertés et le privilège de la souffrance composent le substitut pour le but originaire (mais risqué) de la supériorité.

 

En 1890, Auguste Génin, homme d’affaires, journaliste, écrivain et mexicaniste présentait une communication intitulée « Collection Boturini-Aubin de manuscrits figuratifs mexicains ». Il y rappelait l’énorme travail de Eugène Boban et l’histoire du sauvetage de cette collection « …quand, heureusement, M. Aubin vint s’établir à Mexico et réussit, à force de persévérance et d’argent à retrouver et acquérir la plus grande partie des documents. Il les apporta en France, à son retour en 1840. […] Oubliée dans une bibliothèque du Ministère, promenée de couvent en couvent, la précieuse collection aurait fini par disparaître complètement en se disséminant dans les bibliothèques particulières.

 

Aujourd’hui au Mexique, toute une nation reconnaît en Aubin, le spécialiste sérieux et fiable, référence de l’américanisme, et l’homme qui lui a restitué son identité.

En 2002, l’Université Nationale Autonome de Mexico, lui a rendu un hommage appuyé pour l’extraordinaire travail réalisé, dont la qualité et la clarté de la présentation didactique ont permis la conservation du patrimoine linguistique et intellectuel de tout un peuple et d’une des cultures mésoaméricaines les plus remarquables.

 

Évoquant l’action de ces hommes d’exception, Auguste Génin concluait :

« …un jour vient où l’on connaît leur œuvre, on l’apprécie, on leur rend justice ; ils ont cru, en leur modestie, qu’ils n’apportaient qu’une très petite pierre à l’édifice de l’histoire de l’humanité, il se trouve parfois qu’ils auraient pu dire comme Horace :

Exegi monumentum (j’ai érigé un monument) ! »

 

Nul n’est prophète en son pays ! Jamais cette expression, tirée des évangiles de Luc et Matthieu, n’aura exprimé avec autant de vérité que les qualités d’une personne sont plus souvent reconnues à l’étranger que dans sa propre patrie.

Sur la façade de l’ancienne mairie de Tourrettes, une discrète plaque commémorative, apposée sous la municipalité Demichelis, garde le souvenir d’un grand contributeur avant la lettre au Programme Mémoire du Monde de l’UNESCO*.

 

L’étrange Monsieur Aubin est mort le 7 juillet 1891, à Callian, à l’âge de 89 ans.

 

*« Mémoire du Monde » est un programme créé en 1992, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), visant à sensibiliser la communauté internationale à la richesse du patrimoine documentaire, à la nécessité d’assurer sa conservation pour les générations futures et à le rendre accessible à un large public.

15 Avril 2020 

 

CITO ! LONGE ! TARDE ! *       

Généalogie du coronavirus et ce qu’il advint à Tourrettes

Élizabeth Duriez

        

*Vite ! Loin! Tard! Conseil formulé par les traités de médecine au Moyen-Age en cas d’épidémie de peste. La fuite était alors considérée comme la meilleure des solutions.

 

Historique des grandes pandémies qui ont marqué notre histoire et ressemblances avec l’épidémie du coronavirus que nous connaissons.

        

Retenons la grand peste noire qui a déferlé sur la France de 1348 à 1352, l’épidémie de choléra morbus des années 1830 et la grippe espagnole de 1918. Trois fléaux ayant provoqué de terribles taux de mortalité: la première avec sept millions de morts en France (soit plus de 40% des dix-sept millions de Français d’alors); la deuxième cent mille morts (0,3% de la population); et la dernière quatre cent huit mille morts (1%) mais 50 à 100 millions au niveau planétaire, qui la rend donc plus ravageuse  encore que ne l’avait été la Première Guerre Mondiale!

 

En étudiant la propagation, l’origine, et les moyens de lutte de chacune, apparaissent des similitudes pour le moins troublantes:

Propagation: autrefois, et en toute logique, du fait de la lenteur des déplacements et des communications.

En 1347, la peste débarquée en septembre à Marseille mettra onze mois pour atteindre Paris et attestée en Août.

500 ans plus tard, le choléra ira deux fois plus vite de Berlin à Paris.

En 1918, la grippe dite « espagnole » pour avoir atteint d’abord l’Espagne, (mais au départ non mortelle), arrivera mi-septembre aux Etats-Unis, puis touchera la France

vers le 15 octobre, et se répandra de façon très rapide en touchant les armées combattantes et ensuite la population civile.

Aujourd’hui, la mobilité massive des populations, la vitesse de déplacement par avion, les marchandises livrées par conteneurs entiers expliquent la vitesse fulgurante de la propagation au XXIe siècle.

 

Origine: Ces trois pandémies sont originaires d’Asie, dont deux de Chine, et la première (peste noire) - et cela est incroyable - de la province de Hubei, dont la capitale est aujourd’hui Wuhan! Au cours du XIIIe siècle en Asie, de terribles sécheresses sur les hauts plateaux ont brusquement décimées des populations de rongeurs. Leurs parasites les ont alors délaissées, transmettant le bacille de Yersin à de nouveaux hôtes comme les rats. Ceux-ci vont infester beaucoup de pays d’Asie grâce à la Route de la Soie (entre autres). La maladie est détectée en 1337 en Kirghizie, d’où elle gagne les rives de la Caspienne puis celles de la mer Noire où l’armée du grand Khan de la Horde d’Or, Janberg, assiège le comptoir génois de Caffa (aujourd’hui Feodosyia) en 1346. Or les Mongols utilisent la peste comme arme biologique! Ils jettent les corps de leurs soldats morts par-dessus les murs de la ville. Caffa est un port de commerce important d’environ 70.000 habitants dont 80% sont des Génois. Le port peut accueillir jusqu’à deux cents navires…Le bacille de Yersin a de quoi faire et progresse à une vitesse de 1 à 2 km par jour. La peste explose lors du retour des galères génoises, car bien que refusées d’accoster à Gënes, elles ne le sont pas à Pise ni à Marseille. C’est ainsi que les Italiens sont infestés avant les Français …même acheminement que le Covid-19!

 

La grippe espagnole était de son côté originaire de la ville de Canton et si le cheminement du choléra morbus est connu depuis l’Inde, rien ne dit qu’il n’ait pu arriver lui aussi de plus loin à l’Est…

 

Moyens de lutte:

D’abord la panique, et le manque de moyens des médecins. Depuis le XIVe siècle, le masque est la grande constante! Masque qui se double de toute une panoplie protectrice. Au XIXe et au XXe siècle les gouvernements s’organisent. En 1831, on essaye d’identifier les premiers cas et l’on décide des quarantaines, en prenant des mesures de confinements (des malades, des croque-morts, etc…). Des contrôles sanitaires aux frontières sont mis en place pendant la grippe espagnole dont le Président du Conseil, Casimir Perier, sera la victime la plus célèbre de cette épidémie. Certaines villes décident la fermeture des salles de spectacles et interdisent les réunions.

Un peu partout les écoles et les lycées sont fermés et les cérémonies religieuses réduites. Les poinçonneurs des autobus parisiens refusent les passagers qui ne sont pas équipés de masque.

On se lave les mains et la bouche après chaque soin. Et on se goinfre de gousses d’ail, réputées garantir contre la contagion.

Au travers des siècles, la société se raccroche beaucoup à la religion. Tout individu connaissait au moins deux ou trois épidémies de peste dans sa vie! Ainsi sont nées les processions religieuses afin d’exorciser le mal. Les riches portent des pierres précieuses censées repousser le virus. C’est l’origine de la  bague de fiançailles. On l’offre à sa promise. Elle doit protéger la future épouse de toutes maladies contagieuses et surtout de la peste ou du choléra.

 

Et à Tourrettes dans tout cela?

Le village de Tourrettes tel que nous le connaissons aujourd’hui ne fut construit qu’à partir de la fin du XVe siècle. La peste noire et  la guerre qui s’en suivit auront pour conséquence la disparition pure et simple du premier village.

En six mois tout le monde est touché de façon brutale et dramatique, surtout les personnes vivant en communauté, les villages resserrés dans leurs murailles ainsi que deux catégories très précieuses à la vie des peuples: les paysans et artisans producteurs de nourriture et de richesse, ainsi que les monastères et abbayes. Désastres…Misère….

Conséquence du fléau à Tourrettes: D’une trentaine de feux recensés en 1315, la population était passée à moins de vingt feux en 1371 soit vingt ans après le passage de la peste.

Il aurait fallu quelques décennies de prospérité pour redonner expansion et bien être à la Provence. Hélas, un autre drame allait éclater: la guerre. Une sombre histoire de famille connut sous le nom de la guerre des Duras. Mais ceci est une autre histoire….

 

Dans l’église de Tourrettes se trouve un retable, bien restauré, représentant Saint Sébastien et Saint Roch.

Certains saints protecteurs sont identiques dans tous les villages. Saint Sébastien et Saint Roch ont une destinée commune par la vénération et l’intercession que les habitants leur accordent. Pourtant leurs histoires diffèrent ainsi que leur légendaire…

Saint Sébastien: originaire de Narbonne, tribun de la garde prétorienne et chef d’une compagnie d’archers. Cette dernière attribution justifie la représentation que l’on en fait. Le supplice des flèches qui le transpercent mais ne le tuent pas fait qu’il devient le premier des saints anti-pesteux. Une antique croyance représentait la peste comme décochée par les flèches d’un dieu irrité. On lui attribue également son intercession pendant la peste de Rome en 680.

Autre saint anti-pesteux:

Saint Roch: Né à Montpellier vers 1350. La légende dit qu’il est venu au monde avec une petite croix rouge sur la poitrine. De là, l’étymologie de son nom: rubeus (rouge) et non pas roc (rocher). A la mort de ses parents, et après avoir distribué toute sa fortune aux pauvres, il se rend en pèlerinage à Rome. Dans les Appenins, il trouve une ville ravagée par la peste. En réconfortant et soignant les malades il est lui aussi contaminé. Alors il se retire dans une forêt impénétrable pour y mourir seul, sans semer la contagion. Dieu lui envoie un ange guérisseur qui lui applique un baume sur sa plaie d’où jaillit une source pour étancher sa soif. Chaque jour, le chien d’un seigneur voisin lui apporte un pain dérobé à la table de son maître. Guéri, Saint Roch retourne à Montpellier mais personne ne le reconnaîtra pas même sa famille. Dénoncé comme espion il finira par mourir dans un cachot.

Ce saint oublié verra son culte ravivé au XVe siècle avec le développement des Confréries portant son nom. Le culte populaire précédera sa canonisation officielle.

Lors des épidémies de 1630 et 1720, on inscrivait trois lettres sur la porte des maisons : V.S.R. (Vive Saint Roch) pour se préserver de la peste.

Saint Roch est toujours représenté en pèlerin. A partir du XVIe siècle s’y joint le chien ravitailleur et l’ange infirmier.

 

 

 

Certains de nos contemporains ont eux aussi fui les villes pour se confiner à la campagne ou ailleurs….

« Cito! Longe! Tarde ! »….Vite! Loin! Tard! ne vous rappelle rien ? Alors lisez ou relisez « Pars vite et reviens tard » de Fred Vargas. Dans ce livre elle s’est inspiré de la peste des chiffonniers à Paris en 1920. Chercheuse au CNRS , spécialisée dans l’époque médiévale, elle emploie le vieux français pour interpeller les foules ainsi que le symbolique superstitieux du Moyen-Âge.

 

Les temps changent, les moeurs changent, mais les pandémies restent…..Débats?

 

Géraldine coiffée de son diadème de diamants aux motifs de roses et du casque de Skanderbeg, présent de mariage de son époux le roi Zog.

15 Mars 2020

 

UNE REINE D'ALBANIE À TOURRETTES ...

 

        LA ROSE BLANCHE DE TIRANA

 

                                                         Elizabeth Duriez

 

 

En faisant des recherches sur l’histoire de Tourrettes, on fait parfois des découvertes inattendues….

 

Au début du XXe siècle, les 1% les plus riches percevaient environ 20% du revenu global avant impôt dans les pays occidentaux.

C’est l’âge d’or des rentiers, de ceux qui ont récolté les fruits de la seconde révolution industrielle et qui vivent de leur patrimoine industriel, foncier et immobilier. Beaucoup sont originaires des Etats-Unis.

Les riches Américaines venaient en Europe en voyage d’agrément principalement à Londres ou à Paris.

Comme nous dirions aujourd’hui: « Places to be! »

C’est lors d’un de ses voyages que Gladys Virginia Steuart, fille de descendants de la noblesse écossaise ayant émigré en Amérique au XVIIe siècle, rencontre à Paris lors d’un dîner privé à l’Ambassade des Etats-Unis, un homme extrêmement élégant, raffiné, et fort séduisant Gyula Rudolf Apponyi; une des plus vieilles familles de la noblesse hongroise.

Le mariage a lieu en Juillet 1914 à Genève. De cette union naîtrons trois enfants dont Géraldine Margit Virginia Olga, comtesse Apponyi le 6 Août 1915 à Budapest.

Ainsi grâce à son entourage, Géraldine parle hongrois, anglais avec sa mère, allemand car elle fait sa scolarité au couvent du Sacré-Coeur de Pressbaum près de Vienne où toutes les jeunes filles de l’aristocratie autrichienne et hongroise y sont inscrites. (Plus tard, on rajoutera le français).

La Première Guerre Mondiale a démantelé l’empire austro-hongrois et des tensions apparaissent y compris  au sein des grandes familles. Celle de Géraldine n’y échappe pas. Aussi lors de vacances chez la tante Fanny Karolyi, celle-ci décide de créer une sorte d’école botanique: le Club du Tournesol afin de réconcilier la jeunesse.

Au club du Tournesol, qui a une vocation éducative et sociale, il n’est pas question de se laisser appeler par son prénom. Encore moins « comtesse » ou « baronne »! La règle veut que les petits garçons soient des poissons, les fillettes des fleurs sauvages, les jeunes hommes des arbres ou des arbustes, et les jeunes filles, des fleurs. Ainsi Géraldine se voit-elle baptiser « la rose blanche ». Un poétique surnom que les Hongrois, fiers de leur compatriote, populariseront en hommage à sa beauté sous l’expression plus officielle de « rose blanche de Hongrie ».

 

Le comte Gyula Apponyi meurt au printemps 1924 à 48 ans.

Gladys se retrouve veuve à 33 ans avec trois enfants dont un bébé de cinq mois. Dès le mois de juillet 1924 elle veut fuir Budapest où elle a été si malheureuse.

Les Strale, sa famille américaine, viennent de s’installer à Menton et l’invite à les rejoindre. L’invitation arrive à point nommé. Sans hésitation, elle prend le premier train pour la Côte d’Azur avec enfants et bagages.

