Mercredi 24 novembre 2021  18H00

Salle Polyvalente du Coulet à Tourrettes

 

 

Urbino, la ville de « l’Humanisme paisible ».

La cité et ses génies.

Gérard Saccoccini

Paisible, accueillante et ouverte, la cité fut façonnée par le généreux prince-mécène Frédéric de Montefeltre, « le valeureux condottière ». Elle ouvre son cœur et se livre sans retenue au visiteur soucieux d’appréhender le visage authentique d’une cité d’Italie. Sur le plan de l’équilibre urbain, de la mesure parfaite de l’espace, du terroir et de la société, elle s’avère être le siège harmonieux de tous les rapports et de toutes les fonctions de l’ancienne polis grecque, c’est-à-dire l’osmose accomplie de la cité, de son territoire et de ses enfants.

Raphaël, génie de la synthèse picturale en est l’exemple le plus éclatant

 

 

Mercredi 10 novembre 2021.

 

 

LE PREMIER ART ROMAN

 

Des origines au XII° siècle

 

Ampleur et puissance d’une architecture maitrisée

Gérard Saccoccini

 

 

 

En 1818, l’archéologue Charles de Gerville « invente » l’adjectif « roman », aujourd’hui fortement enraciné dans notre vocabulaire, pour définir une séquence particulière de l’histoire de l’art médiéval jusqu’alors englobée, non sans mépris, dans le terme « art gothique » !

 

Une certaine philosophie naturaliste transposait au domaine de l’archéologie une doctrine appliquée à l’étude des langues, établissant que les idiomes « romans » étaient issus du latin et, de la même manière, conduisait à considérer que l’architecture des XIème et XIIème siècle représentait une forme décadente et dégradée de l’art de construire que Rome avait imposé à l’Occident.

 

Alors que le temple romain n’est que le cadre convenu d’une pratique religieuse officielle, mais dépourvue de spiritualité, l’église romane, plus que le cadre d’un discours religieux est elle-même ce discours dont la grammaire et la syntaxe proviennent directement de chaque pierre et de chaque élément de structure.

 

 

 

La naissance de l’Art Roman s’est opérée dans un total bouleversement des structures sociales à l’avènement du système féodal remplaçant le pesant édifice carolingien. La puissance centralisée sera relayée par un organigramme complexe de fonctionnaires, atomisée en une mosaïque de seigneuries évoluant vers l’indépendance. Phénomène majeur de la civilisation occidentale, l’architecture romane aura la France pour berceau et témoignera de la vigueur inventive d’une jeune civilisation, de sa ferveur religieuse et de son unité induite par la volonté centralisatrice du jeune royaume Capétien.

 

 

 

C’est sans doute de la vision de formes animales (et humaines) suggérées par les courbes d’une pierre dans le lit d’un ruisseau, ou d’un os trouvé sur le sol, et que l’adjonction de quelques traits gravés va accuser et révéler, que naquit la sculpture ! C’est probablement de l’assemblage de mégalithes pour recouvrir un dolmen (premier ensemble construit) que prit forme l’idée du linteau ! C’est peut-être ainsi, au lointain néolithique, que l’Homme découvrit l’architecture !

 

 

 

A l’orée du IXème s., alors que l’Empire carolingien est à son apogée, se forge un langage stylistique propre, par lequel l’Art Roman propose à l’Occident le formidable apport de sa première grande synthèse.

 

La période préromane, tentera de résoudre les questions d’espace conceptuel en pensant l’édifice dans sa totalité, pour le soumettre à la nécessité d’adaptation à la vie religieuse ou sociale. Elle représente la Genèse de l’Art Roman !

 

Cet art de construire est né, après une longue gestation nécessaire à l’assimilation des modèles antiques grecs et romains, des apports barbares, byzantins, arabes, mozarabes et arméniens, fondant au même creuset les racines celtiques et les traditions carolingiennes de l’orfèvrerie et de l’enluminure.

 

 

 

De la fin du IXème à la fin du XIème siècle (voire au milieu du XII° siècle), se sont exprimés les influences territoriales et les particularismes locaux qui ont conduit à l’élaboration du premier Art roman, qui regroupe à la fois l’architecture et les disciplines de la sculpture décorative, de la statuaire, de la miniature et de la peinture.

