Sur la façade de l’ancienne mairie de Tourrettes,
une discrète plaque commémorative

 

 

29 septembre 2021

 

L’ÉTRANGE MONSIEUR AUBIN

Contributeur imprévu auProgramme Mémoire du Monde de l’UNESCO

Gérard Saccoccini

 

Joseph Marius Alexis Aubin est né à Tourrettes, dans le Var, le 18 juillet 1802. On sait que son père était originaire du village de Mons mais l’on ne possède que peu de renseignements sur sa vie et son parcours scolaire depuis l’école primaire jusqu’à son passage par l’École des Beaux-Arts et par l’Ecole normale. Il fut nommé au poste de directeur de la section des sciences à l’École normale supérieure et resta en exercice à l’Université de Paris jusqu’en 1830, année de son départ pour le Mexique.

En 1830, à vingt-huit ans, Aubin rejoint la mission archéologique française qui part pour le Mexique sous les auspices des scientifiques Arago et Thénard.

L’intérêt pour l’américanisme, s’il faisait figure de nouveauté au début du XX° siècle, fut suscité par les récits de voyageurs avant la conquête espagnole, entretenu par les érudits et les scientifiques pendant la période coloniale, mais restait en fait très confidentiel et réservé à quelques initiés.

Au cours de son séjour de dix années, Aubin réunit une vaste collection de dessins et de manuscrits. Elle se composait, d’une part, de manuscrits, peintures, et d’un grand nombre de chroniques en nahuatl provenant de la succession des fils du célèbre astronome Antonio Gama et, d’autre part, des éléments de la collection réunie par Lorenzo Boturini, historien, ethnographe et collectionneur, sujet autrichien d’origine italienne.

Subjugué, Aubin quitta la mission archéologique française pour se consacrer à l’étude des anciens manuscrits. Pour subsister, il fonda un collège franco-mexicain, qu’il vendit en 1840, avant son retour en France. L’établissement serait donc le lointain ancêtre du Lycée actuel fondé en 1937 pour la communauté française de Mexico.

 

Les conditions rocambolesques dans lesquelles s’effectua le départ étaient dues à l’obligation de dissimuler aux douaniers mexicains ses précieux grimoires qu’il répartit dans plusieurs cantines bourrées de notes inutiles et de vieux papiers.

On peut imaginer le travail colossal qu’ont représenté le récolement et le reclassement de toutes ces notes en vue de constituer un mémoire raisonné des travaux de décryptage minutieux effectués par Aubin, glyphe après glyphe. Un travail fort heureusement facilité par l’apprentissage de la langue phonétique Nahua pour en acquérir la maîtrise, durant les années passées au Mexique.

 

Il fonda, en 1857, la Société Américaine de France, société élargie en 1859 pour devenir la Société d’Ethnographie Américaine et Orientale. Il fut l’un des membres, nommé le 27 février 1861, à la Commission Scientifique du Mexique appelée à collaborer, avec l’élite scientifique mexicaine, des académiciens de l’Institut de France et des savants. Un pareil panel de sommités constituait pour lui une véritable reconnaissance de la somme des connaissances acquises et un hommage appuyé au « Champollion de cette seconde Égypte » (Albert Réville, théologien).

 

Aubin s’était ruiné dans de malheureux investissement lors de la souscription, ouverte en 1880, pour la construction du canal de Panama (qui déclenchera un énorme scandale). Il est vraisemblable que ce sont des difficultés financières qui l’ait incité, début 1889, deux ans avant sa mort, à accepter la proposition d’achat de sa collection, présenté par l’antiquaire Eugène Boban, agissant pour le compte du collectionneur Eugène Goupil, mécène et entrepreneur franco-mexicain.