Le séjour sur la Côte devait être provisoire, mais à Menton Gladys se sent peu à peu revivre. Le soleil permanent apaise la douleur et rend la vie plus gaie et animée.

Les filles vont dans une école anglaise très réputée de Menton.

Nous sommes en 1925.

Bien que tout le monde porte le deuil, Gladys sort souvent. Pourtant sa bonne humeur se gâte chaque fois qu’arrive des nouvelles de sa belle-famille où il est question de « retour des enfants en Hongrie » ou, à défaut, de « couper les vivres ». Et pour compliquer les choses, Gladys et Mme de Strale, grand-mère des enfants, ne se parlent plus!

Pour cause! Gladys a épousé le lieutenant-colonel Gontran Girault dans une petite chapelle de la Côte sans en avertir personne. A la stupeur des enfants, Gladys leur apprend qu’il est leur nouveau père.

 

Bien qu’auréolé de faits militaires d’une remarquable bravoure durant la Première Guerre mondiale, il a, aux yeux de Mme de Strale, le double défaut de n’être point « né »et de ne pas avoir de fortune personnelle. En effet, il est un « pur jus » des notables de la IIIe République, c’est-à-dire radicaux-socialistes convaincus. Les Girault ne croient pas à grand-chose, ce qui afflige particulièrement les Apponyi, qui n’ont jamais caché leur désir  de donner une éducation religieuse poussée à leurs enfants.

De ce second mariage naîtront un garçon et une fille.

 

En 1929, les Girault partagent leur temps entre Nice et Tourrettes, dans le Var, où ils ont acheté une immense propriété qui jouxte l’aérodrome. Gladys n’aimera jamais « Les Peupliers ». Pour les enfants, ces dizaines d’hectares vallonés seront un véritable paradis.

Géraldine ira à l’école à Nice, puis plus tard, elle viendra souvent en villégiature, en moyenne tous les deux ans ,à Tourrettes où elle aime dorloter ses petits frères et soeurs. De plus ses relations avec son beau-père sont amicales.

 

1937: Géraldine a vingt-deux ans. Pour les critères de l’époque, cela commence à devenir embarrassant.

Ballottée d’une maison à l’autre, elle est la parente pauvre que l’on cherche à marier en mettant en avant sa beauté pour compenser son absence de dot.

On a dit tout et son contraire sur la rencontre entre Zog 1er d’Albanie et Géraldine Apponyi. Oui, cette rencontre a été arrangée. La Hongrie et l’Albanie ont, avec ce mariage joué une partie diplomatique.

Comme sa mère, Géraldine épousera un homme vingt ans plus âgé qu’elle.

Comme sa mère, elle l’épousera un an avant la Deuxième Guerre mondiale en avril 1938, devenant ainsi reine d’Albanie. La dernière.

En juin 1939, elle met au monde son fils unique Leka. Mais quatre jours après l’accouchement, le couple s’enfuit en Grèce, évitant l’invasion de l’armée mussolinienne en Albanie avec à la clé une éventuelle capture…

Commencera pour eux de longues années d’errance et de souffrance. Après la Grèce, ce sera la Norvège, les Pays-Bas, l’Angleterre, puis l’Egypte, puis la France où ils s’installeront à Cannes.

Toutes ces années d’exil et d’humiliations vis-à-vis des Albanais ont eu raison de la santé du roi Zog 1er, rapatrié en urgence en région parisienne où il finira ses jours à l’hôpital de Suresnes le 9 Avril 1961 à l’âge de soixante-cinq ans.Il sera enterré au cimetière de Thiais dans le carré ds musulmans. Son corps ne sera rapatrié en Albanie qu’en 2012, année du centenaire de l’indépendance.

L’exil continuera pour Géraldine en Afrique du Sud. Ce n’est qu’en 2002 que le gouvernement albanais acceptera le retour de la dernière reine d’Albanie sur ses terres où elle mourut six mois après son retour au pays.

 

Epilogue:

- Le lieutenant-colonel Girault est mort en 1964. La propriété de Tourrettes a été morcelée et vendue à différents propriétaires. La Mairie a acquis la maison elle-même (à côté de l’école du Coulet) et souhaiterait y installer la Médiathèque.

- Sylviane, la fille du Lieutenant-Colonel Girault et de Gladys Virginia Steuart a épousé en 1955 Maurice Muselier. Elle aura deux enfants dont Renaud en 1959, homme politique bien connu en Région PACA.

- La propriété des Apponyi se trouve aujourd’hui sur le territoire slovaque sous le nom de Apponyi-Oponice à soixante-dix kilomètres de Bratislava et est devenu un hôtel de luxe.

- Leka II, petit-fils de la reine, a épousé en octobre 2016 une franco-albanaise et vit en Albanie.

15 Février 2020

 

 

GRASSE, CITE EPISCOPALE ET CONSULAIRE

 

Le 4 février, un petit groupe de l’Association Tourrettes-Héritage partait à la découverte de Grasse, capitale mondiale des parfums et berceau du peintre Jean-Honoré Fragonard, en complément à la conférence « Les Hasards Heureux de l’Escarpolette », donnée à Tourrettes le 15 janvier dernier.

Issue d’une bourgade du Xème s., la ville est bâtie à la croisée des grandes voies de communications Nord-Sud, unissant les territoires de la Provence orientale intérieure au littoral, et Est-Ouest, unissant le comté de Nice à la Provence rhodanienne.

Elle est adossée aux ressauts préalpins parallèles, orientés Est-Ouest, qui intègrent de vastes « plans » en escaliers dévolus à la culture de l’olivier et de l’oranger pour les plus tempérés.

Contenus entre leurs crêtes, les cours d’eaux « cherchent » le chemin de la mer et se fraient un passage perpendiculaire aux reliefs, entaillant le massif karstique de gorges étroites et impressionnantes.

Dans cette Provence orientale, les villages furent créés entre le XIème et le XIIème s. pour regrouper les communautés rurales et les sécuriser autour des châteaux. Le XVème siècle caractérisé par les guerres fréquentes et les épidémies verra le dépeuplement et l’abandon de ces sites qui ne garderont que peu de vestiges du Moyen Age. La reprise économique ne se manifestera qu’après le rattachement des terres de Provence à la Couronne, en 1482, avec le renouveau et la prospérité retrouvés au début du XVIème siècle.

 

Dépendante de l’évêché d’Antibes installé depuis 442, la ville bénéficie en 1244, par une bulle du pape Innocent IV, du transfert du siège épiscopal pour des raisons multiples, entre autres et en priorité, la volonté de s’éloigner du rivage pour se mettre à l’abri des razzias sarrasines.

De plus les désaccords fréquents, les controverses et les oppositions entre l’évêque et ses chanoines, n’étaient plus de nature à garantir la sérénité nécessaire à l’administration du diocèse.

Enfin, le souhait des comtes de Provence était de voir l’évêché installé sur un territoire relevant de leur autorité.

Devenue ville libre en 1155, à la faveur de luttes entre les feudataires de la famille Rodoard et l’évêque d’Antibes, dont l’autorité demeurait entière au titre du statut co-cathédral, elle fut le siège d’un consulat établi sur le modèle des cités-état italiennes. Les comtes de Provence prirent souvent ombrage des volontés d’indépendance de la petite république et de sa puissance économique à la croissance exponentielle.

Des liens commerciaux étroits et fructueux furent tissés avec Gênes, en 1171, puis avec Pise en 1179. Les échanges se faisaient par la mer, vers le port de Néapolis (La Napoule) et les marchandises étaient acheminées vers Grasse soit par le charroi suivant la vallée de la Mourachone, vers Mouans-Sartoux, soit par le cours de la Siagne, vers Auribeau, au moyen de barges plates halées depuis les rives.

La population s’accrut considérablement pendant un siècle, à tel point que la petite enceinte implantée sur l’éperon du Puy ne suffit plus à la contenir. La ville s’étendit alors vers le Nord et une nouvelle enceinte, percée de trois portes, fut construite dans la deuxième moitié du XIIIème s. Les fossés, au pied des murailles, furent longtemps le théâtre de parties de jeu de paume à main nue. Une fois les muraille abattues, l’artère construite sur leur emplacement fut tout naturellement nommé boulevard du Jeu de Ballon.

 

La prospérité de la petite cité tenait à une importante industrie de la tannerie, traitant les cuirs locaux et les peaux importées d’Espagne ou de Sicile, de laquelle naîtra une nouvelle catégorie sociale : les gantiers-parfumeurs. Les tanneurs grassois utilisaient largement, mêlée aux aromates et à la chaux, de la poudre de feuilles de myrte broyées qui donnait aux cuirs une magnifique couleur verte, objet de leur renommée.

A la Renaissance, la mode de parfumer les gants venait d’Italie. Lorsque le gant perdit son symbole de statut social, l’activité, sous le règne de Marie de Médicis, évolua naturellement vers le métier de parfumeur, favorisé par un climat exceptionnel permettant la culture des plantes essentielles les plus prestigieuses. La reine de France libéra, par décret royal, la toute nouvelle corporation de la sujétion aux apothicaires, eux-mêmes assujettis à l’autorité du corps des médecins.

La corporation s’organisa en entité indépendante qui reçut ses propres statuts en 1724, initiant une synergie croissante de développement commercial, exponentiel jusqu'à nos jours.

 

La promenade débutait par la Place des Fainéants (faix néant : portefaix, pas de confusion), proposait la découverte du centre historique avec la Place aux Aires, où l’on pratiquait l’étalonnage des instruments de mesure et d’arpentage (aires), traversée par un grand canal d’eaux vives bordé d’arcades qui alimentait les bassins dans les caves des maisons des tanneurs pour laver les cuirs. Face à la belle fontaine de 1821, la maison de Maximin Isnard, riche négociant tanneur et père du conventionnel girondin, est un très bel exemple des constructions du XVIII° siècle. La superbe porte aux vantaux de noyer massif est surmontée d’une magnifique grille en fer forgé bordant l’élégant balcon sur colonnes. La rue de l’Oratoire, du nom de la chapelle construite en 1632 par les frères de la congrégation homonyme, conduit à la rue de la Rêve Vieille, où l’on acquittait les taxes sur les marchandises entrant en ville, et débouche sur la Place aux Herbes (ou Place du marché). La Rue Droite, reliant les anciennes portes Est et Ouest était qualifiée par le mot drecho (droit) qui désignait non pas la rectitude de la voie principale, mais la voie la plus directe, bien que très sinueuse, pour aller d’une porte au centre de la ville, à la place du marché.

 Longeant le barri (muraille), vestige de la première enceinte entourant le Petit Puy (podium, plate-forme) on atteint l’imposante Tour de l’Evêque, en tuf de fontaine, jouxtant l’Hôtel de Ville, ancien siège épiscopal aux beaux appareillages de pierre noble.

La cathédrale Notre Dame du Puy, édifice caractéristique de l’art roman en Provence orientale, aux accents Ligures, est dépourvue de transept. Construite en belles pierres de calcaire blanc, elle abrite, entre autres, trois toiles de Rubens, le Lavement de Pieds de Fragonard, le retable de St. Honorat de l’école niçoise du XV° siècle, l’orgue aux quarante jeux du facteur Jungk de Toulouse. Au-dessus du maillage serré des venelles du Moyen-âge, dominant la rue Tracastel (entre les « châteaux ») surgit le gracieux clocher aux tuiles vernissées de la chapelle du couvent des Visitandines. Bien que cloitrées, elles accueillaient les jeunes filles issues de la bourgeoisie grassoise à qui elles enseignaient la fabrication de dentelles, de broderie et de pommades et onguents.

La rue Jean Ossola offre d’intéressantes façade d’anciens hôtels particuliers qui abritent le Musée du costume et le Musée des Beaux-Arts aménagés par les propriétaires de la parfumerie Fragonard.

L’ancien hôtel Pontévès-Morel (1779) - belle demeure provençale qui abrita Pauline Borghese en 1811- qui donne sur le célèbre Square du Clavecin dans lequel la statue de Fragonard (Auguste Maillard 1907) semble méditer, inspiré par sa muse.

 

L’après-midi était consacré à la visite de la Villa Fragonard, belle bastide provençale qui fut la résidence du riche négociant Alexandre Maubert, cousin du peintre Jean-Honoré Nicolas Fragonard, né à Grasse le 5 avril 1732.  Il fut un des plus grands peintres rococo, peintre d'histoirede genre et de paysages, assez rapidement spécialisé dans le genre libertin et les scènes galantes, comme le montre son célèbre tableau Le Verrou. Il ramena à Grasse les quatre grands tableaux muraux exécutés pour la comtesse du Barry qu’elle refusa, arguant que ces « tartouillis » étaient passés de mode. Les panneaux qui sont aujourd'hui conservés à Grasse dans la villa, qui est devenue le musée Jean-Honoré Fragonard, sont des copies réalisées par Auguste de La Brély, avant la vente des originaux au collectionneur américain Pierpont-Morgan (ensuite achetés par Frick en 1915, ils sont aujourd'hui conservés à la collection Frick de New York).

Fragonard est mort le 22 août 1806, Paris.

 

Une autre grande figure de la ville de Grasse était évoquée avant de quitter la Capitale mondiale des parfums : François Antoine Léon Chiris, né le 13 décembre 1839 et mort à Paris le 16 janvier 1900.

 Il fut un des plus grands industriels de la parfumerie et un homme politique français, député et sénateur des Alpes-Maritimes sous la Troisième République.

Fils de Léopold Chiris (1811-1862), important industriel négociant en parfumerie, héritier du parfumeur italien Antoine [de] Chiris en 1768, et de Claire Isnard (1816-1897), fille d'un banquier. Léon fut aussi le petit-neveu par sa mère de Maximin Isnard, député du Var à la Convention nationale.

En 1868, à Grasse, il transféra son usine de la Place Neuve dans l'ancien couvent des Capucins et fut le premier industriel de la ville à faire fonctionner ses machines à la vapeur. Il importait le musc de Chine, la badiane du Tonkin, le benjoin de Cochinchine, le patchouli et la citronnelle d'Indonésie et des Philippines, l'ylang-ylang de Madagascar. La notoriété des parfums Chiris était à son apogée à la fin du xix° siècle : la reine Victoria rend visite à Léon Chiris en 1891 dans sa villa Saint-Georges à Grasse.

L'industriel utilisa en 1894 la technique des solvants volatils pour l'extraction des parfums et inaugura en 1899 une nouvelle usine à Grasse, « la Mosquée », copie de l'usine construite à Boufarik.

Avec son concurrent, les établissements Roure-Bertrand fils, il fut à cette époque l'un des plus gros producteurs de parfums au monde, qui forma le jeune François Coty à l'art du parfum !

 

Nombre de participants « connaissaient » Grasse. Certains sans conviction ou intérêt particulier, beaucoup sans manifester le désir de s’y arrêter.

