La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°36

 

 
15 JUILLET 2019
 

 

ANTIPOLIS

Une page d’histoire de la « ville d’en face »

 

Gérard Saccoccini

 

 

Le Jeudi 13 juin 2019, par une belle journée ensoleillée, trente participants adhérents et sympathisants de l’Association Tourrettes-Héritage ont participé à la découverte en autocar des trésors de la ville d’Antibes.

 

L’accès au plateau de la Garoupe, au centre de la presqu’île du cap d’Antibes, s’est effectué par la route littorale qui relie la pinède de Juan les Pins à la Tour du Graillon, bordant un maillage de splendides résidences enfouies dans une luxuriante végétation qui captiva le botaniste Gustave-Adolphe Thuret. Les magnifiques jardins à l’anglaise qui entourent sa villa sont aujourd’hui un centre de recherches géré par l’INRA.

 

Depuis le pied du phare, tournant le dos à la mer et à la chapelle Notre-Dame de la Garde, le visiteur subjugué découvre un immense panorama de la Côte d’Azur sur 180°, de l’Italie jusqu’au Golfe de Saint-Tropez, avec les dômes des anciens volcans, les premiers ressauts du massif alpin et les cimes enneigées en toile de fond.

 

Dans l’échancrure de l’anse Saint Roch, de part et d’autre du Port Vauban, apparaissent à droite le Fort Carré, imposant ouvrage militaire du règne d’Henri II, construit par l’architecte Jean de Saint Rémy, et à gauche, la ligne éclatante des remparts de la vieille ville desquels émergent le clocher de la cathédrale et le donjon du Château Grimaldi.

 

Vision unique et rare qui suscita l’enthousiasme de Claude Monet et de Nicolas de Staël : ils en fixèrent l’éternité polychrome sur leurs toiles !

 

 

Sur ce plateau environné des senteurs du maquis, l’histoire rejoint une étrange légende du culte à Séléné, déesse de la Lune. Trois bâtiments se groupent au pied du phare (un des plus puissants du bassin méditerranéen) : une tour, la chapelle Notre Dame de la Garde, dotée par René de Savoie en 1520, et la chapelle Sainte Hélène dans laquelle la légende a encore rendez-vous avec l’histoire.

 

Au début du 4ème siècle, Sainte-Hélène, mère du futur empereur Constantin 1er, de passage à Antipolis, aurait accédé à la demande des pêcheurs de Lérins en faisant édifier sur ce lieu une chapelle dédiée à Notre Dame de Bon Port.

 

Le bâtiment présente deux nefs :

 

 - La nef principale, dédiée à Notre-Dame de la Garde avec un décor de fresque réalisé par Jacques-Henri Clergues en 1952/53, inspiré de deux épisodes historiques : la visite du pape Grégoire XI en 1376 et la donation de René de Savoie en 1520.

 

- La nef secondaire, dédiée à Notre-Dame de Bon Port présente une vaste fresque du peintre Édouard Collin, réalisée en 1948, sur laquelle figurent les portraits de nombreux antibois de ce temps. La statue de Notre Dame de Bon Port est descendue en procession à la cathédrale le  4 juillet, par les marins pieds nus, qui la remontent trois jours après.

 Le superbe retable doré du chœur est l’œuvre du maître-sculpteur Joseph Dolle de Castellane (17ème s) à qui l’on doit aussi les portes sculptées de la cathédrale.

 

La magnifique collection de près de trois cents ex-voto tapissant les murs des deux nefs terminait cette visite, dans un décor maritime de filets de pêche, de barres à roue, d’ancres de marine et de maquettes de bateaux comme le cuirassé Dunkerque et le croiseur Colbert, ainsi que les icônes rapportées du siège de Sébastopol.

 

A quelques lieues d’ici, une autre légende tutoyant l’histoire a traversé les siècles. En l’an 312, Constantin, venant de Marseille, marche sur Rome avec son armée. Il franchit le petit col qui le sépare du golfe de Saint Tropez quand soudain, au point le plus élevé, un cercle de feu apparaît dans le ciel, entourant un chrisme de ces mots « in hoc signo vinces » : par ce signe tu vaincras ! Il décide alors de retirer les aigles de ses enseignes et de les remplacer par le chrisme, geste qui lui assurera la victoire sur son rival Maxence, au pont Milvius, et une entrée triomphale dans Rome conquise où il est sacré unique Auguste d’Occident. Ce lieu s’appelle La Croix-Valmer. Histoire ou légende ?

 

La visite comportait aussi la découverte de la vieille ville avec la cathédrale, son retable et le riches collections archéologiques du bastion Saint-André.

 

Ce sera l’objet de la prochaine chronique et nous apprendrons aussi pourquoi (vraisemblablement) la cité s’appelle « la ville d’en face »…

 

 

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°35

 
15 JUIN 2019
 

Avec les peuples de Sibérie

par Boris Chichlo

 

Avec ses 13 millions de km 2, la Sibérie occupe deux tiers du territoire de la Fédération de Russie.  Dans cette région sont concentrées les richesses essentielles du pays : gaz, pétrole, minerais divers (dont or et diamants), forêts, eau des fleuves et des lacs… Mais cet  immense  espace est toujours très peu peuplé : sa population n’atteint même celle de la France alors que sa superficie égale vingt fois celle de notre pays. 

La colonisation de la Sibérie a commencé au temps d’Ivan IV « le Terrible », un siècle plus tard que celle des Amériques. Aujourd’hui, parmi ses 36 millions d’habitants venus de toutes les parties de l’ex-URSS, les peuples autochtones - les descendants de ceux qui ont affronté les colons russes de l’époque - ne constituent que 4,5% de la population totale. Ce sont principalement : les Yakoutes (Sakhas), Bouriats, Touvins, Altaïens, Khakasses... Les deux premiers constituent les unités ethniques les plus importantes, avec chacun près de 500 000 individus.  Le berceau des ancêtres de tous ces peuples turco-mongols  se situe dans la Sibérie méridionale, entre le mont Altaï  et le lac Baïkal. C’est une zone d’anciennes cultures très développées, dont les vestiges sont parvenus jusqu’à nos jours : stèles gravées de sujets mythiques,  gigantesques  sépultures (kourganes) de puissants  chefs nomades, inscriptions en langue proto-turque, innombrables panneaux d’art rupestre, énigmatiques sculptures érigées tout au long des « couloirs » steppiques…

C’est pour étudier ces sculptures qui, à l’époque, donnaient lieu à de très vives discussions chez les archéologues, que j’ai séjourné en 1965 dans l’actuelle République Tyva (plus connue sous le nom russifié de Touva). Cette République n’intègre l’Union soviétique que fort tard : vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le mode de vie de sa population était conditionné par l’élevage du bétail selon un système de transhumance très proche de celui des voisins de Mongolie.  Aujourd’hui, Touva est connue du reste du monde grâce à deux « phénomènes culturels » bien particuliers : le renouveau du chamanisme et l’art du chant diphonique  (chant de gorge), mais surtout son héros national actuel, Sergueï Choïgou, le Ministre de la Défense qui aime à convier son ami Vladimir Poutine à des parties de pêche et de chasse dans son pays natal. Ces visites du puissant président n’en n’ont pas pour autant amélioré la situation de cette république sibérienne, et Touva reste toujours la région la plus pauvre de la Fédération de Russie.

Les autochtones sibériens numériquement le plus importants sont les Bouriates, qui parlent une langue  mongole, et les Yakoutes (Sakhalar), turcophones de l’Arctique. Chacun de ces peuples compte près de 500 000 personnes. Avec son territoire de trois millions de km(presque six fois le territoire de la France), la République Sakha (Yakoutie) ne compte même pas un million d’habitants, et presque un tiers d’entre eux еst concentré dans la capitale, Yakoutsk, fondée en 1632 sur le bord du fleuve Léna par un cosaque russe. La Yakoutie fournit à la Fédération de Russie plus de 90% de sa production de diamants (qui équivaut à un quart de la production mondiale) ; elle possède aussi du gaz, du pétrole et de l’or. Cela n’empêche pas que la surface totale des logements insalubres de cette République soit supérieure à un million de m2, et que 20% de la population y vive au-dessous du seuil de pauvreté (données officielles de début 2019).