La collection était encore constituée d’un amoncellement de documents dans un tel état de confusion au moment de la vente que l’acquéreur chargea Eugène Boban de remettre de l’ordre de « ce fouillis » et la relation qu’il en fit est très édifiante :

« (…) M. Aubin avait la manie d’écrire au hasard sur la partie restée en blanc de tous les fragments de papier qui se trouvaient sous sa main. Ainsi nous avons des notes qui sont écrites au verso de prospectus, de bordereaux du comptoir d’Escompte, de la Banque de France, de factures diverses, de notes de restaurant ; d’autres occupent les feuilles restées en blanc des lettres qu’il recevait… » 

Il est alors décrit comme un homme paranoïaque, aigri et misanthrope, retiré du monde, « …un petit vieillard d’aspect bizarre, toujours négligé, qui se traînait plus qu’il ne marchait […]. Il ne causait avec personne attirant seulement l’attention par la singularité de sa tenue et son expression de défiance à l’égard de tout et de tous. » (Albert Réville, Professeur au Collège de France - Les aventures d’une collection).

Ce sont sans doute ces traits de caractère névrotiques, comparés à la généreuse libéralité de Goupil (qui destina d’emblée son acquisition à la Bibliothèque nationale), qui expliquent que l’on ait quelque peu oublié celui qui constitua cette collection en rachetant une partie de celle réunie par Lorenzo Boturini.

Alfred Adler disciple de Freud, fondateur de la psychologie individuelle, explique que l'« on peut comprendre chaque névrose comme une tentative de se libérer d'un sentiment d'infériorité pour passer à un sentiment de supériorité. Mais le chemin de la névrose mène à l'isolement. Détourné en grande partie de la réalité, le névrosé vit dans l'imagination. Il se sert d'un bon nombre d'astuces lui permettant de fuir des exigences réelles et de briguer une situation idéale qui lui permet de se soustraire à la responsabilité et à la performance sociale. Ces libertés et le privilège de la souffrance composent le substitut pour le but originaire (mais risqué) de la supériorité.

 

En 1890, Auguste Génin, homme d’affaires, journaliste, écrivain et mexicaniste présentait une communication intitulée « Collection Boturini-Aubin de manuscrits figuratifs mexicains ». Il y rappelait l’énorme travail de Eugène Boban et l’histoire du sauvetage de cette collection « …quand, heureusement, M. Aubin vint s’établir à Mexico et réussit, à force de persévérance et d’argent à retrouver et acquérir la plus grande partie des documents. Il les apporta en France, à son retour en 1840. […] Oubliée dans une bibliothèque du Ministère, promenée de couvent en couvent, la précieuse collection aurait fini par disparaître complètement en se disséminant dans les bibliothèques particulières.

 

Aujourd’hui au Mexique, toute une nation reconnaît en Aubin, le spécialiste sérieux et fiable, référence de l’américanisme, et l’homme qui lui a restitué son identité.

En 2002, l’Université Nationale Autonome de Mexico, lui a rendu un hommage appuyé pour l’extraordinaire travail réalisé, dont la qualité et la clarté de la présentation didactique ont permis la conservation du patrimoine linguistique et intellectuel de tout un peuple et d’une des cultures mésoaméricaines les plus remarquables.

 

Évoquant l’action de ces hommes d’exception, Auguste Génin concluait :

« …un jour vient où l’on connaît leur œuvre, on l’apprécie, on leur rend justice ; ils ont cru, en leur modestie, qu’ils n’apportaient qu’une très petite pierre à l’édifice de l’histoire de l’humanité, il se trouve parfois qu’ils auraient pu dire comme Horace :

Exegi monumentum (j’ai érigé un monument) ! »

 

Nul n’est prophète en son pays ! Jamais cette expression, tirée des évangiles de Luc et Matthieu, n’aura exprimé avec autant de vérité que les qualités d’une personne sont plus souvent reconnues à l’étranger que dans sa propre patrie.

Sur la façade de l’ancienne mairie de Tourrettes, une discrète plaque commémorative, apposée sous la municipalité Demichelis, garde le souvenir d’un grand contributeur avant la lettre au Programme Mémoire du Monde de l’UNESCO*.