Tous ont été surpris et enchantés de cette découverte insolite et enrichissante.

15 Janvier 2020

15 Décembre 2019
 
Carnet de Voyage
 

 

 

ROYAUME DE JORDANIE

LES RACINES D’UNE NATION

(condensé de la Conférence du 20 novembre 2019 qui a réuni une centaine d'amis de l'Association Tourrettes Héritage )

Gérard Saccoccini

 

 

Dix mille ans avant notre ère, l’homme se sédentarisa dans la vallée du Jourdain, pratiquant la chasse et la cueillette, puis cultivant le blé et l’orge et domestiquant la chèvre, le mouton et le porc.

Entre les sites bibliques de la Mer Morte et de la Mer Rouge, envahie aux trois quarts par les sables du désert et longtemps peuplée de tribus nomades, la Jordanie est la charnière entre l’Orient et le monde méditerranéen.

Ici se superposent les strates de nombreuses civilisations et leurs splendides vestiges comptent parmi les plus importants du Moyen Orient, répartis de part et d’autre du fleuve.

Les sites archéologiques comme celui d’El Behida livrent aujourd’hui de précieux témoignages sur l’habitat, les modes de vie et l’outillage des hommes qui précédèrent, depuis le néolithique, les peuples actuels. A l’emplacement des villes englouties, sous les strates superposées des civilisations ultérieures et sur les vestiges laissés par le passage des conquérants, les oliviers millénaires, symboles immémoriaux de la vie, inscrivent dans le ciel l’histoire des peuples des cités disparues qu’ils exhument des entrailles de la terre.

 

Fertilisée par le ruban vert du Jourdain, la Jordanie offre l’alternance de ses douces collines, des roches violettes et noires, des plateaux fertiles et des rives du fleuve sacré sur les berges desquelles s’égrènent les témoignages des actes du Christ, comme l’église de la multiplication des pains et des poissons à Tabgha, au bord de la mer de Galilée. Jusqu’aux grès rouges tabulaires du Wadi Rum, depuis Jérash la romaine, en passant par Amman la blanche et les châteaux omeyyades, par les forteresses des croisés et les sables dorés du désert décrit par Lawrence d’Arabie dans Les Sept Piliers de la Sagesse, puis enfin Pétra la rose et le Mont Nebo, terme de la marche de Moïse vers la Terre promise, le vent de l’Histoire raconte les grandes périodes d’un passé omniprésent.

La nature, creusant, fracturant, polissant la roche par la tectonique et l'érosion, a façonné, au cours des millénaires, les formations que l'on peut voir aujourd'hui, qui subjuguèrent Lawrence d’Arabie découvrant le Wadi Rum, autre point d'orgue d'un voyage en Jordanie.  Puis vinrent les hommes et leurs combats résonnent encore dans les convulsions des orages roulant dans les gorges, portant l’écho du brouhaha des caravanes ou le fracas des combats des guerriers indomptables qui reconquirent les Terres Franques d’Oultre Jourdain ou de ceux qui firent la révolte arabe de 1916.

 

Périodiquement bouleversée par le passage des conquérants Assyriens, Perses, Grecs, Séleucides, Romains, Byzantins, Croisés, ravagée par les affrontement entre Ottomans, Egyptiens, Arabes, Fatimides, la Jordanie qui ne compte guère plus de cinquante années d’existence, a dû définir son identité dans le vaste cadre de l’histoire plusieurs fois millénaire de la naissance de nos civilisations.

 

"Welcome to Jordan", lance-t-on aux voyageurs arrivant en Jordanie. Cette "bienvenue" n'est pas un vain mot : rompant avec l'image récurrente d'un Proche-Orient en proie à une violence perpétuelle, le Royaume hachémite, dans le respect de la tradition bédouine, est un des pays les plus hospitaliers qui soit.


15 Novembre 2019
 

 

LIBERTÉ D’EXPRESSION

Gérard Saccoccini

 

 

 

Le développement hiérarchisé des sociétés primitives, l’émergence d’un pouvoir centralisé et la naissance des religions, ont créé le besoin de l’écriture.

A l’orée des temps bibliques, sur un chemin qu’il mit des millénaires à parcourir, l’homme a commencé à communiquer par l’image figurative qu’il fit entrer, peu à peu, dans un système de codification complexe.

Les images représentées ont rendu visible l’objet signifiant.

Lentement, les figurines et les pictogrammes composèrent un mode de lecture associant la phonétique aux symboles : le verbe était né. Il donnera naissance à l’écriture.

L’image devint mot et les images assemblées formèrent des phrases… Puis des livres de pierre, d’écorce, de peau et de papier.

Pour créer le lien entre « l’écriture de l’image » et la « lecture » de celle-ci, il fallut codifier les attitudes, les positions, les statures, la gestuelle et les couleurs.

L’ère chrétienne rendit incontournables tous ces critères : ils devinrent canoniques pour que l’art pariétal rende visibles les messages chrétiens invisibles.

C’est sans doute par l’identification de formes zoomorphes et anthropomorphes dans les courbes d’une pierre ramassée dans le lit d’un ruisseau, dans un coquillage, dans un morceau de bois façonné par les intempéries ou dans un os trouvé sur le sol – accentuées par l’adjonction de quelques traits gravés par l’homme - que naquit la sculpture !

C’est sans doute de l’assemblage de mégalithes pour réaliser un dolmen (premier ensemble construit) que prit forme l’idée du linteau ! A la fin du lointain néolithique, quelques 5000 à 4000 ans avant J.C., l’Homme venait de découvrir l’architecture !

C’est probablement ainsi que naquirent toutes les formes, toutes les disciplines de l’art de communiquer, qui permirent à l’homme d’acquérir la liberté de s’exprimer. La Raison fit le reste.

A l’origine simple élément naturel spontané de la vie sociale, érigé ensuite en liberté individuelle, ce concept s’est fortement intellectualisé lors de la Renaissance humaniste, puis au Siècle des Lumières avant que d’être proclamé droit imprescriptible, sans perdre de vue toutefois qu’il ne peut légalement s’exercer que s’il ne porte pas atteinte aux droits et libertés des autres.

Vaste débat !

En 1651, Thomas Hobbes rappelait dans son Léviathan que « … ceux qui approuvent une opinion particulière l’appelle Opinion, mais ceux qui ne l’approuvent pas l’appellent Hérésie ; et pourtant le vocable « hérésie » ne signifie rien de plus qu’opinion particulière… »

Il semble bien aujourd’hui que le Figaro de Beaumarchais soit la figure emblématique de la Liberté d’expression par cette tirade : « Sans la liberté de blâmer il n’est pas d’éloge flatteur ».

 

 

"...les stèles médiévales de pierre rouge appelées « khatchkars »..."

 
 
 
15 Octobre 2019
 

Carnet de Voyage

ARMÉNIE ÉTERNELLE, 

LA MÉMOIRE D'UN PEUPLE

 

(condensé de la Conférence inaugurale de la saison 2019/2020 qui a réuni une centaine d'amis de l'Association Tourrettes Héritage ce 9 octobre 2019)

 

Gérard Saccoccini

 

 

Réunis pour un périple du 15 au 23 mai 2018, nous avons découvert avec quelques amis  les mille visages d’un pays fascinant, riche en temps forts et en émotions. Des ruines de la cité ourartéenne de Zvartnots jusqu’au monastère de Sourp Ghégard (la Sainte-Lance qui perça le flanc du Christ), un deshauts lieux de la spiritualité, nous avons traversél’univers minéral des hauts plateaux arides, où les vallées profondes déchirent le sol de leurs cicatrices béantes et où les crêtes rocheuses acérées, en équilibre sur les versants vertigineux, éventrent le ciel.

Nous avons aussi découvert un peuple écartelé entre deuil et renaissance. Un peuple qui s’accroche à son histoire vieille de 3000 ans et à une terre minuscule et improbable perdue au milieu du Caucase.

 

Chère au cœur des arméniens, Erevan fut fondée huit siècles avant Jésus-Christ sur les ruines de la cité ourartéenne d’Erebouni. Elle est ainsila plus vieille cité au monde ayant pu documenter la date de son établissement. Yerevants : c’est apparu (cela s’est accompli) !  C’est en prononçant ce mot que Noé aurait pris pied sur la terre du Mont Ararat au troisième jour après la fin du Déluge,

Avec la cathédrale d’Etchmiadzine, siège de l’Eglise apostolique arménienne, une des premières églises chrétiennes au monde, le musée mémorial du génocide arménien constitue le premier temps fort du voyage et nous rappelle que ce pays est plus une identité qu’une entité géographique. Avant que n’ait été perpétré ce crime contre l’humanité, combien de peuples tentèrent de réduire cette nation ? Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Arabes, Seldjoukides, Ottomans et Russes ne purent jamais occulter la volonté opiniâtre de ces gens de préserver contre vents et marées leur culture et leur religion.

Ici le vent de l’Histoire raconte la mémoire occultée, la dispersion, l’exil, les structures détruites et les guerres perdues. Le mot « immuable » semble banni de ce sol, ou ne pourrait qualifier que cette volonté farouche d’exister, avec la douloureuse conscience qu’il n’y a pas dans les guerres d’autre vainqueur que la mort. Confronté à cette extraordinaire volonté de survivre, ces mots de l’écrivain William Saroyan me sont revenus en mémoire ; « Envoyez-les dans le désert. Laissez-les sans pain ni eau. Brûlez leurs maisons et leurs églises. Voyez alors s’ils ne riront pas de nouveau. Car il suffirait que deux d’entre eux se rencontrent, n’importe où dans le monde, pour qu’ils créent une nouvelle Arménie. » Arménie éternelle !

 

Le deuxième temps fort du voyage fut le récital de piano préparé avec la pianiste virtuose Arminé Soghomonian qui nous enchanta avec ses interprétations magistrales de Komitas, Chopin, Katchaturian et Rachmaninoff. Une très grande artiste rencontrée grâce à Dominique Genin, organisatrice d’un concert à quatre mains, dans la chapelle Saint Barthélémy de Montauroux, où Arminé s’était produite avec sa sœur Anaït, autre pianiste virtuose. Un autre grand moment d’émotion qui rappela que la musique est un art majeur, source de rassemblement collectif et de partage.

 

Depuis la vallée fertile au pied du Mont Ararat jusqu’au lac Sevan, par des routes qui flirtent avec le ciel,  s’enchaînent les vues de cartes postales : les vignobles et les riches vergers où domine l’abricotier, les caravansérails imposants, les stèles médiévales de pierre rouge appelées « khatchkars », les églises érigées ou excavées de l’âge d’Or, les stupéfiants monastères et la symphonie minérale des ensembles mégalithique de pierres dressées de Zorats Karer !

Au monastère de Tatev, nid d’aigle d’une beauté à couper le souffle à plus de 1500 mètres d’altitude, prend place le troisième temps fort de ce voyage. Le paysage de montagnes verdoyantes parfois couvertes de neige est somptueux. Autrefois difficilement accessible, on y arrive aujourd’hui par le plus long téléphérique bi-câble du monde ! Le murmure des sources dans les gorges sauvages souligne le silence et la sérénité du lieu.

A notre arrivée, dans l’abside de l’église, un buisson ardent de cierges brasillait dans la pénombre, lourde des voiles épais de l’encens. Venu du ciel de l’autel, le rai lumineux qui la traversait me fit penser à ce rite antique des fumigations odoriférantes pour flatter les narines des dieux par les effluves traversant la fumée : per fumum, l’origine latine du mot parfum.

Dans l’obscurité, derrière la barrière du chœur, se tenait une silhouette noire coiffée du saghavart, dont la barbe encadrait un visage grave mais juvénile dans lequel brillaient deux aigues marines : les yeux du père Michel, le prêtre qui avait choisi de se consacrer à ce monastère. Et d’y vivre.

Un regard impérieux et plein de bonté, à la profondeur insondable. Un regard de passeur qui avait la couleur des profondeurs marine et du rai de lumière bleue traversant l’espace.

J’ai pensé à l’Annonciation du Prado, de Fra Angelico, dans laquelle l’éclair de lumière qui inonde la Vierge jaillit de la main de Dieu et irradie l’espace.

J’ai pensé à la volonté de ce peuple, à la force irrépressible de son attachement à sa foi.

J’ai pensé que pour que ce pays ne soit pas la sépulture de la mémoire, il fallait maintenant écrire son histoire. La vraie, celle qui écarte les mensonges de la raison d’état et le seul récit des vainqueurs.

 

 

 

Anaït Soghomonian s'est produite en concert à Montauroux le 1er septembre 2018.

Un très beau livre : Erevan – Gilbert Sinoué – Flammarion (2009)

Un film d’archives : Mayrig d’Henri Verneuil (Achod Malakian) - 1991  

 

voir sur le site "revue" "conférence 2019/2020" un diaporama sur cette conférence

 15 Septembre 2019

 

L’INTERDIT DE TOURRETTES

Un fait divers de l’automne 1677.

UNE VISITE PASTORALE QUI TOURNE MAL

OU LES OUTRANCES DE PIERRE DE VILLENEUVE, L’INTRAITABLE BARON DE TOURRETTES

Nouvellement nommé évêque de Fréjus, Monseigneur Benoît de Clermont-Tonnerre voulut mettre fin à quelques divergences observées dans l’office de quelques saints honorés dans les églises du pays.

Par le synode de janvier 1677, il nomma une commission chargée de préparer le « Propre des saints du diocèse », document qui fut publié et rendu obligatoire l’année suivante, le 11 mai 1678.

Or en ce temps, le farouche baron Pierre de Villeneuve lui avait adressé une lettre, demandant la mutation de l’abbé Ordain, vicaire de Tourrettes, auquel l’opposait un conflit. L’évêque se trouva placé face à un véritable dilemme car l’abbé appartenait à une famille très respectable et jouissait d’une réputation  irréprochable.

Le 22 Octobre de l’an de grâce 1677, pour en avoir le cœur net, il décida d’effectuer une visite pastorale à Tourrettes, depuis sa résidence de Fayence : une église bien tenue serait la preuve d’un desservant fidèle et sérieux ! On s’agite, on court prévenir le baron, le bailli et toutes les personnalités concernées. Les hommes reviennent des champs ; les femmes redressent leurs coiffes ; on débarbouille vite fait les petits car une telle visite dans un village reculé est prétexte à une vraie fête (et au sacrifice du cochon) !

Mais l’ombrageux seigneur Pierre de Villeneuve « homme violent et superbe », défendit à toute personne, on ne sait pour quelle raison, de se porter au-devant du prélat.

 

L’évêque était entré avec sa suite dans l’église, édifice pauvre mais relativement bien tenu, et en faisait l’inspection, surpris qu’aucun notable, aucun villageois ne l’ait suivi dans le sanctuaire.