 

Apparu progressivement et presque simultanément dans plusieurs régions de l’Occident européen, il est le produit d’une période de grande expansion économique et va se construire à partir des caractéristiques propres à chacun des terroirs. Mais compte tenu d’un certain caractère unitaire affirmé et suffisant pour l’identifier, il sera considéré comme le premier style international. Si son domaine d’expression est essentiellement religieux avec l’adoption du plan basilical pour les églises, il ne faut pas écarter les constructions civiles pour lesquelles se généralise l’emploi de la voûte en berceau.

 

 

 

Le 1er juin 989, le Concile de Charroux (près de Poitiers) lançait le mouvement de la Paix de Dieu par l’excommunication de tout individu ayant dépouillé un paysan ou brutalisé un clerc désarmé. Ceci marquait la reconnaissance d’une société dont la richesse était le revenu de la terre.

 

L’Eglise, accablée par le poids des charges politiques qu’elle assumait, pouvait se rénover dans l’obscur abri des cloîtres et insuffler un nouvel état d’esprit. Elle inspira alors une création artistique et littéraire annonçant les renouveaux des siècles suivants et l’arrivée d’un grand style maîtrisé que caractérisent l’ampleur et la puissance !

 

Dans le demi-siècle suivant le Concile, des constructions grandioses furent lancées comme Saint-Bénigne à Dijon en 1002, Saint-Rémi à Reims en 1010, puis en 1037, Saint-Pierre de Jumièges et, en 1050, Sainte-Foy à Conques.

 

 

 

Parce qu’elle couvre une longue période, tenter de définir l’architecture romane peut sembler réducteur dans la mesure où elle rassemble des réalisations d’une très grande variété, échelonnées sur un espace-temps très vaste. De plus, confrontés à une datation incertaine, certains observateurs ont parfois attribué le qualificatif « roman » à des édifices qui présentaient des techniques et des critères romans vraisemblables, comme la voûte en berceau, les chapiteaux historiés ou des arcs en plein cintre.

 

A contrario, bien des édifices romans authentiques reçurent souvent une couverture charpentée en lieu et place d’une voûte. Bien des chapiteaux ne furent jamais historiés.

 

Le berceau plein cintre ne peut à lui seul être retenu comme preuve car il fut moins utilisé que l’arc légèrement brisé, plus fréquent pour projeter une voûte plus élevée, notamment dans l’architecture lombarde.

 

 

 

Gérard Saccoccini

 

13 octobre 2021

 

 

Un fief des Villeneuve-Tourrettes

 

C’est en 1134, que la mention du lieu-dit La Napoule apparaît, pour la première fois, sous la forme de Epulia, déclinée en Epuliam, Napolam puis Napola. Il s’agissait d’une partie du territoire désigné sous le nom d’Avignonet, une coseigneurie partagée entre les évêchés de Fréjus et d’Antibes. Un premier château fut construit vers 1180 sur le Mont San Peyre, vraisemblablement par les abbés de Lérins et de Maguelonne. Cette position dominante avait déjà été choisie par les Phéniciens, puis les Ligures Déciates, pour contrôler le delta des vallées de la Siagne et de l’Argentière, traversé par la mythique Voie héracléenne.

Le site est détruit en 1387 par Raymond de Turenne, le Fléau de la Provence, lors de la guerre qui l’oppose à Marie de Blois, régente de Provence, épouse de Louis 1er d’Anjou, roi de Naples. 

 

En 1224, l’abbaye de Lérins hérite de tous les droits féodaux attachés au territoire d’Avignonet.

La même année, pour des raisons sécuritaires, le siège de l’évêché d’Antibes est transféré à Grasse, en la cathédrale Notre Dame du Puy. Les droits concédés à l’évêque appartiennent désormais au chapitre ; Avignonet devient le Capitou (le Chapitre), appellation conservée jusqu’à nos jours.

En 1284, l’abbé de Lérins cède Epuliam, partie des terres du castrum d’Avignonet, à Raimond de Fayence, de la famille des Villeneuve-Tourrettes. Erigé en coseigneurie, le territoire figurera sur les actes officiels sous le nom de La Napoule et restera dans le giron de la famille jusqu’au XVIII° siècle.