 

L’étrange Monsieur Aubin est mort le 7 juillet 1891, à Callian, à l’âge de 89 ans.

 

*« Mémoire du Monde » est un programme créé en 1992, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), visant à sensibiliser la communauté internationale à la richesse du patrimoine documentaire, à la nécessité d’assurer sa conservation pour les générations futures et à le rendre accessible à un large public.

 

 

LA CIVILISATION DES CELTES

Gérard Saccoccini

 

L’histoire des Celtes est mal connue car ils n'ont pas produit d'écrits sur eux-mêmes, la classe sacerdotale des druides privilégiant la transmission orale au détriment de l’écriture, pourtant connue, pour des motifs cultuels et politiques. Pour cette raison la culture celtique ancienne appartient à la protohistoire.

Les Grecs désignaient les Celtes sous le nom de Keltoi, et les Romains sous celui de Celtae, de Galatae ou encore de Galli. Leur histoire ne peut se reconstituer qu’à partir de témoignages Grecs et Romains et de découvertes de l’archéologie. Mais les sources sont lacunaires et ne peuvent couvrir des espaces ‘temps’ aussi longs et géographiques aussi vastes.

 

Concernant l'origine de l’entité européenne celte, deux théories sont avancées.

1 – L’établissement d’un peuplement celtique, au début du 2ème millénaire av JC, se serait superposé à des peuplements antérieurs (cultures campaniformes du III° millénaire av JC), sans unité de langage. Selon certains historiens, il serait d’origine autochtone et la formation de l’entité celtique se serait constituée sans conflits ethniques. Cette théorie s’appuie sur la contestation actuelle du paradigme de ‘celtitude’ et sur le postulat d’existence d’un groupe ethnique celte indigène.

2 – Il y a quatre ou cinq mille ans, des masses de conquérants (premiers indoeuropéens ?) remontèrent le Danube, venus du Nord de l’Eurasie vers les plaines de Valachie. Les causes de la migration pourraient être le changement de climat, le surpeuplement ou les querelles religieuses. Ils seraient les précurseurs des Celtes dont l’apparition supposée se situe entre 2000 et 1200 av JC, à l’âge du bronze. Ces envahisseurs peuplèrent l’Europe centrale, la région alpine et l’Occident européen, de l’Ecosse jusqu’à l’Espagne et des Balkans à l’Irlande.

On situe généralement le berceau de la civilisation celtique en Europe centrale, vers 1200 av JC, approximativement dans la Bavière actuelle. A cette période la technique du bronze gagne en qualité et un changement culturel majeur a lieu : le rituel de la crémation succède à celui de l’inhumation sous tumulus.

La conquête romaine repoussera les Celtes jusqu'aux limites occidentales de l'Europe, occultant l’usage de leurs langues d’origine indo-européenne, n’en laissant subsister que quelques-unes, encore parlées en Bretagne et dans les îles britanniques.

Aujourd’hui, malgré les efforts développés pour leur redonner vie, le gaulois, le celtibère, le mannois et le cornique sont considérés comme des langues éteintes.

Les régions peuplées par les Celtes reçurent le nom de Celtie. Les Germains nommaient les Celtes Walha qui donna Waals (Wallon) dans les régions de Belgique, Welsch dans les dialectes allemands du sud, Wales et Cornwall pour les territoires anglais (origine de Wallon, Wales, Galles, Gallois).

 

A la veille de la conquête, la société gauloise formait une tripartition fonctionnelle, complexe et hiérarchisée, composée d’une assemblée du peuple, d’un Sénat et de magistrats sous l’autorité d’un vergobret (juge suprême). Instruite dans l’art de soigner, de juger, de célébrer le culte, de délibérer, la femme tenait une place éminente, plus élevée que celle occupée par les femmes des autres cultures du monde méditerranéen.