Au moment de franchir le seuil de l’église pour sortir, il se trouva face une foule hostile menée par le baron lui-même, son bailli et les consuls qui le poursuivirent de leurs injures jusque sur la place publique. Le père Girardin du couvent de Saint-Tropez assura même qu’ils allèrent jusqu’à le souffleter.

« Le doux et extrêmement bon prélat », ainsi que le décrit le chanoine Antelmy, partagé entre sainte colère et humiliation, sut contenir son indignation et s’en retourna à Fréjus, bien décidé à punir les coupables de l’outrage à sa fonction sacrée. Mais il était évêque et devait pardonner… Voulant laisser aux coupables le temps de se repentir, il attendit cinq semaines une quelconque résiliation ! Que nenni, rien ne put fléchir l’intraitable baron dont l’indigne conduite est restée inexpliquée. Le Chevalier de Clermont, frère de l’évêque alla même jusqu’à le provoquer en duel, mais l’affaire n’eut pas de suite.

 

Un avis de Clermont Tonnerre fut lu au prône et affiché aux portes de l’église stipulant que si, sous six jours, le baron, son bailli et les consuls ne se rendaient pas à Fréjus implorer leur pardon, la paroisse de Tourrettes toute entière serait frappée d’interdit. En carence d’exécution, l’interdit fut prononcé le 7 Décembre 1677. Personne, de mémoire d’homme, n’avait vu cela au pays : on n’y prêta pas attention…

Des hommes en noir fermèrent l’église. Ils vidèrent le tabernacle, emportèrent les huiles des malades, le ciboire et le calice : tout ce qui est indispensable au culte. Les portes furent scellées.

 

Le crieur du village parcourt les ruelles pour informer les « manans et habitants de Torete » qu’ils étaient désormais exclus de l’Eglise, privés de sacrements et de toutes cérémonies religieuses.

La cloche de l’église ne sonna plus. On n’y fit pas trop attention, car le clocher de l’église de Fayence continuait de rythmer les heures. Mais, plus de mariages, plus d’enterrements, plus de messe de minuit.  Dans les villages voisins, on n’adressait plus la parole aux gens de Tourrettes et plus aucun commerçant ambulant ne s’arrêtait dans leur village. L’interdit c’est comme la lèpre, comme la peste : les morts étaient enterrés presque à la sauvette ! Les Tourrettans comprirent leur malheur. Ils auraient bien voulu se rendre à Fréjus supplier l’évêque mais, terrorisés par le tyrannique baron, ils s’arrangèrent pour que l’évêque soit discrètement informé de l’intention et, le 2 mars 1678, l’interdit sur le village fut levé.

Les hommes en noir revinrent pour ôter les scellés, rapporter les saintes huiles et rendre à l’église son âme et la paix aux habitants.

 

En fait cette mansuétude ne valait pas pour le baron Pierre de Villeneuve qui, entre temps, avait tenté de faire intervenir auprès du roi quelques bonnes relations à la cour de Versailles. Louis XIV, courroucé, ordonna la médiation de l’évêque de Marseille car Monseigneur de Clermont-Tonnerre, exigeait une totale résiliation.

Enfin une solution fut trouvée par les sages du Parlement de Provence qui firent connaître à l’intraitable seigneur que son procès en obtention du Marquisat de Trans, qu’il convoitait, serait fortement compromis par son entêtement. « Paris valut bien une messe », le titre de marquis valait bien un acte de contrition. Pierre de Villeneuve ploya le genou le 3  juin 1678 devant l’évêque de Fréjus, le suppliant à haute voix de lui pardonner son crime. « Je n’attendais que cette démarche », lui répondit Clermont-Tonnerre en le relevant, « pour vous absoudre d’une faute que j’aurais oubliée si l’injure s’était adressée à ma personne et non à ma dignité ». Le baron reçut alors l’absolution canonique. Trois jours plus tard, les gens de Tourrettes vinrent supplier l’évêque de venir visiter leur village.

Clermont-Tonnerre, en proie à une grave maladie de consomption, s’alita peu après. Ses médecins, croyant bien faire, le saignèrent pour le guérir, si fort dit-on, qu’il en mourut dans le mois d’août 1678.

 

Tourrettes ne reçut donc jamais la visite pastorale souhaitée, mais ce fait divers valut au baron Pierre de Villeneuve d’hériter du titre de « premier marquis de France » qu’avait reçu son aïeul, Louis de Villeneuve, « riche d’honneur », général, chambellan du roi Charles VIII et du roi François 1er, capitaine de la ville de Sisteron et capitaine général de la Marine de Provence. Le marquisat avait été créé par Lettres patentes du roi Louis XII, en 1506.                                                                 

 

15 Août 2019
 
 

ANTIPOLIS

Une page d’histoire de la « ville d’en face » (Suite)

 

 

 

Gérard Saccoccini

 

 

L’excursion à Antibes, organisée le 13 juin dernier pour l’Association Tourrettes Héritage avait conduit, en matinée, les participants à la découverte des merveilles du site exceptionnel du Cap et du sanctuaire de Notre Dame de la Garoupe dans son environnement marin. Après le déjeuner, sur l’agréable terrasse du Café des Chineurs, adossé aux trois casemates de la Porte Marine, l’après-midi est consacré à la visite du vieil Antibes, autour du château Grimaldi.

 

Par la rampe des Saleurs, nous accédons à la promenade de la Courtine qui offre un panorama sublime sur le large, les bassins du port Vauban, le Fort Carré et les Alpes. Construit à partir de 1550 par Jean de Saint Rémy, sous le règne d’Henri II, le fort était la citadelle avancée défendant la frontière avec les états de Savoie. Elle venait en appoint de l’immense cité de Saint-Paul, gardienne de la rive droite du Var, que François 1er avait entourée d’une ceinture de formidables murailles.

 

 La superbe statue « Nomade » du sculpteur espagnol Jaume Plensa, assise sur le bastion Saint Jaume, inscrit les élégants filigranes en transparence de sa silhouette sur l’arrière-plan de montagnes du comté de Nice. Achetée par la ville, elle a été inaugurée le 15 mai 2010 par Frédéric Mitterrand, alors ministre de la culture.

 

La promenade des Remparts donne accès à la cathédrale Notre-Dame de la Platea, siège d’évêché depuis le V° siècle, dont Saint-Hermantaire, moine de l’abbaye de Lérins, fut le premier évêque. Le terme de « platea », plutôt que la traduction hâtive de plateforme, désigne « la population, le peuple », au sens le plus large. Il ne reste pratiquement rien de l’église primitive, considérablement remaniée jusqu’à l’époque carolingienne. L’édifice actuel résulte de nombreuses reconstructions, notamment celle de 1125 après les destructions des Sarrasins, celle de 1745 ordonnée par Louis XV après les bombardements de la Guerre de Succession d’Autriche, et enfin les restaurations du XIX° siècle. Les stucs blancs et ocre rouge de la façade néoclassique donnent la réplique à l’élégante galerie aérienne reliant l’église au palais épiscopal.

 

Selon une croyance populaire solidement ancrée, la cathédrale aurait été construite sur le site d’un temple consacré à Diane (Artémis) et Minerve (Athéna) ou, peut-être, une Menerba étrusque vénérée depuis presque trois mille ans !

 

Les doubles vantaux en noyer massif de la porte, réalisés en 1710, sont l’œuvre du sculpteur Joseph Dolle, originaire de Castellane. Il y a sculpté les deux saints patrons de la ville, Saint-Roch et Saint-Sébastien.

 

L’intérieur abrite de nombreuses œuvres d’art, et notamment le retable de la Vierge du Rosaire réalisé en 1515 par Louis Brea. C’est l’unique Vierge du Rosaire intégrale parvenue jusqu’à nous : autour de l’image de Marie, sous le manteau de laquelle s’abrite l’humanité (la platea), sont données à voir et à méditer les saynètes des quinze Mystères (joyeux, douloureux, glorieux).

 

De précieux autels de bois doré, un gisant du XVI° s, un Christ en bois de 1447, une Vierge en marbre, des fonts baptismaux de 1772 et l’orgue du maître artisan facteur Jung composent le trésor de l’église. Le siège épiscopal fut transféré à Grasse en 1244.

 

A quelques mètres de la cathédrale, un petit portail baroque signale une ancienne chapelle construite en 1385, sur le site d’un édifice du V° s, partie intégrante de l’ensemble épiscopal. Elle devient en 1441 le siège de la confrérie des Pénitents blancs.

 

 

Toute proche, la structure massive du château Grimaldi, ancienne propriété de la famille de Grasse au XIII° s, aujourd’hui musée Picasso, dominée par l’imposant donjon du XI° s, occupe le site exact de l’agora de la cité grecque d’Antipolis. Par la promenade des Remparts, en surplomb des escarpements du rivage, nous avons pris la direction du Bastion Saint-André construit par Vauban en 1698.

 

C’est en février 1693 que Vauban propose de renforcer la ceinture de fortifications d’Antibes et principalement le front à la mer à l’ouest. Bastions, casemates, cavaliers et glacis vont sortir de terre, ainsi que le Bastion Saint-André et sa citerne, entraînant la démolition de l’amphithéâtre romain. L’édifice est constitué de deux galeries voûtées, sommées d’une terrasse dallée prévue pour recevoir 24 canons.

 

Le tout sera achevé en 1710. En 1860, le rattachement du comté de Nice à la France rend obsolètes les ouvrages militaires. Les fortifications côté terre seront abattues en 1895, seules celles côté mer seront conservées.

 

 

Devenu musée archéologique d’Antibes en 1963, le bastion reçoit la collection rassemblée par Romuald Dor de la Souchère, érudit, latiniste et helléniste, professeur au Lycée Carnot de Cannes. En 2006, la muséologie propose une nouvelle scénographie mettant en perspective cinq grands thèmes.

 

Les origines – Depuis l’oppidum indigène originel, jusqu’à la colonie grecque, la plus ancienne inscription d’Antibes, le galet de Terpon, côtoie de remarquables têtes féminines en pierre, des céramiques indigènes, étrusques, massaliotes et grecques.

 

Le thème du Monde méditerranéen expose près de soixante vases et objets de céramique produits par les différents peuples de la péninsule italique. Ces matériels proviennent de la ville romaine, constituée lorsque Antipolis s’affranchit de la tutelle de Marseille, et proposent un parcours jusqu’au VI° s après JC, à l’émergence de la ville nouvelle poussée vers l’ère moderne par le christianisme.

 

Le thème Mare Nostrum, développe l’importance des liens commerciaux établis par la Méditerranée et le lien capital d’Antibes avec la mer (notre mer). La reconstitution d’une coque de navire met en scène le chargement des amphores. 22 amphores illustrent la diversité des contenus (vin, huile d’olive, saumures) et des provenances (Marseille, Italie, Espagne, Grèce, Afrique du Nord).

Tombes en bâtière de tuiles, dépôts d’offrandes, oboles, objets de culte et petits autels votifs voisinent avec la stèle de l’enfant-danseur Septentrion, la plus célèbre de inscriptions d’Antibes.

 

Le Monde rural – le thème permet d’aborder la ruralité et l’artisanat du petit territoire de la cité gallo-romaine, établi entre la Siagne et le Loup, le long de la Via Augusta Julia. Un grand nombre de vestiges et fragments d’armes de guerre pourraient se rattacher à la bataille qui opposa les peuples ligures Oxybiens et Décéates et l’armée romaine, sur le site de Vaugrenier à la fin du I° s avJC.

 

La section Vivre en Ville, enfin, par les vestiges provenant des fouilles réalisées en 1992-94, nous fait partager le quotidien des habitants d’Antibes il y a 2000 ans.

 

Sur le chemin du retour, le regard se porte à nouveau vers le large, vers le sud, suivant la ligne virtuelle du partage de la mer que les Étrusques et les Puniques réalisèrent entre le VII° et VI° s avJC pour délimiter leur zones d’influences respectives.

 

Selon Tite-Live les Étrusques inventèrent l’ancre de marine pour garder les navires au mouillage en sécurité et ne plus les tirer sur la berge (le musée en détient plusieurs exemplaires). Ils auraient aussi inventé l’ancêtre du sextant, permettant de tracer sa route en haute mer en visant les étoiles.

 

La ligne virtuelle de partage, de Carthage à Bastia, fut prolongée par une visée effectuée depuis le cap Corse, en direction du rivage nord.

 

Cette visée fixait le point où, plus tard, au V° s, les Grecs fonderont une cité entre Massalia (Marseille), en zone punique, et Nikaïa (Nice), en zone étrusque.

 

Ils la nommeront : la ville d’en face, Antipolis !

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°36

 

 
15 JUILLET 2019
 

 

ANTIPOLIS

Une page d’histoire de la « ville d’en face »

 

Gérard Saccoccini

 

 

Le Jeudi 13 juin 2019, par une belle journée ensoleillée, trente participants adhérents et sympathisants de l’Association Tourrettes-Héritage ont participé à la découverte en autocar des trésors de la ville d’Antibes.

 

L’accès au plateau de la Garoupe, au centre de la presqu’île du cap d’Antibes, s’est effectué par la route littorale qui relie la pinède de Juan les Pins à la Tour du Graillon, bordant un maillage de splendides résidences enfouies dans une luxuriante végétation qui captiva le botaniste Gustave-Adolphe Thuret. Les magnifiques jardins à l’anglaise qui entourent sa villa sont aujourd’hui un centre de recherches géré par l’INRA.

 

Depuis le pied du phare, tournant le dos à la mer et à la chapelle Notre-Dame de la Garde, le visiteur subjugué découvre un immense panorama de la Côte d’Azur sur 180°, de l’Italie jusqu’au Golfe de Saint-Tropez, avec les dômes des anciens volcans, les premiers ressauts du massif alpin et les cimes enneigées en toile de fond.

 

Dans l’échancrure de l’anse Saint Roch, de part et d’autre du Port Vauban, apparaissent à droite le Fort Carré, imposant ouvrage militaire du règne d’Henri II, construit par l’architecte Jean de Saint Rémy, et à gauche, la ligne éclatante des remparts de la vieille ville desquels émergent le clocher de la cathédrale et le donjon du Château Grimaldi.

 

Vision unique et rare qui suscita l’enthousiasme de Claude Monet et de Nicolas de Staël : ils en fixèrent l’éternité polychrome sur leurs toiles !

 

 

Sur ce plateau environné des senteurs du maquis, l’histoire rejoint une étrange légende du culte à Séléné, déesse de la Lune. Trois bâtiments se groupent au pied du phare (un des plus puissants du bassin méditerranéen) : une tour, la chapelle Notre Dame de la Garde, dotée par René de Savoie en 1520, et la chapelle Sainte Hélène dans laquelle la légende a encore rendez-vous avec l’histoire.