Une autre catégorie de ces peuples sibériens, connue généralement sous l’appellation de «petits peuples du Grand Nord» (malye narody severa, en russe), regroupe des ethnies ne dépassant pas chacune cinquante milles individus. La Perestroïka gorbatchévienne ayant réveillé les consciences nationales, cette terminologie - jugée péjorative - a été abandonnée au profit d’une expression censée être plus objective : «  peuples à faibles effectifs » (malotchislennye narody), qui articule avant tout l’importance numérique (quantitative et non qualitative) de ces groupes ethniques par rapport aux autres. Parmi ces peuples, ce sont les Nénetses, éleveurs de rennes de la toundra arctique, qui sont numériquement les plus représentatifs avec un peu plus de 40 000 personnes. Par contre, leurs voisins Énetses, qui leur sont très proches  linguistiquement et culturellement, ne comptent que 200 individus, parmi lesquels une dizaine seulement pratiquent leur langue. C’est dans une de ces communautés énetses dont je connaissais le chef, qu’a été tourné le film « La vie à l'extrême (Sibérie) » d’Ushuaia nature,auquel j’ai participé.

En Sibérie, les langues de toutes les minorités sont menacées de disparition. Chez les Youkaguirs, les Kets, les Selkoups, les Tofalars, les Ouïltas et autres peuples оn compte déjà sur les doigts ceux qui parlent encore leur langue ancestrale. En 1991, dans un village de la Tchoukotka, j’ai pu enregistrer un conte populaire récité en sirenik par Valentina Vyïé, la dernière locutrice de cette langue. Avec le décès de cette femme (1918-1997), c’est la vieille langue des Esquimaux sibériens (Yuit), enracinée dans la préhistoire, qui a disparu de l’héritage de l’Humanité.

Selon la législation, ces peuples minoritaires de Sibérie sont censés être protégés par des lois. En réalité, celles-ci sont loin d’être appliquées concrètement. Prises au début de la Pérestroïka, elles ont pour beaucoup subi de nombreux amendements qui les ont vidées de leur sens originel. Après être passés par les étapes de la colonisation et de la soviétisation, les peuples autochtones de Sibérie vivent aujourd’hui un moment décisif de leur existence : l’exploitation excessive des richesses de leur sous-sol (gaz, pétrole, charbon et divers métaux), de leurs forêts (bois) et même de ce joyau qu’est leur lac Baïkal dont il est prévu de commercialiser l’eau destinée à être acheminée par aqueduc jusqu’en Chine.

Il faut être clair : l’état de la culture et de la santé des peuples sibériens est étroitement lié à l’état et la santé de leur milieu naturel. Or, on sait maintenant que dans ces régions septentrionales, les transformations environnementales que subit la planète sont plus rapides que partout ailleurs. Une constatation qui laisse donc mal augurer de leur avenir…

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°34

 

 15 AVRIL 2019
 


 

VILLES MORTES ET VILLES DISPARUES D’ASIE

  Gérard Saccoccini

 

 

 

 

 

 

Aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire des peuples, chaque fois qu'une catastrophe naturelle, séisme, raz de marée, cataclysme, a frappé et détruit un site habité, l'homme y a vu une manifestation de la colère de Dieu, donnant ainsi naissance aux légendes et aux mythes des cités disparues.

 

La Bible rapporte l’histoire légendaire de la destruction de Sodome et Gomorrhe, dont elle fait une punition de Dieu à l’encontre des habitants de ces villes, infidèles et immoraux qui déclenchèrent sa colère.

 

La splendide Agadé (créée autour de 2000 avant notre ère), cité de Sargon située face à la confluence entre le Tigre et la Diyala (donc près de Bagdad), " où les bateaux venaient s'amarrer après avoir remonté le cours du fleuve et apportaient les trésors de Sumer..." disparut frappée par la malédiction du dieu Enlil, furieux d'avoir été défié par le roi Naram-Sîn.

 

La chute de Babylone, si l'on remonte aux sources bibliques et aux événements qui en sont à l’origine : la déportation des Hébreux, la destruction du temple de Jérusalem en 586 et 587 avant J.C. et la notion d’orgueil de la ville à cause de la construction de la tour de Babel, est la conséquence de la colère de Dieu qui fera de Nabuchodonosor l’archétype du roi maudit.

 

Quelque 700 villages (ou villes) ont prospéré, avant de disparaître, à l'époque romaine puis byzantine, vivant de la culture de l'olivier et du commerce de l'huile d'olive, sur le massif calcaire entre Apamée et le Sandjak. Les mieux conservés de ces villages se trouvent autour de Saint-Siméon. Redécouverts au 19ème siècle par des voyageurs européens, ils livrent un témoignage intéressant de l'architecture domestique à l'époque byzantine, marquée par la qualité de l'habitat et de l'équipement communautaire.

 

Quelle est la cause de l'abandon de Sergilla, dans le jebel Zawiyé ? Son excellent état de conservation montre de splendides bâtisses auxquelles ne manquent que les parties en bois, les planchers et les toitures et de magnifiques édifices (thermes et probablement une auberge).

 

Il est difficile aujourd'hui de cerner la vérité entre mythe et légende, entre la réalité historique et les superstitions.

- Pour Agadé, l'étude micro-morphologique des sols (début des années 1990) sur la haute Djézireh a établi que le climat s'est brusquement dégradé autour de 2 200 avant notre ère, changeant le régime des précipitations dans la région, faisant chuter les rendements agricoles, fragilisant l'économie. Par la suite, l'arrivée en Mésopotamie de nouveaux peuples, nomades et semi-nomades, a pu précipiter la chute de l'empire et de la ville fondés par Sargon.

- Pour Sergilla, il est possible que les guerres opposant Perses et Byzantins avant l'invasion arabe aient provoqué le déclin de l'agriculture et du commerce, et l'accroissement de la population des villages, une succession de crises alimentaires et les épidémies ont pu entraîner un abandon rapide de la région au cours du 7ème siècle.

 

Les schismes (arianisme), conflits et divergences religieuses de la fin du V° jusqu'au VI° siècle ont pu opposer les populations au pouvoir de Byzance qui les força à s'exiler.

 

    L'arrivée de populations étrangères que Byzance voulait fixer, tels les Isauriens, a pu aussi être un facteur de désertion. Cet ancien peuple d'origine iranienne venu de la région des monts Taurus en Turquie, décrite par les romains (Valère Maxime) comme « une région sauvage habitée par des bandes de brigands », fut rebelle à l’autorité d’Alexandre le Grand, des Séleucides et du royaume de Pergame. Quand la capitale Isaura (également appelée Isaura Vetus) fut assiégée par Perdiccas, gouverneur de Macédoine au IVe siècle av. J.-C., les Isauriens brûlèrent la ville plutôt que de la rendre.

 

L’Isaurie est conquise en 76 avant J.-C. par Publius Servilius Vatia Isauricus et définitivement incorporée à l’Empire romain en 279-280, sous Probus. Reçue en héritage par l’Empire byzantin, elle devint une région frontalière avec le monde musulman, et fut le berceau des empereurs Zénon et Léon III. Conquise par les Turcs Seldjoukides au XIe siècle, elle fit successivement partie des sultanats de Roum, de Karaman et de l’Empire ottoman.

   

    Le problème du manque d'eau comme cause d'abandon par la population est difficile à retenir, sachant que les peuples sédentarisés sur des plateaux arides, pauvres en eau, ont toujours su tirer parti du phénomène naturel de la condensation produite sur les toits terrasses par la chute brutale de température avant le lever du jour. On sait qu'une toiture d'habitation moyenne peut produire entre 60 et 100 litres d'eau par nuit ! De grandes terrasses dallées furent construites dans le seul but d'augmenter la production d'eau par condensation : le château des Baux-de-Provence en présente un exemple probant.

 

 

La grande peste de 1348 fut perçue dans toute l'Europe comme une vengeance divine et des populations minoritaires furent accusées d'en être responsable suscitant les émeutes antijuives en Provence. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence fut incendiée et Marseille perdit 16 000 habitants. A la fin de l’épidémie de 1720, qui décima 40 000 marseillais, personne ne voulut revenir habiter les quartiers dévastés et les autorités obligèrent bagnards et prostituées à les repeupler.