Beaucoup de légendes gauloises parlaient d’une antique déesse lunaire qui avait donné à la femme les pouvoirs d’initiatrice, de messagère des dieux, ainsi que celui d’emmener l’homme dans le monde des réalités supérieures par la simple filiation procédant du lignage de la mère. De même, la transmission de l’héritage, du prestige, des biens matériels, des titres et du patronyme procédait du lignage féminin. Inquiet de cette puissance, l’homme a toujours cherché à la maîtriser afin de se l’approprier, en revendiquant des droits de possession sur la femme, en la soumettant par de terribles interdits et par la culpabilisation, conscients également de ne pouvoir se passer de la mère, de la sœur, de l’épouse ou de l’amante.

Après la conquête, le processus d’acculturation a progressivement conduit à une assimilation des critères sociétaux et cultuels latins pour les différents peuples soumis. L’intégration à l’empire a fait le reste, en créant pour les cinq siècles suivants une brillante civilisation gallo-romaine.

Sous la loi romaine, la femme y perdra ses privilèges et son statut.

 

 Selon J.L. Brunaux du CNRS (Les Celtes, Histoire d’un mythe, Belin 2014), il n’y eut pas, à proprement parler, de civilisation celte, car il s’agit du rassemblement de communautés d’origines diverses ayant interpénétré les groupes ethniques autochtones, en fonction de vagues migratoires dans un espace « temps » très long. Pour les habitants des territoires compris entre la Mer du Nord, le Rhin, la plaine Padane et l’Atlantique le terme générique de Gaulois sera retenu.

C’est seulement entre la fin du VIII° et le 1er s av JC, qu’ils formeront une véritable civilisation.

Les Fresques de Piero Della Francesca à Arezzo

Gérard Saccoccini

En 1447, Piero Della Francesca commença le fameux cycle de fresques de la Légende de l’Invention de la Vraie Croix pour décorer la chapelle principale de l’église Saint François. Cette chapelle est alors placée sous le patronage de la riche famille des Bacci. Extraordinaire « metteur en scène de la technique de l’arrêt sur image », ses images témoignent de son habileté à représenter les plissés savants, la trame des tissus des vêtements, les attitudes et physionomies, ainsi que les perspectives mathématiques aux architectures complexes.

 

Mercredi 16 juin 2021 à 18h00

SALLE POLYVALENTE DU COULET à TOURRETTES

Épisode I : La mort d'Adam

Épisode II : La reine de Saba et le roi Salomon

Épisode III : Enfouissement du Saint Bois

Épisode IV : Le songe de Constantin

Épisode V : Victoire de Constantin sur Maxence à la bataille du pont Milvius

Épisode VI : La torture de Judas le juif

Épisode VII : Découverte de la Vraie Croix

Épisode VIII : La Bataille entre Héraclius et Chosroès

Épisode IX - Exaltation de la Sainte-Croix


 

ROMORANTIN, CAPITALE IDEALE

 

Le rêve oublié de Léonard

 

Gérard Saccoccini

 

Dans une mer d’oliviers, au cœur du vignoble de Chianti Montalbano, le petit village de Vinci abrita une relation amoureuse illégitime entre Caterina, une jeune paysanne, et le notaire Ser Piero Fruosino, chancelier et ambassadeur de la République de Florence, issu d’une famille de notables importants et de riches propriétaires terriens.

Le samedi 15 avril 1452, à la troisième heure de la nuit, après l’Ave Maria (soit 22h30), dans le hameau d’Anchiano, proche de Vinci, vient au monde un petit garçon que l’on baptise Lionardo. Il grandit insouciant et joyeux, choyé par sa mère et son père, par une grand-mère céramiste qui l’initie à l’art et par un grand-père qui ne cesse de lui répéter « po l’occhio » (ouvre les yeux) pour aiguiser sa curiosité.