 

Au début du 4ème siècle, Sainte-Hélène, mère du futur empereur Constantin 1er, de passage à Antipolis, aurait accédé à la demande des pêcheurs de Lérins en faisant édifier sur ce lieu une chapelle dédiée à Notre Dame de Bon Port.

 

Le bâtiment présente deux nefs :

 

 - La nef principale, dédiée à Notre-Dame de la Garde avec un décor de fresque réalisé par Jacques-Henri Clergues en 1952/53, inspiré de deux épisodes historiques : la visite du pape Grégoire XI en 1376 et la donation de René de Savoie en 1520.

 

- La nef secondaire, dédiée à Notre-Dame de Bon Port présente une vaste fresque du peintre Édouard Collin, réalisée en 1948, sur laquelle figurent les portraits de nombreux antibois de ce temps. La statue de Notre Dame de Bon Port est descendue en procession à la cathédrale le  4 juillet, par les marins pieds nus, qui la remontent trois jours après.

 Le superbe retable doré du chœur est l’œuvre du maître-sculpteur Joseph Dolle de Castellane (17ème s) à qui l’on doit aussi les portes sculptées de la cathédrale.

 

La magnifique collection de près de trois cents ex-voto tapissant les murs des deux nefs terminait cette visite, dans un décor maritime de filets de pêche, de barres à roue, d’ancres de marine et de maquettes de bateaux comme le cuirassé Dunkerque et le croiseur Colbert, ainsi que les icônes rapportées du siège de Sébastopol.

 

A quelques lieues d’ici, une autre légende tutoyant l’histoire a traversé les siècles. En l’an 312, Constantin, venant de Marseille, marche sur Rome avec son armée. Il franchit le petit col qui le sépare du golfe de Saint Tropez quand soudain, au point le plus élevé, un cercle de feu apparaît dans le ciel, entourant un chrisme de ces mots « in hoc signo vinces » : par ce signe tu vaincras ! Il décide alors de retirer les aigles de ses enseignes et de les remplacer par le chrisme, geste qui lui assurera la victoire sur son rival Maxence, au pont Milvius, et une entrée triomphale dans Rome conquise où il est sacré unique Auguste d’Occident. Ce lieu s’appelle La Croix-Valmer. Histoire ou légende ?

 

La visite comportait aussi la découverte de la vieille ville avec la cathédrale, son retable et le riches collections archéologiques du bastion Saint-André.

 

Ce sera l’objet de la prochaine chronique et nous apprendrons aussi pourquoi (vraisemblablement) la cité s’appelle « la ville d’en face »…

 

 

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°35

 
15 JUIN 2019
 

Avec les peuples de Sibérie

par Boris Chichlo

 

Avec ses 13 millions de km 2, la Sibérie occupe deux tiers du territoire de la Fédération de Russie.  Dans cette région sont concentrées les richesses essentielles du pays : gaz, pétrole, minerais divers (dont or et diamants), forêts, eau des fleuves et des lacs… Mais cet  immense  espace est toujours très peu peuplé : sa population n’atteint même celle de la France alors que sa superficie égale vingt fois celle de notre pays. 

La colonisation de la Sibérie a commencé au temps d’Ivan IV « le Terrible », un siècle plus tard que celle des Amériques. Aujourd’hui, parmi ses 36 millions d’habitants venus de toutes les parties de l’ex-URSS, les peuples autochtones - les descendants de ceux qui ont affronté les colons russes de l’époque - ne constituent que 4,5% de la population totale. Ce sont principalement : les Yakoutes (Sakhas), Bouriats, Touvins, Altaïens, Khakasses... Les deux premiers constituent les unités ethniques les plus importantes, avec chacun près de 500 000 individus.  Le berceau des ancêtres de tous ces peuples turco-mongols  se situe dans la Sibérie méridionale, entre le mont Altaï  et le lac Baïkal. C’est une zone d’anciennes cultures très développées, dont les vestiges sont parvenus jusqu’à nos jours : stèles gravées de sujets mythiques,  gigantesques  sépultures (kourganes) de puissants  chefs nomades, inscriptions en langue proto-turque, innombrables panneaux d’art rupestre, énigmatiques sculptures érigées tout au long des « couloirs » steppiques…

C’est pour étudier ces sculptures qui, à l’époque, donnaient lieu à de très vives discussions chez les archéologues, que j’ai séjourné en 1965 dans l’actuelle République Tyva (plus connue sous le nom russifié de Touva). Cette République n’intègre l’Union soviétique que fort tard : vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le mode de vie de sa population était conditionné par l’élevage du bétail selon un système de transhumance très proche de celui des voisins de Mongolie.  Aujourd’hui, Touva est connue du reste du monde grâce à deux « phénomènes culturels » bien particuliers : le renouveau du chamanisme et l’art du chant diphonique  (chant de gorge), mais surtout son héros national actuel, Sergueï Choïgou, le Ministre de la Défense qui aime à convier son ami Vladimir Poutine à des parties de pêche et de chasse dans son pays natal. Ces visites du puissant président n’en n’ont pas pour autant amélioré la situation de cette république sibérienne, et Touva reste toujours la région la plus pauvre de la Fédération de Russie.

Les autochtones sibériens numériquement le plus importants sont les Bouriates, qui parlent une langue  mongole, et les Yakoutes (Sakhalar), turcophones de l’Arctique. Chacun de ces peuples compte près de 500 000 personnes. Avec son territoire de trois millions de km(presque six fois le territoire de la France), la République Sakha (Yakoutie) ne compte même pas un million d’habitants, et presque un tiers d’entre eux еst concentré dans la capitale, Yakoutsk, fondée en 1632 sur le bord du fleuve Léna par un cosaque russe. La Yakoutie fournit à la Fédération de Russie plus de 90% de sa production de diamants (qui équivaut à un quart de la production mondiale) ; elle possède aussi du gaz, du pétrole et de l’or. Cela n’empêche pas que la surface totale des logements insalubres de cette République soit supérieure à un million de m2, et que 20% de la population y vive au-dessous du seuil de pauvreté (données officielles de début 2019).

Une autre catégorie de ces peuples sibériens, connue généralement sous l’appellation de «petits peuples du Grand Nord» (malye narody severa, en russe), regroupe des ethnies ne dépassant pas chacune cinquante milles individus. La Perestroïka gorbatchévienne ayant réveillé les consciences nationales, cette terminologie - jugée péjorative - a été abandonnée au profit d’une expression censée être plus objective : «  peuples à faibles effectifs » (malotchislennye narody), qui articule avant tout l’importance numérique (quantitative et non qualitative) de ces groupes ethniques par rapport aux autres. Parmi ces peuples, ce sont les Nénetses, éleveurs de rennes de la toundra arctique, qui sont numériquement les plus représentatifs avec un peu plus de 40 000 personnes. Par contre, leurs voisins Énetses, qui leur sont très proches  linguistiquement et culturellement, ne comptent que 200 individus, parmi lesquels une dizaine seulement pratiquent leur langue. C’est dans une de ces communautés énetses dont je connaissais le chef, qu’a été tourné le film « La vie à l'extrême (Sibérie) » d’Ushuaia nature,auquel j’ai participé.

En Sibérie, les langues de toutes les minorités sont menacées de disparition. Chez les Youkaguirs, les Kets, les Selkoups, les Tofalars, les Ouïltas et autres peuples оn compte déjà sur les doigts ceux qui parlent encore leur langue ancestrale. En 1991, dans un village de la Tchoukotka, j’ai pu enregistrer un conte populaire récité en sirenik par Valentina Vyïé, la dernière locutrice de cette langue. Avec le décès de cette femme (1918-1997), c’est la vieille langue des Esquimaux sibériens (Yuit), enracinée dans la préhistoire, qui a disparu de l’héritage de l’Humanité.

Selon la législation, ces peuples minoritaires de Sibérie sont censés être protégés par des lois. En réalité, celles-ci sont loin d’être appliquées concrètement. Prises au début de la Pérestroïka, elles ont pour beaucoup subi de nombreux amendements qui les ont vidées de leur sens originel. Après être passés par les étapes de la colonisation et de la soviétisation, les peuples autochtones de Sibérie vivent aujourd’hui un moment décisif de leur existence : l’exploitation excessive des richesses de leur sous-sol (gaz, pétrole, charbon et divers métaux), de leurs forêts (bois) et même de ce joyau qu’est leur lac Baïkal dont il est prévu de commercialiser l’eau destinée à être acheminée par aqueduc jusqu’en Chine.

Il faut être clair : l’état de la culture et de la santé des peuples sibériens est étroitement lié à l’état et la santé de leur milieu naturel. Or, on sait maintenant que dans ces régions septentrionales, les transformations environnementales que subit la planète sont plus rapides que partout ailleurs. Une constatation qui laisse donc mal augurer de leur avenir…

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°34

 

 15 AVRIL 2019
 


 

VILLES MORTES ET VILLES DISPARUES D’ASIE

  Gérard Saccoccini

 

 

 

 

 

 

Aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire des peuples, chaque fois qu'une catastrophe naturelle, séisme, raz de marée, cataclysme, a frappé et détruit un site habité, l'homme y a vu une manifestation de la colère de Dieu, donnant ainsi naissance aux légendes et aux mythes des cités disparues.

 

La Bible rapporte l’histoire légendaire de la destruction de Sodome et Gomorrhe, dont elle fait une punition de Dieu à l’encontre des habitants de ces villes, infidèles et immoraux qui déclenchèrent sa colère.

 

La splendide Agadé (créée autour de 2000 avant notre ère), cité de Sargon située face à la confluence entre le Tigre et la Diyala (donc près de Bagdad), " où les bateaux venaient s'amarrer après avoir remonté le cours du fleuve et apportaient les trésors de Sumer..." disparut frappée par la malédiction du dieu Enlil, furieux d'avoir été défié par le roi Naram-Sîn.

 

La chute de Babylone, si l'on remonte aux sources bibliques et aux événements qui en sont à l’origine : la déportation des Hébreux, la destruction du temple de Jérusalem en 586 et 587 avant J.C. et la notion d’orgueil de la ville à cause de la construction de la tour de Babel, est la conséquence de la colère de Dieu qui fera de Nabuchodonosor l’archétype du roi maudit.

 

Quelque 700 villages (ou villes) ont prospéré, avant de disparaître, à l'époque romaine puis byzantine, vivant de la culture de l'olivier et du commerce de l'huile d'olive, sur le massif calcaire entre Apamée et le Sandjak. Les mieux conservés de ces villages se trouvent autour de Saint-Siméon. Redécouverts au 19ème siècle par des voyageurs européens, ils livrent un témoignage intéressant de l'architecture domestique à l'époque byzantine, marquée par la qualité de l'habitat et de l'équipement communautaire.

 

Quelle est la cause de l'abandon de Sergilla, dans le jebel Zawiyé ? Son excellent état de conservation montre de splendides bâtisses auxquelles ne manquent que les parties en bois, les planchers et les toitures et de magnifiques édifices (thermes et probablement une auberge).

 

Il est difficile aujourd'hui de cerner la vérité entre mythe et légende, entre la réalité historique et les superstitions.

- Pour Agadé, l'étude micro-morphologique des sols (début des années 1990) sur la haute Djézireh a établi que le climat s'est brusquement dégradé autour de 2 200 avant notre ère, changeant le régime des précipitations dans la région, faisant chuter les rendements agricoles, fragilisant l'économie. Par la suite, l'arrivée en Mésopotamie de nouveaux peuples, nomades et semi-nomades, a pu précipiter la chute de l'empire et de la ville fondés par Sargon.

- Pour Sergilla, il est possible que les guerres opposant Perses et Byzantins avant l'invasion arabe aient provoqué le déclin de l'agriculture et du commerce, et l'accroissement de la population des villages, une succession de crises alimentaires et les épidémies ont pu entraîner un abandon rapide de la région au cours du 7ème siècle.

 

Les schismes (arianisme), conflits et divergences religieuses de la fin du V° jusqu'au VI° siècle ont pu opposer les populations au pouvoir de Byzance qui les força à s'exiler.

 

    L'arrivée de populations étrangères que Byzance voulait fixer, tels les Isauriens, a pu aussi être un facteur de désertion. Cet ancien peuple d'origine iranienne venu de la région des monts Taurus en Turquie, décrite par les romains (Valère Maxime) comme « une région sauvage habitée par des bandes de brigands », fut rebelle à l’autorité d’Alexandre le Grand, des Séleucides et du royaume de Pergame. Quand la capitale Isaura (également appelée Isaura Vetus) fut assiégée par Perdiccas, gouverneur de Macédoine au IVe siècle av. J.-C., les Isauriens brûlèrent la ville plutôt que de la rendre.

 

L’Isaurie est conquise en 76 avant J.-C. par Publius Servilius Vatia Isauricus et définitivement incorporée à l’Empire romain en 279-280, sous Probus. Reçue en héritage par l’Empire byzantin, elle devint une région frontalière avec le monde musulman, et fut le berceau des empereurs Zénon et Léon III. Conquise par les Turcs Seldjoukides au XIe siècle, elle fit successivement partie des sultanats de Roum, de Karaman et de l’Empire ottoman.

   

    Le problème du manque d'eau comme cause d'abandon par la population est difficile à retenir, sachant que les peuples sédentarisés sur des plateaux arides, pauvres en eau, ont toujours su tirer parti du phénomène naturel de la condensation produite sur les toits terrasses par la chute brutale de température avant le lever du jour. On sait qu'une toiture d'habitation moyenne peut produire entre 60 et 100 litres d'eau par nuit ! De grandes terrasses dallées furent construites dans le seul but d'augmenter la production d'eau par condensation : le château des Baux-de-Provence en présente un exemple probant.

 

 

La grande peste de 1348 fut perçue dans toute l'Europe comme une vengeance divine et des populations minoritaires furent accusées d'en être responsable suscitant les émeutes antijuives en Provence. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence fut incendiée et Marseille perdit 16 000 habitants. A la fin de l’épidémie de 1720, qui décima 40 000 marseillais, personne ne voulut revenir habiter les quartiers dévastés et les autorités obligèrent bagnards et prostituées à les repeupler.

 

Plus près de nous, en Italie du nord, la petite ville de Bussana Vecchia (Ligurie) fut dévastée le 23 février 1887 par un violent séisme de force IX qui provoqua la mort de 53 personnes. Terrifiés par ce signe du châtiment de Dieu, les survivants quittèrent le site et reconstruisirent un autre village, plus loin, sur un autre plateau du littoral.

 

 

La volonté d'expliquer le déchaînement des éléments, les pandémies, les destructions en invoquant la colère de Dieu est récurrente dans toutes les cultures où le comportement sociétal est dicté par l'observance des textes religieux. Tout éloignement de la règle, tout manquement, toute déviance provoqueraient donc automatiquement le châtiment.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°33

15 MARS 2019
 

 MARC CHAGALL, UNE VIE...