 

Plus près de nous, en Italie du nord, la petite ville de Bussana Vecchia (Ligurie) fut dévastée le 23 février 1887 par un violent séisme de force IX qui provoqua la mort de 53 personnes. Terrifiés par ce signe du châtiment de Dieu, les survivants quittèrent le site et reconstruisirent un autre village, plus loin, sur un autre plateau du littoral.

 

 

La volonté d'expliquer le déchaînement des éléments, les pandémies, les destructions en invoquant la colère de Dieu est récurrente dans toutes les cultures où le comportement sociétal est dicté par l'observance des textes religieux. Tout éloignement de la règle, tout manquement, toute déviance provoqueraient donc automatiquement le châtiment.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°33

15 MARS 2019
 

 MARC CHAGALL, UNE VIE...

 

 Gérard Saccoccini

 

 
 

Marc Chagall, est né Moyshe Zacharovitch Chagalov, à Liozna près de Vitebsk, en Biélorussie, le 7 juillet 1887, et sa ville natale réapparaît tout au long de son œuvre, ancrée pour la vie dans son imaginaire.

Aîné d’une famille de neuf enfants, il grandit dans le monde du judaïsme hassidique, mouvement religieux né au XVIII° s. en Europe de l’Est, dont la religiosité est marquée par la joie, la danse et le désir de proximité de Dieu par l’étude et le cœur. Sa mère mettra tout en œuvre pour qu’il soit admis à l’école : il parlera russe plutôt que Yiddish, apprendra le violon, le chant et le dessin, et fréquentera une société plus ouverte.

Après avoir découvert la peinture auprès de Jehuda Pen, petit maître réaliste local, Chagall suit son inclination pour cet art et s’installe à Saint-Petersbourg.

Avec l’appui de quelques mécènes, il se rend en 1910 à Paris où il découvre Van Gogh, Matisse et les fauves dont les œuvres aux couleurs pures et claires le captivent. Il étudie Delacroix, Géricault, Watteau et Courbet au musée du Louvre et rencontre Lean Metzinger, Robert Delaunay, le douanier Rousseau, Albert Gleizes et le poète Blaise Cendrars, le seul avec lequel il peut parler russe.

 Rentré en Russie, au début de la Première Guerre mondiale, il épouse en 1915 Berta (Bella) Rosenfeld, fille d’un bijoutier de Vitebsk, qu’il fréquentait depuis l’adolescence. Mais les frontières se ferment et il doit laisser derrière lui tout le travail réalisé à Paris. Le climat culturel de la Russie soviétique se dégrade : l’Etat n’accorde de soutien aux artistes que s’il peut utiliser leurs œuvres à des fins politiques. En 1922, Chagall se réfugie en Allemagne avec sa femme et sa fille, puis s’installe à Paris.

Dès 1940, il vit dans la prescience des horreurs à venir et l’angoisse d’être arrêté. La famille émigre à Gordes et, au cours d’un  déplacement à Marseille, il est pris dans une rafle et seule l’intervention des États-Unis lui permet d’échapper aux nazis.

Il arrive à New-York le 23 juin 1941, jour de l’attaque allemande contre l’URSS.

Bella décède en 1944, emportant avec elle l’espoir d’un monde meilleur. Désabusé,désespéré, il revient pour la première fois à Paris en 1946.

 

Installé en 1948 sur la Côte d’Azur, il se remarie avec Valentina (Vava) Brodsky et c’est en 1973 que s’ouvre à Nice le « musée national du Message biblique Marc Chagall ». Habité toute sa vie par son pays natal, l’attachement à ses racines, les souvenirs attendris des coutumes du « shtetl » et de la chaleur du cocon familial, l’artiste a puisé dans cet héritage mémoriel sa résilience et le dynamisme de son extraordinaire activité créatrice.

 

Au cours d’une vie consacrée à établir des passerelles reliant l’Ancien et le Nouveau Testament, travaillant autant pour les synagogues que pour les édifices catholiques et protestants en Europe, aux États-Unis et en Israël, Chagall a inventé des figures métissées d’œcuménisme pour adresser au monde son message de paix. « Chagall a déjoué les pièges de l’appartenance » dira Laurence Sigall, directrice du musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris.

Confronté à l’indicible souffrance du peuple juif, à la montée du racisme et de l’antisémitisme en Europe, il avait déclaré, après un voyage en Palestine en 1931 « Ici, on ressent que le judaïsme et le christianisme ne forment qu’une seule et même famille. C’était un tout et des démons sont venus qui ont tout détruit et divisé ».

A l’horreur et aux déchirements de l’Histoire il a répondu par un message de paix interreligieux portant son idéal de fraternité et d’amour.

 

Le 28 mars 1985, s’éteignait un des plus grands peintres du XXème siècle. Il repose dans le petit cimetière de Saint Paul, près de Vence.

 

Picasso a donné de la personnalité de ce peintre-poète  une merveilleuse définition : « On ne sait jamais avec Chagall, lorsqu’il peint, s’il dort ou s’il est réveillé. Quelque part dans sa tête, sans doute, il doit y avoir un ange. »

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°32

 
15 FÉVRIER 2019
 

A propos de Carnaval,

 

LA FÊTE VÉNITIENNE

Gérard Saccoccini

 

 

La lagune de Venise est un prodigieux univers liquide dans lequel s’inscrit une île formée de plusieurs îles, où la lumière joue avec les miroitements de l’eau et les mille paillettes irisées des embruns.

 

Cet espace unique devient la scène idéale de la fête onirique dans laquelle les distinctions sociales s’expriment au cœur d’un des carnavals les plus fastueux et les plus élégants. Le masque y prend ses quartiers comme symbole de l’inversion du temps, de la dérision, de la caricature et de la satire populaire. Apparu dans des textes lombards du 7ème siècle, il y décline sous forme de divertissement des valeurs plus intellectuelles et aristocratiques tout en conservant l’énigme étymologique du mot qu’il acquit, au cours du 13ème siècle à Bergame, à savoir la valeur de « faux visage ».

 

Dans un environnement unique au monde, la Sérénissime inventa un rituel de la fête dont les manifestations, destinées à un public plus averti, se départaient de la trivialité de la rue, devenaient plus intimistes, plus nobles et plus érudites. La fête se fit alors raffinée, cultivée et théâtrale, comme celle donnée en 1520 en l’honneur de Frédéric de Gonzague, une « comédie villageoise » pour trois cent cinquante convives.

 

Les masques de la commedia dell’arte devinrent bientôt les signes de toute fête, et investirent les fresques des palais, les salles de bals et les salons de jeu. Toute une société en fête se regardait sur les toiles de Guardi, Longhi et Tiepolo. Ainsi naquirent les carnavals de théâtre en même temps qu’une forme d’expression unique qui se tenait à l’extérieur des palais et des hôtels particuliers. Mais à Venise, où la rue est un salon, l’extérieur confiné resta toujours le salon intimiste d’une société vivant en vase clos !

 

Le grand Goldoni, le « Molière vénitien », l’éleva au rang de genre littéraire. « Masques et Bergamasques » et leurs fêtes galantes inspireront plus tard Verlaine, Debussy et Fauré. Retenons toutefois qu’à Venise le masque ne fut jamais l’attribut essentiel du carnaval qui se déroulait la plupart du temps à visage découvert. Le port du masque ne se généralisa pour la période du carnaval qu’à partir du 18ème siècle : elle débutait en octobre pour s’achever à Mardi Gras !

 

Dès lors, un carnaval permanent s’affichait à Venise, suivant les caprices des itinéraires traversant la cité des brumes et des clapotis silencieux, l’univers de songes aux ombres évanescentes cher aux romantiques où se révélaient la beauté irréelle et l’indéniable harmonie d’une ville n’échappant pas à la mélancolie et à l’impression de désarroi que lui conférait son terrible et inéluctable destin.