Il suit l’enseignement de la seule école d’abaque car sa condition de bâtard lui interdira l’accès aux études supérieures (il apprendra le latin et le grec à l’âge de quarante-cinq ans). Il est éveillé, doué pour le dessin, curieux de tout, mais son incapacité à fixer son attention suscite l’inquiétude de son père qui décide de le confier à son ami, le maître Andrea del Verrochio, pour faire sa formation de peintre à Florence.

 

En 1482, après son passage au cénacle médicéen, Leonardo da Vinci s'installe à Milan, invité à la cour prestigieuse de Ludovic le More sur recommandation de Laurent le Magnifique, où va s’affirmer et s’épanouir un génie universel à caractère autodidacte.

 

Invité par François 1er, Léonard arrive en France et s’installe au manoir du Cloux, actuel Clos-Lucé, proche du château d’Amboise, dans le superbe parc de ce qui fut la propriété de Louise de Savoie, mère du souverain.

Le roi vabientôt lui présenter une demande, aussi étrange qu’insolite, appuyée par sa sœur Marguerite de Navarre, femme de lettre protectrice de Rabelais, et par de jeunes intellectuels de sa cour, adeptes de la pensée d’Erasme.

Il s’agit de faire de Romorantin, centre urbain plus que modeste à l’époque, la nouvelle capitale du royaume de France, pivot et levier d’un grand dessein national de développement économique. François 1er opte résolument pour une Renaissance des apparences et du prestige, qui sera la vitrine du pouvoir d’un grand monarque « Père des Arts », bouleversant les traditions architecturales italiennes pour en extraire une sensibilité territoriale française par des expressions totalement assumées.

Cette volonté de développement économique et d’ouverture sur le monde, impliquait qu’il faille aussi aménager les voies fluviales de liaison vers le cours de la Seine et le grand couloir naturel Nord-Sud Saône-Rhône.

 

Mais, en 1518, à la suite de l’accident vasculaire cérébral dont il a été victime à Rome, Léonard est déjà très malade et ses forces déclinent. Il n’a plus la force de diriger des opérations d’une telle envergure. Le 2 mai 1519, le plus grand génie de tous les temps s’éteint, « dans les bras d’un souverain éploré » nous dira la légende.

Tous les gigantesques projets d’aménagement du territoire seront enterrés avec lui. Celui de Romorantin, le rêve de capitale idéale, ceux des liaisons fluviales vers l’Atlantique et la Méditerranée, et celui vers le bassin de la Seine (la construction du canal de Briare sera achevée presqu’un siècle plus tard par Sully).

Les travaux de jonction de la Loire à l’axe Rhône-Saône qu’il avait projetés ne commenceront qu’en 1783, sur décision des Etats de Bourgogne.

 

L’ensemble de ces réalisations procédait d’un dessein national pour Romorantin et d’une volonté politique affirmée du souverain pour la promotion commerciale de son territoire.

C’est certainement pour ces projets - les plus gigantesques imaginés pour la grandeur de la France – et pour la construction du Havre de Grâce, point de départ des grandes voies maritimes (actuel port du Havre), que François 1er a appelé Léonard en France.

Léonard de Vinci devait construire sa cité rêvée dans le prolongement du château de Louise de Savoie, mère de François 1er, au bord de la Sauldre

Deux versions de la maquette représentant le palais imaginé par Léonard de Vinci sont visibles au Musée de Sologne à Romorantin

Un des dessins de Léonard de Vinci qui pourrait représenter le projet de Romorantin

Le Jardin des DELICES

Par Hyéronimus van Aken, dit Jérôme Bosch

(v.1450 – 1516 ‘s-Hertogenbosch )

 

Entre symbolisme et ésotérisme, la Création selon Jérôme Bosch est le trait d’union entre Moyen-âge et Renaissance.

 

Le Jardin des Délices est une peinture à l’huile sur panneaux de bois de chêne baltique, composant un triptyque de 220 x 386 cm, ébénisterie du cadre incluse et volets ouverts.