 

 Gérard Saccoccini

 

 
 

Marc Chagall, est né Moyshe Zacharovitch Chagalov, à Liozna près de Vitebsk, en Biélorussie, le 7 juillet 1887, et sa ville natale réapparaît tout au long de son œuvre, ancrée pour la vie dans son imaginaire.

Aîné d’une famille de neuf enfants, il grandit dans le monde du judaïsme hassidique, mouvement religieux né au XVIII° s. en Europe de l’Est, dont la religiosité est marquée par la joie, la danse et le désir de proximité de Dieu par l’étude et le cœur. Sa mère mettra tout en œuvre pour qu’il soit admis à l’école : il parlera russe plutôt que Yiddish, apprendra le violon, le chant et le dessin, et fréquentera une société plus ouverte.

Après avoir découvert la peinture auprès de Jehuda Pen, petit maître réaliste local, Chagall suit son inclination pour cet art et s’installe à Saint-Petersbourg.

Avec l’appui de quelques mécènes, il se rend en 1910 à Paris où il découvre Van Gogh, Matisse et les fauves dont les œuvres aux couleurs pures et claires le captivent. Il étudie Delacroix, Géricault, Watteau et Courbet au musée du Louvre et rencontre Lean Metzinger, Robert Delaunay, le douanier Rousseau, Albert Gleizes et le poète Blaise Cendrars, le seul avec lequel il peut parler russe.

 Rentré en Russie, au début de la Première Guerre mondiale, il épouse en 1915 Berta (Bella) Rosenfeld, fille d’un bijoutier de Vitebsk, qu’il fréquentait depuis l’adolescence. Mais les frontières se ferment et il doit laisser derrière lui tout le travail réalisé à Paris. Le climat culturel de la Russie soviétique se dégrade : l’Etat n’accorde de soutien aux artistes que s’il peut utiliser leurs œuvres à des fins politiques. En 1922, Chagall se réfugie en Allemagne avec sa femme et sa fille, puis s’installe à Paris.

Dès 1940, il vit dans la prescience des horreurs à venir et l’angoisse d’être arrêté. La famille émigre à Gordes et, au cours d’un  déplacement à Marseille, il est pris dans une rafle et seule l’intervention des États-Unis lui permet d’échapper aux nazis.

Il arrive à New-York le 23 juin 1941, jour de l’attaque allemande contre l’URSS.

Bella décède en 1944, emportant avec elle l’espoir d’un monde meilleur. Désabusé,désespéré, il revient pour la première fois à Paris en 1946.

 

Installé en 1948 sur la Côte d’Azur, il se remarie avec Valentina (Vava) Brodsky et c’est en 1973 que s’ouvre à Nice le « musée national du Message biblique Marc Chagall ». Habité toute sa vie par son pays natal, l’attachement à ses racines, les souvenirs attendris des coutumes du « shtetl » et de la chaleur du cocon familial, l’artiste a puisé dans cet héritage mémoriel sa résilience et le dynamisme de son extraordinaire activité créatrice.

 

Au cours d’une vie consacrée à établir des passerelles reliant l’Ancien et le Nouveau Testament, travaillant autant pour les synagogues que pour les édifices catholiques et protestants en Europe, aux États-Unis et en Israël, Chagall a inventé des figures métissées d’œcuménisme pour adresser au monde son message de paix. « Chagall a déjoué les pièges de l’appartenance » dira Laurence Sigall, directrice du musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris.

Confronté à l’indicible souffrance du peuple juif, à la montée du racisme et de l’antisémitisme en Europe, il avait déclaré, après un voyage en Palestine en 1931 « Ici, on ressent que le judaïsme et le christianisme ne forment qu’une seule et même famille. C’était un tout et des démons sont venus qui ont tout détruit et divisé ».

A l’horreur et aux déchirements de l’Histoire il a répondu par un message de paix interreligieux portant son idéal de fraternité et d’amour.

 

Le 28 mars 1985, s’éteignait un des plus grands peintres du XXème siècle. Il repose dans le petit cimetière de Saint Paul, près de Vence.

 

Picasso a donné de la personnalité de ce peintre-poète  une merveilleuse définition : « On ne sait jamais avec Chagall, lorsqu’il peint, s’il dort ou s’il est réveillé. Quelque part dans sa tête, sans doute, il doit y avoir un ange. »

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°32

 
15 FÉVRIER 2019
 

A propos de Carnaval,

 

LA FÊTE VÉNITIENNE

Gérard Saccoccini

 

 

La lagune de Venise est un prodigieux univers liquide dans lequel s’inscrit une île formée de plusieurs îles, où la lumière joue avec les miroitements de l’eau et les mille paillettes irisées des embruns.

 

Cet espace unique devient la scène idéale de la fête onirique dans laquelle les distinctions sociales s’expriment au cœur d’un des carnavals les plus fastueux et les plus élégants. Le masque y prend ses quartiers comme symbole de l’inversion du temps, de la dérision, de la caricature et de la satire populaire. Apparu dans des textes lombards du 7ème siècle, il y décline sous forme de divertissement des valeurs plus intellectuelles et aristocratiques tout en conservant l’énigme étymologique du mot qu’il acquit, au cours du 13ème siècle à Bergame, à savoir la valeur de « faux visage ».

 

Dans un environnement unique au monde, la Sérénissime inventa un rituel de la fête dont les manifestations, destinées à un public plus averti, se départaient de la trivialité de la rue, devenaient plus intimistes, plus nobles et plus érudites. La fête se fit alors raffinée, cultivée et théâtrale, comme celle donnée en 1520 en l’honneur de Frédéric de Gonzague, une « comédie villageoise » pour trois cent cinquante convives.

 

Les masques de la commedia dell’arte devinrent bientôt les signes de toute fête, et investirent les fresques des palais, les salles de bals et les salons de jeu. Toute une société en fête se regardait sur les toiles de Guardi, Longhi et Tiepolo. Ainsi naquirent les carnavals de théâtre en même temps qu’une forme d’expression unique qui se tenait à l’extérieur des palais et des hôtels particuliers. Mais à Venise, où la rue est un salon, l’extérieur confiné resta toujours le salon intimiste d’une société vivant en vase clos !

 

Le grand Goldoni, le « Molière vénitien », l’éleva au rang de genre littéraire. « Masques et Bergamasques » et leurs fêtes galantes inspireront plus tard Verlaine, Debussy et Fauré. Retenons toutefois qu’à Venise le masque ne fut jamais l’attribut essentiel du carnaval qui se déroulait la plupart du temps à visage découvert. Le port du masque ne se généralisa pour la période du carnaval qu’à partir du 18ème siècle : elle débutait en octobre pour s’achever à Mardi Gras !

 

Dès lors, un carnaval permanent s’affichait à Venise, suivant les caprices des itinéraires traversant la cité des brumes et des clapotis silencieux, l’univers de songes aux ombres évanescentes cher aux romantiques où se révélaient la beauté irréelle et l’indéniable harmonie d’une ville n’échappant pas à la mélancolie et à l’impression de désarroi que lui conférait son terrible et inéluctable destin.

 

Venise qui inventa le parfum en a fait la subtile parure des belles vénitiennes  accompagnées de leur sigisbée en cape de nuit et bauta blême.

 

Lorsque les constellations commencent à piquer de scintillements d’argent le noir canevas céleste, des bouquets de femmes aux cheveux poudrés glissent le long des rives mystérieuses, dans cette secrète alchimie du théâtral, de l’ombre et de la lumière, du silence et des clapotis qui fait la séduction de la cité : « Vénus sortie de l’onde »...

 

Dans le brasillement des cierges, une vierge cantonnière nous indique le chemin de la Sacca della Misericordia et du Campo dei Mori, là où vécut Tintoret.

 

Des nappes laiteuses envahissent l’eau noire du Canal Grande. Des langues de terre brune, repoussant le flot, courent sur la lagune agitée de songes, griffée de lune.

 

Sous le pont des Scalzi, un gondolier pleure sa Colombine, son rêve évanoui.

 

Pauvre Pierrot ! Sur ta joue, le pinceau de Carpaccio dessine une larme de grenat. Une larme rouge vif, du sang de la terre de Bardolino, qui pleure une ombre évanescente dont il ne subsiste qu’une fragrance légère :

« … seul m’est resté, madame, votre parfum qui flatte

Et longtemps, longtemps, par ondes délicates,

Un peu de vous flotte dans l’air ».

 

Adieu Monsieur le Masque, la fête est finie !

 

Mais pour que s’accomplisse le grand cycle immuable qui ramènera la fête de l’inversion du temps, la règle reste la même : ne jamais chercher à percer l’identité de celui (ou celle) qui dissimule ses traits sous le masque.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°31

 15 JANVIER 2019
 

MÉDITATIONS…

Gérard Saccoccini

 

Le développement hiérarchisé des sociétés primitives, l’émergence des pouvoirs centralisés et la naissance des religions, ont créé le besoin de l’écriture.

 

Avant qu’elle n’apparaisse, l’homme inventa l’image pour dessiner les mots.

 

Puis les mots dessinés composèrent les phrases d’un langage universel.

 

Pour communiquer par l’image figurative, il la fit entrer peu à peu dans un système complexe où les images représentées ont rendu visible l’objet signifiant.

 

Il créa enfin le lien entre « l’écriture de l’image » et la « lecture » de celle-ci, en codifiant les attitudes, les postures, les statures, la gestuelle et les couleurs.

 

La peinture et la musique apportèrent ensuite l’émotion et les vibrations de l’âme.

 

Les premiers hommes s’accordèrent aux forces naturelles.

 

Leurs cultes ont inclus le désir d’harmonie par l’offrande aux divinités de l’infiniment grand : la Terre, l’Eau et le Soleil...

 

Leurs croyances unificatrices imposèrent l’évidence que tout est lié dans l’univers où l’homme occupe une place assignée, sans jamais pouvoir imposer son vouloir aux cycles des saisons et à l’ordre naturel dont les forces sont infiniment supérieures à sa volonté.

 

Ainsi les communautés anciennes traitèrent la nature en amie en respectant toute forme de vie.

 

 

Vinrent les âges du progrès, de l’humanisme, du désir de connaître et de la soif de découvrir.

 

Qui n’a point rêvé de contrées lointaines, de villes mythiques, de continents perdus aux terres secrètes où naquirent les Contes des Mille et Une Nuit et les aventures de Sinbad le Marin ?

 

Voyageur infatigable, éternel découvreur d’un horizon fuyant sans cesse, lorsque toutes les routes de la soie, de l’encens ou des épices auront étanché ta soif de découverte, lorsque l’immensité du Nouveau Monde, les banquises bleues du pôle Nord, les volcans des mers du Sud, les glaciers et les forêts de la Terre de Feu t’auront enfin rendu à la véritable dimension de l’homme, sache qu’il est un lieu qui vaut toutes les cités perdues, toutes les « atlantides », tous les rêves de désert : la terre où tu es né dans laquelle se sont nourries et se sont ancrées tes racines !

 

Par une froide journée d’hiver, prends le temps de t’asseoir près de la cheminée qui crépite, dans la douce chaleur de la maison qui ronronne au rythme de la sereine volupté du chat : le rougeoiement de l’âtre te rendra intactes les images d’une vie que la mémoire des flammes déroule.

 

Comme une fresque sensible.

 

Comme une poésie visible.

 

Comme un hymne à la vie, le bien le plus précieux qui nous ait été donné.

 

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir, et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir » disait Léonard de Vinci.

Rien n'est jamais fermé, sinon nos  propres yeux !

 

Dans le brouhaha médiatique actuel, conseilleurs et moralistes s’ingénient à nous expliquer ce qu’ils semblent ne pas avoir compris eux-mêmes.

D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Sans doute ont-ils oublié de méditer cette sentence du vieux sage chinois :

 

" … Il faut à un homme deux ans pour apprendre à parler.

Il lui faut toute une vie pour apprendre à se taire".

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°30

 
15 Décembre 2018

Le mot du Président

Lou prépaus doù Capoulié

 

Origines et Traditions du Noël provençal

 

Chers amis,

 

Nouvé (Noël) approche à grands pas et avec lui le Tems Calendau (Temps Calendal), héritage du calendrier romain dans lequel chaque mois était divisé en trois périodes : Nones, Ides et Calendes. Cette dernière débutait le 16 du mois, voilà pourquoi la période de Noël est dite Temps Calendal.

 

Une tradition remontant vraisemblablement au Néolithique célébrait au jour du solstice d’hiver le triomphe de la lumière sur les ténèbres, la renaissance d’un soleil revigoré, vainqueur de son propre déclin, au moment où les heures de jour augmentaient. A Rome, les fêtes des Saturnales précédaient la célébration du sol invictus et, sur la colline du Janicule, aux prémices de Janvier, le dieu Janus au double visage était présenté au peuple. L’image dualiste présentait d’un côté le visage fatigué d’un vieillard fermant les portes de l’année révolue, de l’autre, les traits rayonnant d’un jeune homme ouvrant, plein d’enthousiasme, les portes de l’an neuf.

 

Le Christianisme occulta la fête païenne en superposant à ce culte la célébration de la naissance du Christ, tout en maintenant un certain nombre de rites ancestraux « rebaptisés » constituant la tradition chrétienne, dont le Blé de Sainte Barbe, Lou Cacho-fio, la Table de Noël, le Gros Souper.

 

Pour le Blé de la Sainte Barbe dont le semis dans des soucoupes se fait le 4 décembre, il s’agit de la réminiscence d’une tradition gréco-romaine, connue sous le nom de « Jardin d’Adonis », rituel propitiatoire en vue d’obtenir des récoltes abondantes et dont la symbolique était la renaissance de la semence, morte parce qu’enfouie sous la terre, ramenant la vie par la germination et la promesse de pérennité. Les grains de blé (ou de lentilles) germés, ornés de rubans, donnaient les pousses du verdau (la verdure) présentée sur la table du Gros Souper.

 

Lou Cacho-fio, littéralement « l’écrase-feu », à l’origine de la bûche de Noël servie aujourd’hui au dessert, est une antique cérémonie invocatoire par laquelle, afin de faire renaître le soleil, un arbre était brûlé au solstice d’hiver.

 

Frédéric Mistral en a décrit le rituel complexe : toute la famille allait chercher lou cacho-fio (un tronc ou une grosse branche de fruitier) pour l’amener au mas, le plus âgé tenant un bout et le plus jeune l’autre côté.