 

Venise qui inventa le parfum en a fait la subtile parure des belles vénitiennes  accompagnées de leur sigisbée en cape de nuit et bauta blême.

 

Lorsque les constellations commencent à piquer de scintillements d’argent le noir canevas céleste, des bouquets de femmes aux cheveux poudrés glissent le long des rives mystérieuses, dans cette secrète alchimie du théâtral, de l’ombre et de la lumière, du silence et des clapotis qui fait la séduction de la cité : « Vénus sortie de l’onde »...

 

Dans le brasillement des cierges, une vierge cantonnière nous indique le chemin de la Sacca della Misericordia et du Campo dei Mori, là où vécut Tintoret.

 

Des nappes laiteuses envahissent l’eau noire du Canal Grande. Des langues de terre brune, repoussant le flot, courent sur la lagune agitée de songes, griffée de lune.

 

Sous le pont des Scalzi, un gondolier pleure sa Colombine, son rêve évanoui.

 

Pauvre Pierrot ! Sur ta joue, le pinceau de Carpaccio dessine une larme de grenat. Une larme rouge vif, du sang de la terre de Bardolino, qui pleure une ombre évanescente dont il ne subsiste qu’une fragrance légère :

« … seul m’est resté, madame, votre parfum qui flatte

Et longtemps, longtemps, par ondes délicates,

Un peu de vous flotte dans l’air ».

 

Adieu Monsieur le Masque, la fête est finie !

 

Mais pour que s’accomplisse le grand cycle immuable qui ramènera la fête de l’inversion du temps, la règle reste la même : ne jamais chercher à percer l’identité de celui (ou celle) qui dissimule ses traits sous le masque.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°31

 15 JANVIER 2019
 

MÉDITATIONS…

Gérard Saccoccini

 

Le développement hiérarchisé des sociétés primitives, l’émergence des pouvoirs centralisés et la naissance des religions, ont créé le besoin de l’écriture.

 

Avant qu’elle n’apparaisse, l’homme inventa l’image pour dessiner les mots.

 

Puis les mots dessinés composèrent les phrases d’un langage universel.

 

Pour communiquer par l’image figurative, il la fit entrer peu à peu dans un système complexe où les images représentées ont rendu visible l’objet signifiant.

 

Il créa enfin le lien entre « l’écriture de l’image » et la « lecture » de celle-ci, en codifiant les attitudes, les postures, les statures, la gestuelle et les couleurs.

 

La peinture et la musique apportèrent ensuite l’émotion et les vibrations de l’âme.

 

Les premiers hommes s’accordèrent aux forces naturelles.

 

Leurs cultes ont inclus le désir d’harmonie par l’offrande aux divinités de l’infiniment grand : la Terre, l’Eau et le Soleil...

 

Leurs croyances unificatrices imposèrent l’évidence que tout est lié dans l’univers où l’homme occupe une place assignée, sans jamais pouvoir imposer son vouloir aux cycles des saisons et à l’ordre naturel dont les forces sont infiniment supérieures à sa volonté.

 

Ainsi les communautés anciennes traitèrent la nature en amie en respectant toute forme de vie.

 

 

Vinrent les âges du progrès, de l’humanisme, du désir de connaître et de la soif de découvrir.

 

Qui n’a point rêvé de contrées lointaines, de villes mythiques, de continents perdus aux terres secrètes où naquirent les Contes des Mille et Une Nuit et les aventures de Sinbad le Marin ?

 

Voyageur infatigable, éternel découvreur d’un horizon fuyant sans cesse, lorsque toutes les routes de la soie, de l’encens ou des épices auront étanché ta soif de découverte, lorsque l’immensité du Nouveau Monde, les banquises bleues du pôle Nord, les volcans des mers du Sud, les glaciers et les forêts de la Terre de Feu t’auront enfin rendu à la véritable dimension de l’homme, sache qu’il est un lieu qui vaut toutes les cités perdues, toutes les « atlantides », tous les rêves de désert : la terre où tu es né dans laquelle se sont nourries et se sont ancrées tes racines !

 

Par une froide journée d’hiver, prends le temps de t’asseoir près de la cheminée qui crépite, dans la douce chaleur de la maison qui ronronne au rythme de la sereine volupté du chat : le rougeoiement de l’âtre te rendra intactes les images d’une vie que la mémoire des flammes déroule.

 

Comme une fresque sensible.

 

Comme une poésie visible.

 

Comme un hymne à la vie, le bien le plus précieux qui nous ait été donné.

 

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir, et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir » disait Léonard de Vinci.

Rien n'est jamais fermé, sinon nos  propres yeux !

 

Dans le brouhaha médiatique actuel, conseilleurs et moralistes s’ingénient à nous expliquer ce qu’ils semblent ne pas avoir compris eux-mêmes.

D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Sans doute ont-ils oublié de méditer cette sentence du vieux sage chinois :

 

" … Il faut à un homme deux ans pour apprendre à parler.

Il lui faut toute une vie pour apprendre à se taire".

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°30

 
15 Décembre 2018

Le mot du Président

Lou prépaus doù Capoulié

 

Origines et Traditions du Noël provençal

 

Chers amis,

 

Nouvé (Noël) approche à grands pas et avec lui le Tems Calendau (Temps Calendal), héritage du calendrier romain dans lequel chaque mois était divisé en trois périodes : Nones, Ides et Calendes. Cette dernière débutait le 16 du mois, voilà pourquoi la période de Noël est dite Temps Calendal.

 

Une tradition remontant vraisemblablement au Néolithique célébrait au jour du solstice d’hiver le triomphe de la lumière sur les ténèbres, la renaissance d’un soleil revigoré, vainqueur de son propre déclin, au moment où les heures de jour augmentaient. A Rome, les fêtes des Saturnales précédaient la célébration du sol invictus et, sur la colline du Janicule, aux prémices de Janvier, le dieu Janus au double visage était présenté au peuple. L’image dualiste présentait d’un côté le visage fatigué d’un vieillard fermant les portes de l’année révolue, de l’autre, les traits rayonnant d’un jeune homme ouvrant, plein d’enthousiasme, les portes de l’an neuf.

 

Le Christianisme occulta la fête païenne en superposant à ce culte la célébration de la naissance du Christ, tout en maintenant un certain nombre de rites ancestraux « rebaptisés » constituant la tradition chrétienne, dont le Blé de Sainte Barbe, Lou Cacho-fio, la Table de Noël, le Gros Souper.

 

Pour le Blé de la Sainte Barbe dont le semis dans des soucoupes se fait le 4 décembre, il s’agit de la réminiscence d’une tradition gréco-romaine, connue sous le nom de « Jardin d’Adonis », rituel propitiatoire en vue d’obtenir des récoltes abondantes et dont la symbolique était la renaissance de la semence, morte parce qu’enfouie sous la terre, ramenant la vie par la germination et la promesse de pérennité. Les grains de blé (ou de lentilles) germés, ornés de rubans, donnaient les pousses du verdau (la verdure) présentée sur la table du Gros Souper.

 

Lou Cacho-fio, littéralement « l’écrase-feu », à l’origine de la bûche de Noël servie aujourd’hui au dessert, est une antique cérémonie invocatoire par laquelle, afin de faire renaître le soleil, un arbre était brûlé au solstice d’hiver.

 

Frédéric Mistral en a décrit le rituel complexe : toute la famille allait chercher lou cacho-fio (un tronc ou une grosse branche de fruitier) pour l’amener au mas, le plus âgé tenant un bout et le plus jeune l’autre côté.

Après avoir tourné trois fois autour de la table de la cuisine, il était posé sur les chenets, arrosé d’un verre de vin cuit et allumé avec un éclat provenant du bois de l’année précédente après avoir prononcé la formule rituelle :

Alègre ! Alègre ! Mi bèus enfant, Diéu nous alègre ! Emé Calèndo, tout bèn ven…

Diéu nous fague la gràci de veire l’an que vèn, e se noun sian pas mai, que noun fuguen pas mens !

Allégresse ! Allégresse ! Dieu nous fasse allégresse ! Avec le Temps des Calendes, tout bien vient… Dieu nous fasse la grâce de voir l’année qui vient, et si nous ne sommes pas plus (nombreux), que nous ne soyons pas moins !