Le panneau central, presque carré, mesure 220 x 195 cm et les volets latéraux 220 x 97 cm.

Les encadrements de bois, larges de 15 cm, sont vernis en noir avec un double liseré doré.

Les volets refermés forment un panneau sur lequel un globe est peint en grisaille, sur un fonds anthracite en très léger camaïeu, déroulé en diagonale descendante du coin gauche, en haut, vers celui de droite, en bas.

Conservé sans interruption depuis 1593 au Palais royal de Saint-Laurent de l’Escurial, il fut transféré en 1939 au musée du Prado à Madrid. Pour la lecture des symboles, il constitue aujourd’hui une des principales pommes de discorde entre historiens et spécialistes de l’Histoire de l’art qui situent le plus souvent sa datation entre 1494 à 1505 ; certains chercheurs faisant même remonter la création à 1480.

En l’absence d’identification formelle du commanditaire, et par le fait que l’œuvre n’est ni datée, ni signée, l’attribution s’avère très difficile.

A noter, néanmoins, que la signature n’aurait pas eu valeur d’attribution formelle à la main de l’auteur puisque l’on sait aujourd’hui que certaines productions conçues par Bosch furent réalisées, tout ou partie, par des élèves de son atelier.

 

Ainsi qu’il l’a fait avec le Saint Jean Baptiste méditant du musée Làzaro Galdiano à Madrid, Jérôme Bosch a souvent inscrit ses compositions, extraordinaires de précision, dans des paysages attestant ce besoin très hollandais de recourir à la nature pour situer ses sujets. L’étude des dessins sous-jacents, par réflectographie dans l’infrarouge, en révélant le peu (voire l’absence) de repentirs ou de corrections, a permis de comprendre qu’il travaillait très vite, au fil de son inspiration, ce qui en fait un des plus grands maîtres de la modernité de la Renaissance flamande.

Le Jardin des Délices est certainement le plus hypnotique des triptyques de Jérôme Bosch et un véritable kaléidoscope de la philosophie, des peurs et de la pensée du Moyen Age. Tenter d’analyser l’œuvre de Bosch conduit à envisager des questionnements sans fin qui ne proposent, en guise de réponse, qu’une foule d’autres questions.

Bosch artiste savant, érudit, génie visionnaire ?

Si cette œuvre constitue une banque d’images destinée aux gouvernants pour les former à leurs futures fonctions, l’artiste était peut-être au fait de ce principe élémentaire du « bon gouvernement », héritage de la Renaissance italienne. En effet, de Dante à Machiavel, la pensée politique italienne a légué à l’humanité l’humanisme civique et la doctrine thomistedu bien commun. La plus belle illustration picturale en est la fresque du Bon Gouvernement du Palazzo Pubblico de Sienne, réalisée par Ambrogio Lorenzetti vers 1338.

Bosch artiste fou, illuminé, lubrique, hérétique ?

Les visions de monstres farfelus, d’êtres hybrides répugnants, de nudités débridées, de vices lubriques, d’actes contre nature et de religieux démunis, torturés par les tentations de la chair, on serait parfois tentés de le penser. Comment ne s’est-il pas attiré les foudres de l’Eglise ?

Bosch, mystificateur, magicien de l’imaginaire ? Ou le tout à la fois ?

Sa piété et sa grande ferveur religieuse n’ont jamais été mises en doute, mais sa position sociale, son rang, sa notoriété et ses appuis auprès des puissants ont permis à la fois cette libre pensée, inimaginable dans la société du tournant du siècle, et ses attaques en règle contre les dérives d’une Eglise malmenée par la Réforme, les incertitudes et les doutes.

 

Controverses, contestations et questionnements se succèdent. Il demeure que le mystère du Jardin des Délices reste entier, comme reste entier et à nul autre pareil le génie de l’imaginaire de Jérôme Bosch !