Après avoir tourné trois fois autour de la table de la cuisine, il était posé sur les chenets, arrosé d’un verre de vin cuit et allumé avec un éclat provenant du bois de l’année précédente après avoir prononcé la formule rituelle :

Alègre ! Alègre ! Mi bèus enfant, Diéu nous alègre ! Emé Calèndo, tout bèn ven…

Diéu nous fague la gràci de veir

15 Novembre 2018
 
 
 
 

PIGEONNIERS DE PROVENCE

 

Gérard SACCOCCINI

 

 

 

 

 

Pendant le Moyen-âge et sous l’Ancien Régime, contrairement aux régions du royaume de France, il y eut toujours un grand nombre de pigeonniers présents dans les campagnes de Provence. Ce fut une spécificité territoriale car le « droit de pigeonnier » fut toujours une expression du droit écrit, issu de la féodalité.

 

Cela tenait à l’exercice de droits coutumiers libéraux, sous l’administration des comtes de Provence, qui laissaient à chacun la liberté de pratiquer l’élevage de ces volatiles extrêmement prolifiques permettant d’obtenir à bon compte une viande recherchée.

 

Considéré ailleurs comme l’apanage des seigneurs, il suscita de nombreuses disputes et polémiques sur les terres du comté, principalement lorsqu’un feudataire du royaume étranger au pays occitan recevait un domaine du Midi par héritage, mariage ou captation et qu’il prétendait changer les règles en y appliquant ce droit.

 

Après le rattachement de la Provence à la France en 1486, ces tentatives d’imposer le droit féodal furent nombreuses jusqu’à la Révolution, allant jusqu’à provoquer des révoltes paysannes, mais avortèrent quasiment toujours.

 

La promulgation de l’édit royal de mars 1672, qui voulait uniformiser les « taxes de colombier » sur l’ensemble du royaume, ravivèrent les tensions et les jacqueries. En fait, les nombreuses requêtes des procureurs territoriaux réussirent à faire reconnaître en août 1685 que les habitants de Provence jouissaient de la liberté de posséder un pigeonnier, maintenant ainsi l’exception provençale.

 

Du plus humble cabanon, coiffé de quelques cages au-dessus de la basse-cour, jusqu’au plus imposant édifice carré ou circulaire pouvant contenir des centaines de nids, voire des milliers, c’est tout un piquetage territorial qui couvre les campagnes provençales de constructions dont les architectures témoignent de l’ingéniosité déployé par l’homme pour organiser autour de lui l’environnement animal nécessaire à sa survie.

 

En forme de tour, carré ou rond, le pigeonnier recevait une toiture à une seule pente, orientée vers le Sud face au soleil, couverte de tuiles romanes et souvent conçue sur deux niveaux intercalés d’une paroi verticale séparant les deux paliers du toit.

 

Celle-ci, percée d’occuli suffisamment étroits pour empêcher le passage des prédateurs, constituait la grille d’envol avec les aires d’atterrissage pour les oiseaux. En arrière et sur les côtés, des murets de pierre débordants enveloppaient le faîtage circulaire, ou carré, pour faire barrage au mistral.

 

Selon la fortune du propriétaire, l’importance de la ferme ou la taille de l’élevage, de multiples architectures furent développées, mais en règle générale, afin de ne pas déranger les volatiles, seuls les étages supérieurs leur étaient destinés.

 

Les rez-de-chaussée étaient souvent utilisés comme remise à outils, comme hangar, voire comme poulailler, pour mettre les volailles à l’abri des incursions des renards, des rats et autres prédateurs.

 

Pour se prémunir contre ceux-ci, les grilles d’envol, les parois verticales et les ceinturages supérieurs des édifices étaient revêtus de larges carreaux de céramique vernissée pour en interdire l’escalade.

 

Pour isoler les oiseaux dont les couvées, au rythme de près d’une tous les quarante jours environ, produisaient deux pigeonneaux, le rez-de-chaussée était sommé d’un plancher en bois. A titre d’exemple, un petit colombier d’une vingtaine de couples pouvait fournir entre quatre et cinq cents pigeons par an !

 

De plus, le guano était particulièrement prisé pour ses qualités de fumure organique. Dilué dans l’eau d’arrosage, il était utilisé pour fumer les potagers de cultures vivrières. Séché et broyé, il était semé à sec en même temps que le blé. Son coût élevé constituait également une source de revenus d’appoint.

 

 Pour faciliter le prélèvement des oisillons, certains édifices ronds de grande taille reçurent un appareillage complexe comprenant au centre un axe de bois vertical fixé à la charpente, tourné sur toute la longueur avec un pas de vis sans fin, soigneusement profilé. Un bras horizontal s’y articulait au moyen d’un œil de bois soigneusement fileté à l’intérieur, comme un cabestan de pressoir. Un homme muni d’un panier d’osier, debout sur l’extrémité du bras proche de la paroi intérieure, pouvait l’actionner en un mouvement circulaire pour monter et descendre, opération qui lui permettait de visiter tous les nids.

 

La Révolution finit par résoudre (définitivement semblait-il) le problème des revendications de « privilèges » par l’article 2 du décret du 4 août 1789 qui stipulait que « le droit exclusif des fuyes et des colombiers était aboli ».

 

Disparaissaient également, nous dit l’Histoire, toutes les tailles, gabelle, cens, fouages, taxes banales sur les fours, sur l’eau, péages sur les ponts et autres issues.

 

Dans le sillage de la prise de La Bastille le 14 juillet 1789, au soir du 4 août, tous ces impôts furent balayés par l’Assemblée Constituante décrétant l’abolition des privilèges.

 

Ont-ils vraiment disparus ? Sans doute ne firent-ils que changer de nom ?

 

Car depuis que l’être humain s’est fabriqué une société civile, la levée de l’impôt est un outil fondamental de l’affirmation des entités étatiques.

 

Ainsi tous les droits attachés au ban du seigneur (taxes sur les ponts, les gués, les puits, les fours et les moulins) sont devenus communaux. A diverses époques, seront rétablies sous des appellations différentes les taxes sur la circulation des biens et des personnes, sur les abris de jardin et pigeonniers (mais oui !), sur la propriété foncière, sur les grains, farines et gruaux, les huiles, le vin et autres produits de consommation. Perçu par le seigneur du Moyen-âge sur la résidence des étrangers au terroir, le droit d’incolat (installation) a réapparu aujourd’hui sous la forme de taxe de séjour.

Barthélémy d'Eyck ( 1415/1472), dit Maître du Roi René
Enluminure pour : "René d'Anjou, Le Livre du Cœur d'Amour épris (1457)"

 

 
15 Octobre 2018
 

DES PEINTRES PRIMITIFS FLAMANDS

AUX PRIMITIFS DE PROVENCE

Gérard Saccoccini

 

 

 

Au XIème siècle, Bourgogne et Provence étaient encore historiquement liées au sein d’une même entité territoriale, indifféremment appelée royaume de Bourgogne ou royaume d’Arles. Cet état de choses a largement contribué à promouvoir et faciliter les courants d’échanges au sein d’un état féodal qui perdura de 933 à 1378.

L’avènement des Grands Ducs Valois, en 1364, marque le début d’une prodigieuse expansion artistique alors que les « Ymaigiers du Roy », à Paris, portent à son plus haut stade de perfectionnement l’art de l’enluminure. Architectes, sculpteurs, peintres, enlumineurs et *ymaigiers, de France d’abord, puis de Flandre et des Pays-Bas, seront appelés à œuvrer dans les grandes villes des Etats de Bourgogne.

 

De l’enluminure, art subtil des ymaigiers, qui utilisent une manière extrêmement précieuse et raffinée, jusqu’aux productions des « ateliers » des villes flamandes et à la naissance de la peinture des Primitifs flamands, l’évolution des techniques va s’organiser pour promouvoir l’esprit de la fin du Moyen-âge attisant le désir de connaissance.

Au tout début du XVème siècle, le mouvement oriente les esprits et l’œil des peintres vers le réel, l’observation du relief, des volumes et de l’espace pour représenter l’homme dans son milieu : les villes, les rues, les campagnes, les intérieurs. L’explosion du commerce et de l’industrie crée la richesse des cités et invite les gens à jouir de la vie et à faire l’éloge du quotidien.

 

Bien que les problèmes de perspective soient loin d’être résolus, l’art de cour français et la peinture franco-flamande qui prévalaient, évoluent peu à peu vers le naturalisme : figures humaines frustes, traits de caractère sans complaisance, expressions réelles proches de la caricature, lourds drapés des vêtements et compositions enrichies de détails pittoresques. Tout cela concourt à une approche toujours plus humaine, plus bourgeoise du quotidien.

 

L’originalité de cette peinture réside dans le fait que les artistes travaillent alors hors des sphères princières, pour une clientèle bourgeoise dont les goûts plus simples s’accommodent de moins de conventions artistiques.

 

Par les ambassades, les réseaux diplomatiques et les passerelles commerciales, leur art se diffuse en Europe septentrionale, en France, en Aragon et Castille, au Portugal et en Italie, apprécié pour son naturalisme et la subtilité de sa lumière exaltés par la technique de l’huile.

 

Un des principaux relais de l’art subtil des Primitifs flamands sera la cour d’Aix en Provence, sous le règne éclairé du Bon Roi René, grâce à la présence de Barthélémy d’Eyck, d’Enguerrand Carton et de Nicolas Froment, premier peintre de cour et l’un des principaux représentants de l’Ecole d’Avignon.

Dans la relation du quotidien, profane ou sacré, le naturalisme, la verve descriptive et l’extraordinaire réalisme des scènes a permis de créer le lien entre « l’écriture de l’image » et la « lecture » de celle-ci.

Dans le massif alpin du Sud, de nombreux vestiges de cet art pictural des parois offrent encore leurs messages didactiques à la vue des visiteurs émerveillés.

 

*ymaigiers : littéralement faiseur d’images.

 
 
 
 15 Septembre 2018
 

Coiffes et Boutis à Tourrettes et en pays de Provence

Agnès et André Carlevan
 
exposition du Patrimoine du 8 au 16 septembre
 

 

Les coiffes en Provence

 

Le costume est un signe d’identité culturelle en Provence. La coiffe est l’élément essentiel de tout costume populaire féminin.

Les conditions de vie de l’époque ont rendu obligatoire la protection de la chevelure (aussi bien pour les femmes que pour les hommes) de jour comme de nuit.

Nous trouvons dans notre région trois modèles très courants (la coiffe plate, à courduro, ou à gauto) qui vont se décliner dans différentes variations (textile, garniture) selon l’aisance et le rang de la famille.

Pour chaque circonstance existe une coiffe différente : coiffe de nuit, de jour (travail), paysanne, de sortie (du dimanche), de mariage, de deuil.

La dextérité, le savoir-faire de nos grands-mères nous ont laissé un patrimoine merveilleux.

C’est un enchantement pour les yeux.

 

 

 

Le boutis

 

Il s’agit d’une broderie en relief réalisée sur deux épaisseurs de tissus. Après avoir dessiné le motif, il était piqué à l’aiguille exclusivement sur les deux épaisseurs. Le relief (boursouflure) était obtenu en insérant à l’aide du boutis (aiguille, de buis, os, argent, or ou acier) des mèches de coton.

 

L’art Provençal du boutis prend sa source dans des techniques anciennes du 13ème siècle, utilisées en Sicile dite broderie en ronde bosse. La pièce la plus ancienne est sicilienne, elle date  de 1395. Elle retrace la légende de Tristan et Iseult, une partie est exposée au musée Victoria et Albert de Londres, l’autre à Florence.

C’est la découverte des Indes et l’ouverture de nouvelles voies maritime qui vont développer l’artisanat du sud de la France. A la suite de l’interdiction d’importation d’indiennes de 1685 à 1757 pour protéger les soyeux, Marseille, port franc, ne pouvait laisser passer uniquement que les tissus transformés, d’où le développement d’ateliers de boutis et de matelassage.

Cette technique a permis aux femmes Provençales de transformer une étoffe quelconque, quelquefois usagée, en objet de luxe.

Les jeunes Provençales commençaient leur couverture et jupon en boutis bien des années avant leur mariage. Dessins et symboles dépendaient de l’imagination de chacune.

 

« Le boutis, ouvrage divin, qui ressemble à un pré dont le givre broda de blanc les feuilles et les pousses ». Frédéric Mistral.

 

Sanctuaire de Castelmagno

15Août 2018

L’ART PARIÉTAL DES ALPES DU SUD

UN PATRIMOINE INESTIMABLE

GÉRARD SACCOCCINI

 

Les petites chapelles disséminées dans les campagnes et sur les collines du Massif Alpin, nous accueillent dans leur mystérieuse pénombre où foisonnent les images d’un monde naïf, ingénu et spontané, que composèrent les humbles fresquistes portés par une foi sans faille.

Par une arcade à l’arc en plein-cintre, ou parfois brisé, une sorte de porche rustique au simple appareil ouvrait sur l’architecture très simple d’une salle rectangulaire ou, plus souvent, un cube exigu. Sur la paroi du fond, sous une voûte ogivale ou en tunnel, apparaissait le mur d’autel où trônait sur un arc-en-ciel l’image du Christ Pantocrator dans une mandorle iridescente.

Souvent pauvre cabane construite à l’origine pour s’abriter des intempéries, ou pour remiser les outils, elles furent par la suite destinées au culte religieux et servirent d’abri aux pèlerins qui laissèrent les traces de leur dévote piété gravées sur les parois.

A l’extérieur comme à l’intérieur, sur les parois de ces chapelles, les artistes du XV° siècle traduisirent en couleur la fervente et dévote prière des humbles et des puissants. Par les images simples mais suggestives d’un art populaire, parfois rude et dépouillé de fioritures, ils traduisirent les pieuses invocations d’intercession et  d’assistance lors des fléaux de la peste et de la guerre, les actions de grâce et les expressions de religieux hommage en temps de paix.

Cet art alpestre, dense de spiritualité religieuse et de ravissement mystique, s’est distingué par les longues relations picturales couvrant les murs et l’iconographie didactique peuplée d’histoires à épisodes multiples.

Voici la relation qu’en fait l’éminent historien de l’Art, Geronimo Raineri, en évoquant les trésors de ce patrimoine du Monrégalais : « Ces peintures « a fresco », depuis les murs rongés et abimés par l’humidité, dans leurs couleurs délavées brillent pourtant d’une lumière intérieure qui parle à nos cœurs et nous rapproche des gens qui en ces temps passés les admiraient avec une fervente émotion.

Les sujets représentés servaient, plus que pour l’agrément, à instruire, diriger et réconforter le peuple. Tout devait parler au cœur et à l’esprit du spectateur et, pour cela, là où l’image n’y parvenait pas le symbole simple et évident y suppléait et si c’était encore insuffisant, on recourait à la parole, tirée de la Bible, transcrite là où c’était opportun. Véritable et juste « Conversation Sacrée » qui conjuguait dans les dialogues les figures du Père, du Christ, de la Vierge et des Saints. »

 

Notre-Dame-des-Fontaines de la BrigueLes damnés précipités dans le Léviathan

Du 5 au 7 octobre 2018, au cours d’un voyage de trois jours, l’Association Tourrettes Héritage vous propose la découverte de ce riche   patrimoine qui offre aux visiteurs les canons stylistiques de tout l’Art des Alpes Maritimes du XV° siècle de la période charnière du passage de l’art gothique aux critères de la Renaissance.