Recouvert de cendres et étouffé chaque nuit, il était ravivé tous les jours pour durer jusqu’aux premiers jours de l’an neuf.

 

La Table de Noël – Elle devait recevoir trois nappes blanches et trois chandelles neuves posées dessus, qui devaient brûler bien droites sans s’éteindre ni se courber vers quelqu’un, signe de mauvais présage.

On posait également les coupelles de blé germé, le vert-bouisset (petit-houx), la nerto (myrte), les brins d’olivier et quelques branches de garrus (chêne-kermès) rappelant les Saturnales, sachant que le gui et le sapin étaient totalement étrangers à la tradition provençale.

Au centre de la table trônait le Pain Calendal qui se partageait après en avoir réservé un morceau, disposé devant la place du pauré (pauvre). NB. Une déviance, due à une erreur d’interprétation de la valeur du mot, a fait considérer le pauré comme le pauvre hère, le mendiant, le chemineau démuni, alors qu’il s’agit d’un défunt, disparu du cercle familial.

C’est une survivance d’un vieux rite païen consistant à pourvoir en nourriture les défunts pour le long voyage dans l’éternité, qui se retrouve aussi lors du départ pour la messe de Minuit où l’on relevait et nouait les coins de nappes de la table non desservie pour enfermer les miettes afin de nourrir l’âme des aïeux !

 

Enfin le gros souper, contrairement à l’usage établi aujourd’hui, était un frugal repas de vigile, composé de plats traditionnels maigres mais abondants : morue frite, muge aux olives, escargots, cardes, céleris à l’anchoïade, gratin de courge.

Enfin venaient les desserts, plusieurs desserts sucrés, les fruits secs (mendiants), la fameuse « pompe à huile » et autres gibassié et fouasses, habitude commune à beaucoup de pays méditerranéens, comme un appel vers l’abondance et une nécessité d’emmagasiner des calories pour affronter l’hiver.

A noter toutefois que le rituel des treize desserts était parfaitement inconnu car la tradition provençale d’avant le XXème siècle l’ignorait.

 

Le dîner gras était pour le lendemain en tenant compte qu’il se déroulait alors à midi ! En effet, on déjeunait au lever, on dînait à midi et on soupait le soir.

 

Dans la tradition provençale, les vœux sont présentés le premier jour de l’an neuf. Je vous souhaite donc une bonne fin d’année, Bon Nouvé, à l’An que Vèn et Longo Maï.

(Bon Noël, à l’année prochaine et pour longtemps encore).

 

Gérard Saccoccini, Président de Tourrettes Héritage

 
 

 

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°29

15 Novembre 2018
 
 
 
 

PIGEONNIERS DE PROVENCE

 

Gérard SACCOCCINI

 

 

 

 

 

Pendant le Moyen-âge et sous l’Ancien Régime, contrairement aux régions du royaume de France, il y eut toujours un grand nombre de pigeonniers présents dans les campagnes de Provence. Ce fut une spécificité territoriale car le « droit de pigeonnier » fut toujours une expression du droit écrit, issu de la féodalité.

 

Cela tenait à l’exercice de droits coutumiers libéraux, sous l’administration des comtes de Provence, qui laissaient à chacun la liberté de pratiquer l’élevage de ces volatiles extrêmement prolifiques permettant d’obtenir à bon compte une viande recherchée.

 

Considéré ailleurs comme l’apanage des seigneurs, il suscita de nombreuses disputes et polémiques sur les terres du comté, principalement lorsqu’un feudataire du royaume étranger au pays occitan recevait un domaine du Midi par héritage, mariage ou captation et qu’il prétendait changer les règles en y appliquant ce droit.

 

Après le rattachement de la Provence à la France en 1486, ces tentatives d’imposer le droit féodal furent nombreuses jusqu’à la Révolution, allant jusqu’à provoquer des révoltes paysannes, mais avortèrent quasiment toujours.

 

La promulgation de l’édit royal de mars 1672, qui voulait uniformiser les « taxes de colombier » sur l’ensemble du royaume, ravivèrent les tensions et les jacqueries. En fait, les nombreuses requêtes des procureurs territoriaux réussirent à faire reconnaître en août 1685 que les habitants de Provence jouissaient de la liberté de posséder un pigeonnier, maintenant ainsi l’exception provençale.

 

Du plus humble cabanon, coiffé de quelques cages au-dessus de la basse-cour, jusqu’au plus imposant édifice carré ou circulaire pouvant contenir des centaines de nids, voire des milliers, c’est tout un piquetage territorial qui couvre les campagnes provençales de constructions dont les architectures témoignent de l’ingéniosité déployé par l’homme pour organiser autour de lui l’environnement animal nécessaire à sa survie.

 

En forme de tour, carré ou rond, le pigeonnier recevait une toiture à une seule pente, orientée vers le Sud face au soleil, couverte de tuiles romanes et souvent conçue sur deux niveaux intercalés d’une paroi verticale séparant les deux paliers du toit.

 

Celle-ci, percée d’occuli suffisamment étroits pour empêcher le passage des prédateurs, constituait la grille d’envol avec les aires d’atterrissage pour les oiseaux. En arrière et sur les côtés, des murets de pierre débordants enveloppaient le faîtage circulaire, ou carré, pour faire barrage au mistral.

 

Selon la fortune du propriétaire, l’importance de la ferme ou la taille de l’élevage, de multiples architectures furent développées, mais en règle générale, afin de ne pas déranger les volatiles, seuls les étages supérieurs leur étaient destinés.

 

Les rez-de-chaussée étaient souvent utilisés comme remise à outils, comme hangar, voire comme poulailler, pour mettre les volailles à l’abri des incursions des renards, des rats et autres prédateurs.

 

Pour se prémunir contre ceux-ci, les grilles d’envol, les parois verticales et les ceinturages supérieurs des édifices étaient revêtus de larges carreaux de céramique vernissée pour en interdire l’escalade.

 

Pour isoler les oiseaux dont les couvées, au rythme de près d’une tous les quarante jours environ, produisaient deux pigeonneaux, le rez-de-chaussée était sommé d’un plancher en bois. A titre d’exemple, un petit colombier d’une vingtaine de couples pouvait fournir entre quatre et cinq cents pigeons par an !

 

De plus, le guano était particulièrement prisé pour ses qualités de fumure organique. Dilué dans l’eau d’arrosage, il était utilisé pour fumer les potagers de cultures vivrières. Séché et broyé, il était semé à sec en même temps que le blé. Son coût élevé constituait également une source de revenus d’appoint.

 

 Pour faciliter le prélèvement des oisillons, certains édifices ronds de grande taille reçurent un appareillage complexe comprenant au centre un axe de bois vertical fixé à la charpente, tourné sur toute la longueur avec un pas de vis sans fin, soigneusement profilé. Un bras horizontal s’y articulait au moyen d’un œil de bois soigneusement fileté à l’intérieur, comme un cabestan de pressoir. Un homme muni d’un panier d’osier, debout sur l’extrémité du bras proche de la paroi intérieure, pouvait l’actionner en un mouvement circulaire pour monter et descendre, opération qui lui permettait de visiter tous les nids.

 

La Révolution finit par résoudre (définitivement semblait-il) le problème des revendications de « privilèges » par l’article 2 du décret du 4 août 1789 qui stipulait que « le droit exclusif des fuyes et des colombiers était aboli ».

 

Disparaissaient également, nous dit l’Histoire, toutes les tailles, gabelle, cens, fouages, taxes banales sur les fours, sur l’eau, péages sur les ponts et autres issues.

 

Dans le sillage de la prise de La Bastille le 14 juillet 1789, au soir du 4 août, tous ces impôts furent balayés par l’Assemblée Constituante décrétant l’abolition des privilèges.

 

Ont-ils vraiment disparus ? Sans doute ne firent-ils que changer de nom ?

 

Car depuis que l’être humain s’est fabriqué une société civile, la levée de l’impôt est un outil fondamental de l’affirmation des entités étatiques.