 

Les Villeneuve-Tourrettes

Venu du Languedoc, le catalan Giral de Villeneuve obtenait, en 1201, l’inféodation des terres des Arcs et de Trans en qualité de vassal d’Alphonse II d’Aragon, comte suzerain de Provence. Il eut trois fils : l’aîné, dont le prénom était sans doute Giraud, est à l’origine de la branche des Arcs. Le second, nommé Raimond, dont le fils épousera Alix de Blacas, fonda la famille de Tourrettes-lez-Fayence. Quant au cadet, Romée, il est à l’origine de la branche des Villeneuve de Vence. Il fut grand argentier, sénéchal et ami fidèle du comte de Provence Bérenger V, en même temps que le tuteur de sa fille cadette, Béatrix, qu’il maria à Charles, frère de Saint-Louis roi de France, favorisant la mainmise de la famille d’Anjou sur la Provence.

 

La terrible attaque de Raimond de Turenne qui détruisit Avignonet, rasa le château et soumit au pillage le bourg de Napolam (La Napoule) en 1387, semant la mort, la terreur et les dévastations pendant 12 ans. Cette même année, le 17 juillet, Marie de Blois, comtesse de Provence, épouse de Louis 1er d’Anjou, roi de Naples, confirme par lettres-patentes la juridiction de Guillaume de Villeneuve-Tourrettes, avec privilège de justice, sur les domaines de Tourrettes, Mons, La Napoule et Esclapon. Pour organiser la lutte contre les pirates génois, biotois, niçois et autres barbaresques, le château fut construit ex-nihilo en bordure du chemin littoral, sur le site qu’occupe encore l’édifice actuel. Il fit l’objet d’un acte de paréage entre la famille de Villeneuve et le chapitre de Grasse qui fut autorisé à prélever 2000 ducats pour restaurer le castrum ruiné, édifier une ceinture de murailles, une tour de garde et reconstruire la résidence épiscopale.

 

Le temps de la prospérité retrouvée – Pierre le Magnifique

 

En 1630, le cardinal de Richelieu fait renforcer, tout le long du littoral, le système de défense contre les ottomans et prépare activement la campagne de 1637 pour la reconquête des forteresses et des îles aux mains des Espagnols, notamment Lérins.

Dans cette période, le 11 juin 1639, Pierre de Villeneuve vient au monde à Tourrettes. Fils de Gaspard, marié à Marguerite de Grasse, il poursuit l’œuvre de son père qui avait pallié le mieux au dépeuplement consécutif à la peste et aux six dernières années des guerres de religion par deux actes d’habitation. Le premier acte confirmait les franchises octroyées aux 24 familles napoulenques, le second l’installation de 60 nouvelles familles venues de Triolle (Triora), en Ligurie. Ces familles ignoreront tout d’un pays ruiné, de sa mémoire, des noms anciens et des traditions qui disparaîtront.

 

Obstiné, intelligent et pugnace, il fait ériger sa terre de Tourrettes en comté puis, par arrêt du Parlement de Dijon, le titre de « Premier Marquis de France » lui est adjugé le 8 août 1689 avec la seigneurie de Trans, qui avait été donnée par Louis XII en apanage aux Villeneuve-Trans, en 1506.

Blessé pendant la campagne de Hollande, il quitte le service et obtient la charge de lieutenant du roi en Provence. Il rend à son tour hommage pour le fief de La Napoule en 1674.

Les domaines réunis sont énormes et la fortune que Pierre Le Magnifique accumule donnent une ère de faste à sa maison. Privilège suprême, hérité des Villeneuve-Trans, il est autorisé à ajouter à son blasonnement la fleur de lys d’or au centre de l’écu. A sa demande, une carte de la seigneurie de La Napoule et de ses dépendances a été dressée, en 1690, par le graveur parisien Adam Perelle. Elle montre le bourg et le château de La Napoule entourés par le Riou de l’Argentière et la Siagne ainsi que la grande Roubine qui draine les marécages qui entourent Arluc et sa chapelle Saint Cassien.

Ambitieux et dépensier, Pierre de Villeneuve fait restaurer le château cantonné de quatre tours, deux rondes sur la mer et deux carrées côté terre. Fort avisé et soucieux de se ménager des revenus, il fait creuser un four à chaux, édifier les moulins, construire une savonnerie et aménager, au pied de la grande tour, le four banal qui rappelle l’obligation pour les habitants d’y venir faire cuire leur pain.

Le village reconstruit sur un plan régulier dans sa ceinture de murailles percée de deux portes, à chaque extrémité de la rue Droite (ou Grand’rue), abrite les familles fixées par le contrat d’habitation, soient près de 90 feux qui occupent le bourg et ses écarts immédiats.