A côté de sites plus connus comme Notre dame des Fontaines à La Brigue et Saint Florent à Bastia Mondovi, de véritables « pépites » accessibles depuis seulement quelques mois, dévoilent leurs secrets : la surprenante Grande Chartreuse de Pesio, dans son grandiose environnement sylvestre, les édifices caritatifs et la chapelle du Val Grana, la superbe (et minuscule) abbatiale de la Sainte Croix, préparent à la transition vers l’âge du baroque que représente l’architecture et les décors de la basilique de Vicoforte et sa splendide coupole elliptique, la plus vaste du monde !

 

"Un regard impérieux et plein de bonté, à la profondeur insondable"

 

15 juillet 2018

Souvenirs d’Arménie

Gérard Saccoccini
 

 

 Réunis pour un périple du 15 au 23 mai 2018, nous avons découvert avec quelques amis  les mille visages d’un pays fascinant, riche en temps forts et en émotions. Des ruines de la cité ourartéenne de Zvartnots jusqu’au monastère de Sourp Ghégard (la Sainte-Lance qui perça le flanc du Christ), un deshauts lieux de la spiritualité, nous avons traversél’univers minéral des hauts plateaux arides, où les vallées profondes déchirent le sol de leurs cicatrices béantes et où les crêtes rocheuses acérées, en équilibre sur les versants vertigineux, éventrent le ciel.

Nous avons aussi découvert un peuple écartelé entre deuil et renaissance. Un peuple qui s’accroche à son histoire vieille de 3000 ans et à une terre minuscule et improbable perdue au milieu du Caucase.

 

Chère au cœur des arméniens, Erevan fut fondée huit siècles avant Jésus-Christ sur les ruines de la cité ourartéenne d’Erebouni. Elle est ainsila plus vieille cité au monde ayant pu documenter la date de son établissement. Yerevants : c’est apparu (cela s’est accompli) !  C’est en prononçant ce mot que Noé aurait pris pied sur la terre du Mont Ararat au troisième jour après la fin du Déluge,

Avec la cathédrale d’Etchmiadzine, siège de l’Eglise apostolique arménienne, une des premières églises chrétiennes au monde, le musée mémorial du génocide arménien constitue le premier temps fort du voyage et nous rappelle que ce pays est plus une identité qu’une entité géographique. Avant que n’ait été perpétré ce crime contre l’humanité, combien de peuples tentèrent de réduire cette nation ? Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Arabes, Seldjoukides, Ottomans et Russes ne purent jamais occulter la volonté opiniâtre de ces gens de préserver contre vents et marées leur culture et leur religion.

 
 

"le monastère de Tatev, nid d’aigle d’une beauté à couper le souffle à plus de 1500 mètres d’altitude"

 
​Ici le vent de l’Histoire raconte la mémoire occultée, la dispersion, l’exil, les structures détruites et les guerres perdues. Le mot « immuable » semble banni de ce sol, ou ne pourrait qualifier que cette volonté farouche d’exister, avec la douloureuse conscience qu’il n’y a pas dans les guerres d’autre vainqueur que la mort. Confronté à cette extraordinaire volonté de survivre, ces mots de l’écrivain William Saroyan me sont revenus en mémoire ; « Envoyez-les dans le désert. Laissez-les sans pain ni eau. Brûlez leurs maisons et leurs églises. Voyez alors s’ils ne riront pas de nouveau. Car il suffirait que deux d’entre eux se rencontrent, n’importe où dans le monde, pour qu’ils créent une nouvelle Arménie. » Arménie éternelle !

 

Le deuxième temps fort du voyage fut le récital de piano préparé avec la pianiste virtuose Arminé Soghomonian qui nous enchanta avec ses interprétations magistrales de Komitas, Chopin, Katchaturian et Rachmaninoff. Une très grande artiste rencontrée grâce à Dominique Genin, organisatrice d’un concert à quatre mains, dans la chapelle Saint Barthélémy de Montauroux, où Arminé s’était produite avec sa sœur Anaït, autre pianiste virtuose. Un autre grand moment d’émotion qui rappela que la musique est un art majeur, source de rassemblement collectif et de partage.

 

"stèles médiévales de pierre rouge appelées « khatchkars »"

Depuis la vallée fertile au pied du Mont Ararat jusqu’au lac Sevan, par des routes qui flirtent avec le ciel,  s’enchaînent les vues de cartes postales : les vignobles et les riches vergers où domine l’abricotier, les caravansérails imposants, les stèles médiévales de pierre rouge appelées « khatchkars », les églises érigées ou excavées de l’âge d’Or, les stupéfiants monastères et la symphonie minérale des ensembles mégalithique de pierres dressées de Zorats Karer !

Au monastère de Tatev, nid d’aigle d’une beauté à couper le souffle à plus de 1500 mètres d’altitude, prend place le troisième temps fort de ce voyage. Le paysage de montagnes verdoyantes parfois couvertes de neige est somptueux. Autrefois difficilement accessible, on y arrive aujourd’hui par le plus long téléphérique bi-câble du monde ! Le murmure des sources dans les gorges sauvages souligne le silence et la sérénité du lieu.

A notre arrivée, dans l’abside de l’église, un buisson ardent de cierges brasillait dans la pénombre, lourde des voiles épais de l’encens. Venu du ciel de l’autel, le rai lumineux qui la traversait me fit penser à ce rite antique des fumigations odoriférantes pour flatter les narines des dieux par les effluves traversant la fumée : per fumum, l’origine latine du mot parfum.

Dans l’obscurité, derrière la barrière du chœur, se tenait une silhouette noire coiffée du saghavart, dont la barbe encadrait un visage grave mais juvénile dans lequel brillaient deux aigues marines : les yeux du père Michel, le prêtre qui avait choisi de se consacrer à ce monastère. Et d’y vivre.

Un regard impérieux et plein de bonté, à la profondeur insondable. Un regard de passeur qui avait la couleur des profondeurs marine et du rai de lumière bleue traversant l’espace.

J’ai pensé à l’Annonciation du Prado, de Fra Angelico, dans laquelle l’éclair de lumière qui inonde la Vierge jaillit de la main de Dieu et irradie l’espace.

J’ai pensé à la volonté de ce peuple, à la force irrépressible de son attachement à sa foi.

J’ai pensé que pour que ce pays ne soit pas la sépulture de la mémoire, il fallait maintenant écrire son histoire. La vraie, celle qui écarte les mensonges de la raison d’état et le seul récit des vainqueurs.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°24

10 juin 2018

 

 

LE FABULEUX DESTIN DES PETITES FILLES D’ARAGON

Gérard Saccoccini

 

Il était une fois… (et oui, ceci est un conte, pas une légende) !

Donc, il était une fois quatre gracieuses et belles petites filles, venues au monde dans un pays de lumière, entre Durance, Rhône, Méditerranée et comté de Savoie.

Leur père, Raimon Bérenger, descendant de la maison royale d’Aragon, était le fils du comte de Provence Alphonse II. Il avait beaucoup guerroyé pour préserver son héritage des terres de Provence auxquelles venait d’être rattaché le comté de Forcalquier apporté par sa mère, Gersende de Sabran, dans sa corbeille de mariage.

Triste de n’avoir jamais eu de garçon, il adorait néanmoins ses filles et leur maman, Béatrix, fille du puissant et inquiétant voisin : le comte de Savoie. Les états de ce dernier couvraient les Alpes, comme un manteau jeté sur les deux versants, englobant les terres du Viennois savoyard aux portes de Lyon jusqu’au Sud-Est des terres du Dauphiné.

Nous sommes au 13ème siècle. Tout le pays de l’ouest rhodanien, d’Avignon aux Pyrénées et à Toulouse, est ravagé par la tragédie cathare et les luttes qui opposent occitans (hérétiques ou non) aux envahisseurs venus du Nord, barons germaniques et « Franchimands » de la Croisade des Albigeois.

Les petites filles passent leur temps entre les résidences de Forcalquier, Brignoles et Aix en Provence. Dans ce pays gorgé de soleil où sur le sang de la terre ruisselle l’or des champs de blé, déclinant les couleurs du drapeau de la maison d’Aragon et des seigneuries catalanes, où la violence mauve des lavandes sublime l’éclatante blancheur des falaises et compose la vibrante symphonie des garrigues bleues, les fillettes insouciantes et joyeuses ignorent tout des voies impénétrables que la fée « Destinée », penchée sur leur berceau, a tracé dès leur naissance.

Ce territoire n’a pas d’héritier mâle. Il est l’objet de toutes les convoitises des voisins proches ou éloignés : Anglais, Français, Savoyards et même de l’ « Aigle souabe » : Frédéric de Hohenstaufen, souverain tutélaire, car la suzeraineté du Saint Empire romain germanique s’étend jusqu’au Rhône !

Mais la fée veille et l’homme providentiel n’est pas loin. Appartenant à une noble famille catalane de haut lignage, descendant de Ramon de Vilanova (en français Villeneuve), homme lige du roi d’Aragon Alphonse le Batailleur, cet homme venu de Rome où il s’est longuement entretenu avec le pape est le conseiller du comte Raimon Bérenger. En référence à son pèlerinage dans la ville éternelle on l’appelle Romeu (en français Romée) et il va s’attacher à préserver l’intégrité des Terres de Provence. Pour cela, il déploie toute son énergie, sa clairvoyance visionnaire, et son sens extraordinaire de la diplomatie pour concrétiser un incroyable maillage d’alliances de nature à protéger le domaine comtal par une habile politique de mariages.

Marguerite, l’aînée, épousera Louis IX (Saint-Louis) et deviendra reine de France.

Aliénor, sa cadette, épousera Henri III Plantagenêt et sera « reine consort » d’Angleterre.

Sancie, la troisième, épousera Richard de Cornouailles qui sera élu « roi des Romains ».

Quant à la dernière, Béatrix, elle sera mariée en 1246 au frère de Saint Louis, Charles 1er d’Anjou et deviendra reine de Sicile.

En exhibant une loi catalane qui interdisait à l’époux de briguer l’héritage patrimonial de l’épouse, au motif que la dot apportée par sa famille l’excluait de la succession, l’habile Romée de Villeneuve avait su préserver l’entité territoriale du comté de Provence et de Forcalquier.

Ainsi se réalisa le fabuleux destins des « petites filles d’Aragon », toutes devenues reines !


 

bouvreuil, la femelle et le mâle

15 mai 2018




   TITI LE BOUVREUIL

  Gérard SACCOCCINI

 

Cette histoire est une histoire vraie.

 

Elle est arrivée pendant cet hiver déconcertant de froidure et de pluie qui s’était abattu sur notre village.

 

Un hiver déconcertant parce que de longues périodes de pluie étaient entrecoupées d’accalmies et d’une succession de hausses et de chutes brutales de température.

 

Un hiver déconcertant parce que la neige a soudain étendu son épais manteau de froidure et, pour les oiseaux surpris dans ce silence feutré, il n’y eut plus le moindre vermisseau, pas le moindre insecte à se mettre sous le bec. Toute la gent ailée, désorientée par cette inquiétante pénurie, sautillait de part et d’autre à la recherche d’une improbable pitance.

 

Un couple de bouvreuils s’était enhardi à venir jusqu’au seuil de notre maison, devant la baie vitrée donnant sur le jardin pour quémander quelques graines et quelques miettes de pain dont nous ne fûmes pas avares. Gourmands et insatiables, ils attendaient les petits morceaux de lards que nous accrochions sous des abris de fortunes pour les préserver des entreprises d’une armée de pies voraces et jacassantes. Le restaurant était bon car tous les matins, en ouvrant les volets, ils apparaissaient aussitôt qu’un peu de lumière perçait le ciel plombé.

 

Lorsque les frimas se dissipèrent et que réapparurent les rayons du soleil, ils continuèrent à fréquenter le parvis de la baie vitrée, ébouriffés et batailleurs, jouant sur l’escalier par petits bonds rapides et saccadés.

 

Puis vint le moment de cette perception indéfinissable et tenace qui annonce le renouveau ; les bruits ténus et les odeurs du printemps imminent avec le parfum du vent lavé par la pluie, les senteurs d’écorce mouillée, la vie qui s’éveille, la déchirure du bourgeon éclaté et le froissement des feuilles qui se déroulent.

 

Ce fut aussi le temps du grand nettoyage de printemps : fenêtres et baies vitrées consciencieusement lavées reflétaient le ciel et laissaient courir les nuages comme les laissent traverser les plans d’eau lisses et sans une ride des petits matins calmes.

 

Un jour où j’étais assis derrière la fenêtre, je perçus soudain un bruit mat, celui d’un fruit mûr qui tombe et s’écrase. Un des deux bouvreuils facétieux, trompé par les reflets du ciel, venait de percuter la baie vitrée. Il gisait inanimé au sol, agité de petits soubresauts sporadiques, sous le regard de son compagnon de jeux à la houppette de plumes hérissée, comme s’il fronçait les sourcils, incrédule.

 

Une perle de sang rouge comme une graine de grenade maculait son jabot. Un peu de duvet dans son bec me fit penser qu’il avait violemment heurté en vol le vitrage et qu’il s’était blessé avec son bec.

 

Nous l’avons recueilli, presque sans espoir, et déposé dans une boîte à chaussures tapissée d’ouate avec un petit peu de pain mouillé. Quelques heures plus tard il était revenu à lui et nous avons décidé de la garder toute la nuit à l’abri.

 

Nous l’avons appelé Titi le Bouvreuil !

 

Au petit matin, nous avons déposé la boîte sur l’appui de fenêtre et ôté le couvercle. Il lui a fallu beaucoup de temps pour réaliser puis, soudain, il s’est envolé vers le feuillage propice d’un lilas.

 

Nous étions heureux de cette fin heureuse qui nous avait permis de préserver la vie de cette petite boule de plumes tiède et palpitante.

 

Mais la fin de ce récit est incroyable et encore plus heureuse.

 

Le lendemain matin, Titi était là, devant la baie vitrée, attendant sans doute son « pain quotidien » mais j’aime penser qu’il était venu nous remercier.

 

C’était bien lui, j’en suis sûr parce que sur son jabot il y avait une petite perle de sang séché !

 
Musée à Ciel Ouvert de Tourrettes. " Jardin Éphémère" Rolande Desprat (Atelier Terre et Couleurs - Tourrettes)

 

15 avril 2018

 
 
   www.tourrettesheritage.fr   


 NOUVELLE PRÉSENTATION