 

Ainsi tous les droits attachés au ban du seigneur (taxes sur les ponts, les gués, les puits, les fours et les moulins) sont devenus communaux. A diverses époques, seront rétablies sous des appellations différentes les taxes sur la circulation des biens et des personnes, sur les abris de jardin et pigeonniers (mais oui !), sur la propriété foncière, sur les grains, farines et gruaux, les huiles, le vin et autres produits de consommation. Perçu par le seigneur du Moyen-âge sur la résidence des étrangers au terroir, le droit d’incolat (installation) a réapparu aujourd’hui sous la forme de taxe de séjour.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°28

Barthélémy d'Eyck ( 1415/1472), dit Maître du Roi René
Enluminure pour : "René d'Anjou, Le Livre du Cœur d'Amour épris (1457)"

 

 
15 Octobre 2018
 

DES PEINTRES PRIMITIFS FLAMANDS

AUX PRIMITIFS DE PROVENCE

Gérard Saccoccini

 

 

 

Au XIème siècle, Bourgogne et Provence étaient encore historiquement liées au sein d’une même entité territoriale, indifféremment appelée royaume de Bourgogne ou royaume d’Arles. Cet état de choses a largement contribué à promouvoir et faciliter les courants d’échanges au sein d’un état féodal qui perdura de 933 à 1378.

L’avènement des Grands Ducs Valois, en 1364, marque le début d’une prodigieuse expansion artistique alors que les « Ymaigiers du Roy », à Paris, portent à son plus haut stade de perfectionnement l’art de l’enluminure. Architectes, sculpteurs, peintres, enlumineurs et *ymaigiers, de France d’abord, puis de Flandre et des Pays-Bas, seront appelés à œuvrer dans les grandes villes des Etats de Bourgogne.

 

De l’enluminure, art subtil des ymaigiers, qui utilisent une manière extrêmement précieuse et raffinée, jusqu’aux productions des « ateliers » des villes flamandes et à la naissance de la peinture des Primitifs flamands, l’évolution des techniques va s’organiser pour promouvoir l’esprit de la fin du Moyen-âge attisant le désir de connaissance.

Au tout début du XVème siècle, le mouvement oriente les esprits et l’œil des peintres vers le réel, l’observation du relief, des volumes et de l’espace pour représenter l’homme dans son milieu : les villes, les rues, les campagnes, les intérieurs. L’explosion du commerce et de l’industrie crée la richesse des cités et invite les gens à jouir de la vie et à faire l’éloge du quotidien.

 

Bien que les problèmes de perspective soient loin d’être résolus, l’art de cour français et la peinture franco-flamande qui prévalaient, évoluent peu à peu vers le naturalisme : figures humaines frustes, traits de caractère sans complaisance, expressions réelles proches de la caricature, lourds drapés des vêtements et compositions enrichies de détails pittoresques. Tout cela concourt à une approche toujours plus humaine, plus bourgeoise du quotidien.

 

L’originalité de cette peinture réside dans le fait que les artistes travaillent alors hors des sphères princières, pour une clientèle bourgeoise dont les goûts plus simples s’accommodent de moins de conventions artistiques.

 

Par les ambassades, les réseaux diplomatiques et les passerelles commerciales, leur art se diffuse en Europe septentrionale, en France, en Aragon et Castille, au Portugal et en Italie, apprécié pour son naturalisme et la subtilité de sa lumière exaltés par la technique de l’huile.

 

Un des principaux relais de l’art subtil des Primitifs flamands sera la cour d’Aix en Provence, sous le règne éclairé du Bon Roi René, grâce à la présence de Barthélémy d’Eyck, d’Enguerrand Carton et de Nicolas Froment, premier peintre de cour et l’un des principaux représentants de l’Ecole d’Avignon.

Dans la relation du quotidien, profane ou sacré, le naturalisme, la verve descriptive et l’extraordinaire réalisme des scènes a permis de créer le lien entre « l’écriture de l’image » et la « lecture » de celle-ci.

Dans le massif alpin du Sud, de nombreux vestiges de cet art pictural des parois offrent encore leurs messages didactiques à la vue des visiteurs émerveillés.

 

*ymaigiers : littéralement faiseur d’images.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°27

 
 
 
 15 Septembre 2018
 

Coiffes et Boutis à Tourrettes et en pays de Provence

Agnès et André Carlevan
 
exposition du Patrimoine du 8 au 16 septembre
 

 

Les coiffes en Provence

 

Le costume est un signe d’identité culturelle en Provence. La coiffe est l’élément essentiel de tout costume populaire féminin.

Les conditions de vie de l’époque ont rendu obligatoire la protection de la chevelure (aussi bien pour les femmes que pour les hommes) de jour comme de nuit.

Nous trouvons dans notre région trois modèles très courants (la coiffe plate, à courduro, ou à gauto) qui vont se décliner dans différentes variations (textile, garniture) selon l’aisance et le rang de la famille.

Pour chaque circonstance existe une coiffe différente : coiffe de nuit, de jour (travail), paysanne, de sortie (du dimanche), de mariage, de deuil.

La dextérité, le savoir-faire de nos grands-mères nous ont laissé un patrimoine merveilleux.

C’est un enchantement pour les yeux.

 

 

 

Le boutis

 

Il s’agit d’une broderie en relief réalisée sur deux épaisseurs de tissus. Après avoir dessiné le motif, il était piqué à l’aiguille exclusivement sur les deux épaisseurs. Le relief (boursouflure) était obtenu en insérant à l’aide du boutis (aiguille, de buis, os, argent, or ou acier) des mèches de coton.

 

L’art Provençal du boutis prend sa source dans des techniques anciennes du 13ème siècle, utilisées en Sicile dite broderie en ronde bosse. La pièce la plus ancienne est sicilienne, elle date  de 1395. Elle retrace la légende de Tristan et Iseult, une partie est exposée au musée Victoria et Albert de Londres, l’autre à Florence.

C’est la découverte des Indes et l’ouverture de nouvelles voies maritime qui vont développer l’artisanat du sud de la France. A la suite de l’interdiction d’importation d’indiennes de 1685 à 1757 pour protéger les soyeux, Marseille, port franc, ne pouvait laisser passer uniquement que les tissus transformés, d’où le développement d’ateliers de boutis et de matelassage.

Cette technique a permis aux femmes Provençales de transformer une étoffe quelconque, quelquefois usagée, en objet de luxe.

Les jeunes Provençales commençaient leur couverture et jupon en boutis bien des années avant leur mariage. Dessins et symboles dépendaient de l’imagination de chacune.

 

« Le boutis, ouvrage divin, qui ressemble à un pré dont le givre broda de blanc les feuilles et les pousses ». Frédéric Mistral.

 

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°26

Sanctuaire de Castelmagno

15Août 2018

L’ART PARIÉTAL DES ALPES DU SUD

UN PATRIMOINE INESTIMABLE

GÉRARD SACCOCCINI

 

Les petites chapelles disséminées dans les campagnes et sur les collines du Massif Alpin, nous accueillent dans leur mystérieuse pénombre où foisonnent les images d’un monde naïf, ingénu et spontané, que composèrent les humbles fresquistes portés par une foi sans faille.

Par une arcade à l’arc en plein-cintre, ou parfois brisé, une sorte de porche rustique au simple appareil ouvrait sur l’architecture très simple d’une salle rectangulaire ou, plus souvent, un cube exigu. Sur la paroi du fond, sous une voûte ogivale ou en tunnel, apparaissait le mur d’autel où trônait sur un arc-en-ciel l’image du Christ Pantocrator dans une mandorle iridescente.

Souvent pauvre cabane construite à l’origine pour s’abriter des intempéries, ou pour remiser les outils, elles furent par la suite destinées au culte religieux et servirent d’abri aux pèlerins qui laissèrent les traces de leur dévote piété gravées sur les parois.

A l’extérieur comme à l’intérieur, sur les parois de ces chapelles, les artistes du XV° siècle traduisirent en couleur la fervente et dévote prière des humbles et des puissants. Par les images simples mais suggestives d’un art populaire, parfois rude et dépouillé de fioritures, ils traduisirent les pieuses invocations d’intercession et  d’assistance lors des fléaux de la peste et de la guerre, les actions de grâce et les expressions de religieux hommage en temps de paix.