 

Mais ce sont surtout les pêcheries qui assurent la plus grosse partie du revenu, avec leurs calles, leurs madragues, leurs innombrables filets, pontons et engins divers, inscrits dans un droit souverain de la mer complexe dont se prévaut le marquis.

Détenu depuis la fin du 13ème siècle par les Villeneuve, ce droit peu ordinaire évolue à chaque renouvellement de l’acte d’inféodation. Il suscite de nombreuses réactions pour ce qui est de la préférence accordée aux habitants de La Napoule pour l’attribution des calles, souvent contestée par les pêcheurs cannois. En 1521, ces derniers avaient obtenu licence de pêcher, sans restriction, sur les côtes du golfe, moyennant la redevance de 1/24ème des prises au bénéfice du seigneur.

 

Chaque sorte de pêche, parfaitement documentée, fait référence à la fonction, la destination et le lieu (calle) où elle s’exerce : pour le thon, 6 madragues peu profondes vers lesquelles les bancs de thons sont poussés jusqu’à l’échouage, et tonnaïre,sorte de bassins flottants, formés de filets d’encerclement pourvus d’un chenal d’accès.

Pour les sardines, anchois, maquereaux et espéons, 120 calles rigoureusement définies ainsi que 13 sites pour les rissoles. Sont également réglementés : la pêche aux bordigues, trahins et entremaux pour petits poissons, la pose des nasses, les outils de capture comme tridents et cannes à oursin ainsi que les lieux de mouillage des palangres.

 

Ce droit, acté avec une grande netteté, s’exerce sur le rivage compris entre l’anse de la Figueirette et les Roubines d’Arluc. Il interdit aux forains et non habitants du fief de pêcher dans l’étendue maritime de cent libans au-delà dudit rivage sans la permission du seigneur. Précisons que ce dernier, une fois l’attribution faite des calles, ne se privait pas d’en allouer d’autres aux pêcheurs cannois pour augmenter ses gains. Le liban désignait la corde de chanvre utilisée dans la pêche à la madrague, mais aussi pour l’amarrage des navires et pour le halage des bacs traversant la Siagne et les étangs d’Arluc. Sa longueur, estimée à 23 brasses, soient environ 40 mètres, permet d’évaluer la distance, à partir du front de mer, au-delà de laquelle il était permis de pêcher librement, à savoir 4 kilomètres.

 

CONCLUSION

 

Pierre le Magnifique, homme violent et superbe, mourut en 1697. Il avait dépensé tant et tant d’argent que sa maison était au bord de la ruine. Il avait épousé Marie-Françoise de Bitaud, veuve de fort bonne lignée originaire de Grasse, qui lui donna 13 enfants parmi lesquels Pierre-Jean, le dernier des Villeneuve-La Napoule. Pierre-Jean dut organiser la défense de la Provence, lors de la Guerre de Succession d’Espagne contre une nouvelle invasion des troupes de Victor-Amédée II, duc de Savoie, allié aux Autrichiens. Cela devenait une habitude. Pour faire face aux dettes de son père et aux dépenses de restauration, il mit en vente la seigneurie et le château.

Acheté par Dominique de Montgrand de Mazade, Receveur Général des Gabelles, Conseiller du roi, le château est pillé et abandonné à la Révolution. Il sera transformé en verrerie dans les fours de laquelle brûleront tous ses bois de charpente, avant que d’être racheté par Monsieur Charrier, parfumeur implanté à Grasse à la fin du 19ème siècle, pour échoir enfin à son héritier, Monsieur Béranger, qui le met à son tour en vente pendant la Première Guerre Mondiale.

 

En novembre 1918, Henry Clews fils d’un riche banquier new-yorkais achète, avec son épouse Mary, un château passablement ruiné pour en faire leur résidence : ils vont consacrer au projet vingt années de leur vie. Ils sont les concepteurs et maîtres d’œuvre d’un curieux mais harmonieux ouvrage néo-médiéval. Henry développe un bestiaire sculpté fantastique orné de devises qui renvoient à des contes de fée et dévoile le romantisme et la complicité d’un couple amoureux, artiste et fantasque (le monogramme de Mary est répété à l’infini).