Cet art alpestre, dense de spiritualité religieuse et de ravissement mystique, s’est distingué par les longues relations picturales couvrant les murs et l’iconographie didactique peuplée d’histoires à épisodes multiples.

Voici la relation qu’en fait l’éminent historien de l’Art, Geronimo Raineri, en évoquant les trésors de ce patrimoine du Monrégalais : « Ces peintures « a fresco », depuis les murs rongés et abimés par l’humidité, dans leurs couleurs délavées brillent pourtant d’une lumière intérieure qui parle à nos cœurs et nous rapproche des gens qui en ces temps passés les admiraient avec une fervente émotion.

Les sujets représentés servaient, plus que pour l’agrément, à instruire, diriger et réconforter le peuple. Tout devait parler au cœur et à l’esprit du spectateur et, pour cela, là où l’image n’y parvenait pas le symbole simple et évident y suppléait et si c’était encore insuffisant, on recourait à la parole, tirée de la Bible, transcrite là où c’était opportun. Véritable et juste « Conversation Sacrée » qui conjuguait dans les dialogues les figures du Père, du Christ, de la Vierge et des Saints. »

 

Notre-Dame-des-Fontaines de la BrigueLes damnés précipités dans le Léviathan

Du 5 au 7 octobre 2018, au cours d’un voyage de trois jours, l’Association Tourrettes Héritage vous propose la découverte de ce riche   patrimoine qui offre aux visiteurs les canons stylistiques de tout l’Art des Alpes Maritimes du XV° siècle de la période charnière du passage de l’art gothique aux critères de la Renaissance.

A côté de sites plus connus comme Notre dame des Fontaines à La Brigue et Saint Florent à Bastia Mondovi, de véritables « pépites » accessibles depuis seulement quelques mois, dévoilent leurs secrets : la surprenante Grande Chartreuse de Pesio, dans son grandiose environnement sylvestre, les édifices caritatifs et la chapelle du Val Grana, la superbe (et minuscule) abbatiale de la Sainte Croix, préparent à la transition vers l’âge du baroque que représente l’architecture et les décors de la basilique de Vicoforte et sa splendide coupole elliptique, la plus vaste du monde !

 

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°25

"Un regard impérieux et plein de bonté, à la profondeur insondable"

 

15 juillet 2018

Souvenirs d’Arménie

Gérard Saccoccini
 

 

 Réunis pour un périple du 15 au 23 mai 2018, nous avons découvert avec quelques amis  les mille visages d’un pays fascinant, riche en temps forts et en émotions. Des ruines de la cité ourartéenne de Zvartnots jusqu’au monastère de Sourp Ghégard (la Sainte-Lance qui perça le flanc du Christ), un deshauts lieux de la spiritualité, nous avons traversél’univers minéral des hauts plateaux arides, où les vallées profondes déchirent le sol de leurs cicatrices béantes et où les crêtes rocheuses acérées, en équilibre sur les versants vertigineux, éventrent le ciel.

Nous avons aussi découvert un peuple écartelé entre deuil et renaissance. Un peuple qui s’accroche à son histoire vieille de 3000 ans et à une terre minuscule et improbable perdue au milieu du Caucase.

 

Chère au cœur des arméniens, Erevan fut fondée huit siècles avant Jésus-Christ sur les ruines de la cité ourartéenne d’Erebouni. Elle est ainsila plus vieille cité au monde ayant pu documenter la date de son établissement. Yerevants : c’est apparu (cela s’est accompli) !  C’est en prononçant ce mot que Noé aurait pris pied sur la terre du Mont Ararat au troisième jour après la fin du Déluge,

Avec la cathédrale d’Etchmiadzine, siège de l’Eglise apostolique arménienne, une des premières églises chrétiennes au monde, le musée mémorial du génocide arménien constitue le premier temps fort du voyage et nous rappelle que ce pays est plus une identité qu’une entité géographique. Avant que n’ait été perpétré ce crime contre l’humanité, combien de peuples tentèrent de réduire cette nation ? Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Arabes, Seldjoukides, Ottomans et Russes ne purent jamais occulter la volonté opiniâtre de ces gens de préserver contre vents et marées leur culture et leur religion.

 
 

"le monastère de Tatev, nid d’aigle d’une beauté à couper le souffle à plus de 1500 mètres d’altitude"

 
​Ici le vent de l’Histoire raconte la mémoire occultée, la dispersion, l’exil, les structures détruites et les guerres perdues. Le mot « immuable » semble banni de ce sol, ou ne pourrait qualifier que cette volonté farouche d’exister, avec la douloureuse conscience qu’il n’y a pas dans les guerres d’autre vainqueur que la mort. Confronté à cette extraordinaire volonté de survivre, ces mots de l’écrivain William Saroyan me sont revenus en mémoire ; « Envoyez-les dans le désert. Laissez-les sans pain ni eau. Brûlez leurs maisons et leurs églises. Voyez alors s’ils ne riront pas de nouveau. Car il suffirait que deux d’entre eux se rencontrent, n’importe où dans le monde, pour qu’ils créent une nouvelle Arménie. » Arménie éternelle !

 

Le deuxième temps fort du voyage fut le récital de piano préparé avec la pianiste virtuose Arminé Soghomonian qui nous enchanta avec ses interprétations magistrales de Komitas, Chopin, Katchaturian et Rachmaninoff. Une très grande artiste rencontrée grâce à Dominique Genin, organisatrice d’un concert à quatre mains, dans la chapelle Saint Barthélémy de Montauroux, où Arminé s’était produite avec sa sœur Anaït, autre pianiste virtuose. Un autre grand moment d’émotion qui rappela que la musique est un art majeur, source de rassemblement collectif et de partage.

 

"stèles médiévales de pierre rouge appelées « khatchkars »"

Depuis la vallée fertile au pied du Mont Ararat jusqu’au lac Sevan, par des routes qui flirtent avec le ciel,  s’enchaînent les vues de cartes postales : les vignobles et les riches vergers où domine l’abricotier, les caravansérails imposants, les stèles médiévales de pierre rouge appelées « khatchkars », les églises érigées ou excavées de l’âge d’Or, les stupéfiants monastères et la symphonie minérale des ensembles mégalithique de pierres dressées de Zorats Karer !

Au monastère de Tatev, nid d’aigle d’une beauté à couper le souffle à plus de 1500 mètres d’altitude, prend place le troisième temps fort de ce voyage. Le paysage de montagnes verdoyantes parfois couvertes de neige est somptueux. Autrefois difficilement accessible, on y arrive aujourd’hui par le plus long téléphérique bi-câble du monde ! Le murmure des sources dans les gorges sauvages souligne le silence et la sérénité du lieu.

A notre arrivée, dans l’abside de l’église, un buisson ardent de cierges brasillait dans la pénombre, lourde des voiles épais de l’encens. Venu du ciel de l’autel, le rai lumineux qui la traversait me fit penser à ce rite antique des fumigations odoriférantes pour flatter les narines des dieux par les effluves traversant la fumée : per fumum, l’origine latine du mot parfum.

Dans l’obscurité, derrière la barrière du chœur, se tenait une silhouette noire coiffée du saghavart, dont la barbe encadrait un visage grave mais juvénile dans lequel brillaient deux aigues marines : les yeux du père Michel, le prêtre qui avait choisi de se consacrer à ce monastère. Et d’y vivre.

Un regard impérieux et plein de bonté, à la profondeur insondable. Un regard de passeur qui avait la couleur des profondeurs marine et du rai de lumière bleue traversant l’espace.

J’ai pensé à l’Annonciation du Prado, de Fra Angelico, dans laquelle l’éclair de lumière qui inonde la Vierge jaillit de la main de Dieu et irradie l’espace.

J’ai pensé à la volonté de ce peuple, à la force irrépressible de son attachement à sa foi.

J’ai pensé que pour que ce pays ne soit pas la sépulture de la mémoire, il fallait maintenant écrire son histoire. La vraie, celle qui écarte les mensonges de la raison d’état et le seul récit des vainqueurs.