Once upon a time… Il était une fois une demeure d’éternité : ce fut le vœu des deux époux qui firent bâtir à l’entresol de la tour Mancha, une chambre funéraire avec le caveau dont la dalle est restée entr’ouverte. Au dernier étage, une pièce condamnée où nul ne pénètre accueillera leurs âmes réunies, cent ans après la mort du dernier vivant. Once upon a time

Henry est décédé le 28 juillet 1937, Mary en 1959, après avoir pris tous deux un rendez-vous romantique pour leurs retrouvailles en 2059. Pour les accompagner, quel plus beau poème aurions-nous pu choisir que celui dont ces vers sont extraits :

Heureux ceux-là qui n’aiment rien !...

Ils ne sont sujets aux traverses,

Aux ennuis, aux peines diverses,

Que souffrent ceux qui aiment bien.

(Marc de Papillon, seigneur de la Source, 1555-1599, grand poète de la Renaissance quoique méconnu)

 

 

Sur la façade de l’ancienne mairie de Tourrettes,
une discrète plaque commémorative

29 septembre 2021

 

L’ÉTRANGE MONSIEUR AUBIN

Contributeur imprévu auProgramme Mémoire du Monde de l’UNESCO

Gérard Saccoccini

 

Joseph Marius Alexis Aubin est né à Tourrettes, dans le Var, le 18 juillet 1802. On sait que son père était originaire du village de Mons mais l’on ne possède que peu de renseignements sur sa vie et son parcours scolaire depuis l’école primaire jusqu’à son passage par l’École des Beaux-Arts et par l’Ecole normale. Il fut nommé au poste de directeur de la section des sciences à l’École normale supérieure et resta en exercice à l’Université de Paris jusqu’en 1830, année de son départ pour le Mexique.

En 1830, à vingt-huit ans, Aubin rejoint la mission archéologique française qui part pour le Mexique sous les auspices des scientifiques Arago et Thénard.

L’intérêt pour l’américanisme, s’il faisait figure de nouveauté au début du XX° siècle, fut suscité par les récits de voyageurs avant la conquête espagnole, entretenu par les érudits et les scientifiques pendant la période coloniale, mais restait en fait très confidentiel et réservé à quelques initiés.

Au cours de son séjour de dix années, Aubin réunit une vaste collection de dessins et de manuscrits. Elle se composait, d’une part, de manuscrits, peintures, et d’un grand nombre de chroniques en nahuatl provenant de la succession des fils du célèbre astronome Antonio Gama et, d’autre part, des éléments de la collection réunie par Lorenzo Boturini, historien, ethnographe et collectionneur, sujet autrichien d’origine italienne.

Subjugué, Aubin quitta la mission archéologique française pour se consacrer à l’étude des anciens manuscrits. Pour subsister, il fonda un collège franco-mexicain, qu’il vendit en 1840, avant son retour en France. L’établissement serait donc le lointain ancêtre du Lycée actuel fondé en 1937 pour la communauté française de Mexico.

 

Les conditions rocambolesques dans lesquelles s’effectua le départ étaient dues à l’obligation de dissimuler aux douaniers mexicains ses précieux grimoires qu’il répartit dans plusieurs cantines bourrées de notes inutiles et de vieux papiers.

On peut imaginer le travail colossal qu’ont représenté le récolement et le reclassement de toutes ces notes en vue de constituer un mémoire raisonné des travaux de décryptage minutieux effectués par Aubin, glyphe après glyphe. Un travail fort heureusement facilité par l’apprentissage de la langue phonétique Nahua pour en acquérir la maîtrise, durant les années passées au Mexique.

 

Il fonda, en 1857, la Société Américaine de France, société élargie en 1859 pour devenir la Société d’Ethnographie Américaine et Orientale. Il fut l’un des membres, nommé le 27 février 1861, à la Commission Scientifique du Mexique appelée à collaborer, avec l’élite scientifique mexicaine, des académiciens de l’Institut de France et des savants. Un pareil panel de sommités constituait pour lui une véritable reconnaissance de la somme des connaissances acquises et un hommage appuyé au « Champollion de cette seconde Égypte » (Albert Réville, théologien).

 

Aubin s’était ruiné dans de malheureux investissement lors de la souscription, ouverte en 1880, pour la construction du canal de Panama (qui déclenchera un énorme scandale). Il est vraisemblable que ce sont des difficultés financières qui l’ait incité, début 1889, deux ans avant sa mort, à accepter la proposition d’achat de sa collection, présenté par l’antiquaire Eugène Boban, agissant pour le compte du collectionneur Eugène Goupil, mécène et entrepreneur franco-mexicain.