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°24

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°24

10 juin 2018

 

 

LE FABULEUX DESTIN DES PETITES FILLES D’ARAGON

Gérard Saccoccini

 

Il était une fois… (et oui, ceci est un conte, pas une légende) !

Donc, il était une fois quatre gracieuses et belles petites filles, venues au monde dans un pays de lumière, entre Durance, Rhône, Méditerranée et comté de Savoie.

Leur père, Raimon Bérenger, descendant de la maison royale d’Aragon, était le fils du comte de Provence Alphonse II. Il avait beaucoup guerroyé pour préserver son héritage des terres de Provence auxquelles venait d’être rattaché le comté de Forcalquier apporté par sa mère, Gersende de Sabran, dans sa corbeille de mariage.

Triste de n’avoir jamais eu de garçon, il adorait néanmoins ses filles et leur maman, Béatrix, fille du puissant et inquiétant voisin : le comte de Savoie. Les états de ce dernier couvraient les Alpes, comme un manteau jeté sur les deux versants, englobant les terres du Viennois savoyard aux portes de Lyon jusqu’au Sud-Est des terres du Dauphiné.

Nous sommes au 13ème siècle. Tout le pays de l’ouest rhodanien, d’Avignon aux Pyrénées et à Toulouse, est ravagé par la tragédie cathare et les luttes qui opposent occitans (hérétiques ou non) aux envahisseurs venus du Nord, barons germaniques et « Franchimands » de la Croisade des Albigeois.

Les petites filles passent leur temps entre les résidences de Forcalquier, Brignoles et Aix en Provence. Dans ce pays gorgé de soleil où sur le sang de la terre ruisselle l’or des champs de blé, déclinant les couleurs du drapeau de la maison d’Aragon et des seigneuries catalanes, où la violence mauve des lavandes sublime l’éclatante blancheur des falaises et compose la vibrante symphonie des garrigues bleues, les fillettes insouciantes et joyeuses ignorent tout des voies impénétrables que la fée « Destinée », penchée sur leur berceau, a tracé dès leur naissance.

Ce territoire n’a pas d’héritier mâle. Il est l’objet de toutes les convoitises des voisins proches ou éloignés : Anglais, Français, Savoyards et même de l’ « Aigle souabe » : Frédéric de Hohenstaufen, souverain tutélaire, car la suzeraineté du Saint Empire romain germanique s’étend jusqu’au Rhône !

Mais la fée veille et l’homme providentiel n’est pas loin. Appartenant à une noble famille catalane de haut lignage, descendant de Ramon de Vilanova (en français Villeneuve), homme lige du roi d’Aragon Alphonse le Batailleur, cet homme venu de Rome où il s’est longuement entretenu avec le pape est le conseiller du comte Raimon Bérenger. En référence à son pèlerinage dans la ville éternelle on l’appelle Romeu (en français Romée) et il va s’attacher à préserver l’intégrité des Terres de Provence. Pour cela, il déploie toute son énergie, sa clairvoyance visionnaire, et son sens extraordinaire de la diplomatie pour concrétiser un incroyable maillage d’alliances de nature à protéger le domaine comtal par une habile politique de mariages.

Marguerite, l’aînée, épousera Louis IX (Saint-Louis) et deviendra reine de France.

Aliénor, sa cadette, épousera Henri III Plantagenêt et sera « reine consort » d’Angleterre.

Sancie, la troisième, épousera Richard de Cornouailles qui sera élu « roi des Romains ».

Quant à la dernière, Béatrix, elle sera mariée en 1246 au frère de Saint Louis, Charles 1er d’Anjou et deviendra reine de Sicile.

En exhibant une loi catalane qui interdisait à l’époux de briguer l’héritage patrimonial de l’épouse, au motif que la dot apportée par sa famille l’excluait de la succession, l’habile Romée de Villeneuve avait su préserver l’entité territoriale du comté de Provence et de Forcalquier.

Ainsi se réalisa le fabuleux destins des « petites filles d’Aragon », toutes devenues reines !


 

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°23

bouvreuil, la femelle et le mâle

15 mai 2018




   TITI LE BOUVREUIL

  Gérard SACCOCCINI

 

Cette histoire est une histoire vraie.

 

Elle est arrivée pendant cet hiver déconcertant de froidure et de pluie qui s’était abattu sur notre village.

 

Un hiver déconcertant parce que de longues périodes de pluie étaient entrecoupées d’accalmies et d’une succession de hausses et de chutes brutales de température.

 

Un hiver déconcertant parce que la neige a soudain étendu son épais manteau de froidure et, pour les oiseaux surpris dans ce silence feutré, il n’y eut plus le moindre vermisseau, pas le moindre insecte à se mettre sous le bec. Toute la gent ailée, désorientée par cette inquiétante pénurie, sautillait de part et d’autre à la recherche d’une improbable pitance.

 

Un couple de bouvreuils s’était enhardi à venir jusqu’au seuil de notre maison, devant la baie vitrée donnant sur le jardin pour quémander quelques graines et quelques miettes de pain dont nous ne fûmes pas avares. Gourmands et insatiables, ils attendaient les petits morceaux de lards que nous accrochions sous des abris de fortunes pour les préserver des entreprises d’une armée de pies voraces et jacassantes. Le restaurant était bon car tous les matins, en ouvrant les volets, ils apparaissaient aussitôt qu’un peu de lumière perçait le ciel plombé.

 

Lorsque les frimas se dissipèrent et que réapparurent les rayons du soleil, ils continuèrent à fréquenter le parvis de la baie vitrée, ébouriffés et batailleurs, jouant sur l’escalier par petits bonds rapides et saccadés.

 

Puis vint le moment de cette perception indéfinissable et tenace qui annonce le renouveau ; les bruits ténus et les odeurs du printemps imminent avec le parfum du vent lavé par la pluie, les senteurs d’écorce mouillée, la vie qui s’éveille, la déchirure du bourgeon éclaté et le froissement des feuilles qui se déroulent.

 

Ce fut aussi le temps du grand nettoyage de printemps : fenêtres et baies vitrées consciencieusement lavées reflétaient le ciel et laissaient courir les nuages comme les laissent traverser les plans d’eau lisses et sans une ride des petits matins calmes.

 

Un jour où j’étais assis derrière la fenêtre, je perçus soudain un bruit mat, celui d’un fruit mûr qui tombe et s’écrase. Un des deux bouvreuils facétieux, trompé par les reflets du ciel, venait de percuter la baie vitrée. Il gisait inanimé au sol, agité de petits soubresauts sporadiques, sous le regard de son compagnon de jeux à la houppette de plumes hérissée, comme s’il fronçait les sourcils, incrédule.

 

Une perle de sang rouge comme une graine de grenade maculait son jabot. Un peu de duvet dans son bec me fit penser qu’il avait violemment heurté en vol le vitrage et qu’il s’était blessé avec son bec.

 

Nous l’avons recueilli, presque sans espoir, et déposé dans une boîte à chaussures tapissée d’ouate avec un petit peu de pain mouillé. Quelques heures plus tard il était revenu à lui et nous avons décidé de la garder toute la nuit à l’abri.

 

Nous l’avons appelé Titi le Bouvreuil !

 

Au petit matin, nous avons déposé la boîte sur l’appui de fenêtre et ôté le couvercle. Il lui a fallu beaucoup de temps pour réaliser puis, soudain, il s’est envolé vers le feuillage propice d’un lilas.

 

Nous étions heureux de cette fin heureuse qui nous avait permis de préserver la vie de cette petite boule de plumes tiède et palpitante.

 

Mais la fin de ce récit est incroyable et encore plus heureuse.

 

Le lendemain matin, Titi était là, devant la baie vitrée, attendant sans doute son « pain quotidien » mais j’aime penser qu’il était venu nous remercier.

 

C’était bien lui, j’en suis sûr parce que sur son jabot il y avait une petite perle de sang séché !

 

La Gazeto de « Tourrettes Héritage » N°22

Musée à Ciel Ouvert de Tourrettes. " Jardin Éphémère" Rolande Desprat (Atelier Terre et Couleurs - Tourrettes)

 

15 avril 2018

 
 
   www.tourrettesheritage.fr   


 NOUVELLE PRÉSENTATION