La collection était encore constituée d’un amoncellement de documents dans un tel état de confusion au moment de la vente que l’acquéreur chargea Eugène Boban de remettre de l’ordre de « ce fouillis » et la relation qu’il en fit est très édifiante :

« (…) M. Aubin avait la manie d’écrire au hasard sur la partie restée en blanc de tous les fragments de papier qui se trouvaient sous sa main. Ainsi nous avons des notes qui sont écrites au verso de prospectus, de bordereaux du comptoir d’Escompte, de la Banque de France, de factures diverses, de notes de restaurant ; d’autres occupent les feuilles restées en blanc des lettres qu’il recevait… » 

Il est alors décrit comme un homme paranoïaque, aigri et misanthrope, retiré du monde, « …un petit vieillard d’aspect bizarre, toujours négligé, qui se traînait plus qu’il ne marchait […]. Il ne causait avec personne attirant seulement l’attention par la singularité de sa tenue et son expression de défiance à l’égard de tout et de tous. » (Albert Réville, Professeur au Collège de France - Les aventures d’une collection).

Ce sont sans doute ces traits de caractère névrotiques, comparés à la généreuse libéralité de Goupil (qui destina d’emblée son acquisition à la Bibliothèque nationale), qui expliquent que l’on ait quelque peu oublié celui qui constitua cette collection en rachetant une partie de celle réunie par Lorenzo Boturini.

Alfred Adler disciple de Freud, fondateur de la psychologie individuelle, explique que l'« on peut comprendre chaque névrose comme une tentative de se libérer d'un sentiment d'infériorité pour passer à un sentiment de supériorité. Mais le chemin de la névrose mène à l'isolement. Détourné en grande partie de la réalité, le névrosé vit dans l'imagination. Il se sert d'un bon nombre d'astuces lui permettant de fuir des exigences réelles et de briguer une situation idéale qui lui permet de se soustraire à la responsabilité et à la performance sociale. Ces libertés et le privilège de la souffrance composent le substitut pour le but originaire (mais risqué) de la supériorité.

 

En 1890, Auguste Génin, homme d’affaires, journaliste, écrivain et mexicaniste présentait une communication intitulée « Collection Boturini-Aubin de manuscrits figuratifs mexicains ». Il y rappelait l’énorme travail de Eugène Boban et l’histoire du sauvetage de cette collection « …quand, heureusement, M. Aubin vint s’établir à Mexico et réussit, à force de persévérance et d’argent à retrouver et acquérir la plus grande partie des documents. Il les apporta en France, à son retour en 1840. […] Oubliée dans une bibliothèque du Ministère, promenée de couvent en couvent, la précieuse collection aurait fini par disparaître complètement en se disséminant dans les bibliothèques particulières.

 

Aujourd’hui au Mexique, toute une nation reconnaît en Aubin, le spécialiste sérieux et fiable, référence de l’américanisme, et l’homme qui lui a restitué son identité.

En 2002, l’Université Nationale Autonome de Mexico, lui a rendu un hommage appuyé pour l’extraordinaire travail réalisé, dont la qualité et la clarté de la présentation didactique ont permis la conservation du patrimoine linguistique et intellectuel de tout un peuple et d’une des cultures mésoaméricaines les plus remarquables.

 

Évoquant l’action de ces hommes d’exception, Auguste Génin concluait :

« …un jour vient où l’on connaît leur œuvre, on l’apprécie, on leur rend justice ; ils ont cru, en leur modestie, qu’ils n’apportaient qu’une très petite pierre à l’édifice de l’histoire de l’humanité, il se trouve parfois qu’ils auraient pu dire comme Horace :

Exegi monumentum (j’ai érigé un monument) ! »

 

Nul n’est prophète en son pays ! Jamais cette expression, tirée des évangiles de Luc et Matthieu, n’aura exprimé avec autant de vérité que les qualités d’une personne sont plus souvent reconnues à l’étranger que dans sa propre patrie.

Sur la façade de l’ancienne mairie de Tourrettes, une discrète plaque commémorative, apposée sous la municipalité Demichelis, garde le souvenir d’un grand contributeur avant la lettre au Programme Mémoire du Monde de l’UNESCO*.

 

L’étrange Monsieur Aubin est mort le 7 juillet 1891, à Callian, à l’âge de 89 ans.

 

*« Mémoire du Monde » est un programme créé en 1992, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), visant à sensibiliser la communauté internationale à la richesse du patrimoine documentaire, à la nécessité d’assurer sa conservation pour les générations futures et à le rendre accessible à un large public.